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26 06 2019

Ysiaka Anam : « Repêcher les lettres de mon alphabet »

Par Nathalie André


Ysiaka Anam : « Repêcher les lettres de mon alphabet »

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Sylvie Darraud, qui dirige les éditions La Cheminante, a publié en 2017 le premier roman d’Ysiaka Anam, Et ma langue se mit à danser. La géobiographie qu’elle écrit toujours à la fin des livres, le présente comme un « récit des frontières et de l’altérité, [celui] de l’expérience des vies entre deux hémisphères, entre deux langues ». Ysiaka Anam, lauréate de la résidence littérature 2019, vient de passer huit semaines ce printemps au Chalet Mauriac pour travailler sur son deuxième roman, On avait enterré la mémoire1. Si pour le premier, elle interrogeait les ressentis intérieurs suite à l’expérience de l’exil, notamment les points de friction entre l’intime et le collectif, elle va explorer dans le deuxième, ces moments où les silences laissent enfin la place aux mots pour dire les nombreuses pertes, d’identités, de repères, de mémoire, de langue, permettant parfois le démarrage d’un long travail de reconquête de soi.  


L’une des fonctions de la littérature a toujours été de tenter d’éclairer le réel. Comme le dit l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens, « le monde est tout le temps en manque de mots, la littérature est là pour dire les mots justes ». Alors en ces temps où des pays européens rechignent à accueillir les milliers de personnes qui partent de chez eux, le travail mené par les créateurs pour expliquer les difficultés et les ressentis inhérents à l’exil est indispensable. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène libanais, arrivé à Paris à l’âge de 10 ans, écrit notamment : « Depuis toujours,  j’écris d’un territoire qui n’est pas le mien, pas celui où je suis né et où j’ai grandi. Mais ce que j’écris concerne pourtant toujours ce territoire2 ». D’autres, tels, entre autres, l’Haïtien Dany Laferrière (Le Pays sans chapeau, Zulma, 1996), la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie (Americanah, Gallimard, 2013) ou, plus récemment, la jeune Vietnamienne Line Papin (Les Os des filles, Stock, 2019) ont écrit ce qu’induit la perte des attaches natales et ce que cela engendre comme ambiguïtés dans leur vie. Ysiaka Anam, sociologue et psychologue clinicienne par ailleurs, en explore elle une part plus secrète, celle silencieuse, intime et profonde de la perception de soi, dans cette situation d’entre deux où, peu à peu « on se sent de nulle part ». La petite fille de Et ma langue se mit à danser est tiraillée entre deux mondes, deux cultures, deux attentes, ne sait plus à qui ou à quoi elle est réellement reliée. Sans cailloux blancs posés par d’autres, son « je » doit s’inventer une boussole personnelle.

Avec déjà de belles prédispositions littéraires, Ysiaka Anam a d’abord fait Hypokhâgne et Khâgne à Paris. Une première bifurcation et elle entre en sociologie où elle travaille la question de l’art dans l’espace public. Des projets culturels en agence lui permettent ensuite d’explorer, avec différents publics, d’autres questions, et notamment « l’art peut-il répondre à un besoin social ? ». Et elle se tourne peu à peu vers les structures du social, notamment les hôpitaux et les prisons, ce qui la mène à Bordeaux où elle passe en 2013 un master de psychologie clinique. Là, elle entre au cœur – mais elle ne le sait pas encore - de ce qui va devenir « la substantifique moelle » de son écriture, en étudiant notamment la fonction psychique du récit : narrativité, famille et migration. Diplôme en poche, elle entre à IPPO en 2014, une association bordelaise qui accompagne, juridiquement et psychologiquement, les publics en situation de prostitution, souvent issus de migrations. Ce parcours l’a donc amené à écouter de nombreux témoignages sur les situations engendrées par l’exil. Elle avoue que ça l’a aussi aidé, elle, à comprendre et à structurer ce qui l’habitait et ce qu’elle ressentait depuis l’enfance. À savoir, tout ce qui reste souvent attaché au silence : le choc d’un déracinement brutal, la perte du lien social (familles, amis, voisins, etc.), du quotidien, des codes, auxquels s’ajoute supplémentairement pour elle la question de la couleur de peau : « Moi [à l’école], trop gauche, trop noire, trop grande, trop volumineuse. Moi, hirsute, mal coiffée avec mes cheveux informes et résistants comme la paillasse : noire-paillasse. […] Ce sentiment de ne pas être comme il faudrait. […] Je n’ai jamais réussi à lâcher la main à cette gosse mal coiffée. Elle est toujours là. […] Comment faire autrement qu’accueillir et bercer soi, cette enfant-là ? Lui tenir la main et converser avec elle, plutôt que de mentir […] en essayant de la cacher vainement sous le tapis. »

 

"Comme si toutes les histoires partagées en entretien lui avaient permis de donner chair et mots à un personnage fictif constitué de toutes ces puzzles (dont le sien)."

 
Son premier roman, Et ma langue se mit à danser, elle dit qu’elle l’a écrit en 2016, d’une traite, en trois semaines, comme si tout était là, qu’il n’y avait plus qu’à coucher (ou presque) le texte sur le papier. Deleuze l’expliquait souvent en disant : « on part certes de la page blanche mais elle n’est jamais blanche ». Comme si toutes les histoires partagées en entretien lui avaient permis de donner chair et mots à un personnage fictif constitué de toutes ces puzzles (dont le sien). Retissés, recousus, écrits dans une langue littéraire très belle, proche du conte où chaque phrase pourrait être une citation, les mots captés ont créé cette petite fille qui renomme son monde intérieur et ce, jusqu’à l’aube de ses trente ans. Ce texte, c’est le long chemin intérieur qui mène vers la re-construction de soi, un début de résilience et c’est aussi un texte qu’Ysiaka offre à toutes ces femmes. « Il y a quelques mois [des] morceaux ont commencé à s’assembler. […] Alors je me suis mise à la couture. […] Je couds et j’écris ; j’écris et je couds, dans un même mouvement. L’écriture, c’est cette partie de moi qui a besoin d’émettre une parole. Et d’être entendue. […]  Aujourd’hui je ne sais pas encore faire une pièce unique où tout tiendrait parfaitement ensemble. Mais j’apprends à rassembler mes fragments. Je les recouds ensemble, avec mes doigts toujours aussi maladroits. Ceux-là je les regarde maintenant avec beaucoup de bienveillance : je sais par où ils sont passés. »

Dans Et ma langue se mit à danser, la narratrice se raconte à la première personne, en utilisant « je ».  Le dernier chapitre s’ouvre toutefois sur deux personnages inconnus du récit : « l’homme et l’enfant ». On devine qu’il s’agit d’une parabole sur l’exil : « Ils n’auraient pas su dire quelle était cette terre qui accueillait leurs pas : les choses n’avaient plus de nom, la mémoire avait été enterrée avant de partir. […] Un jour, ils retrouveraient d’autres hommes, ils réapprendraient leur langue. Les rêves reviendraient aussi ». Lisant les premières pages du nouveau roman sur lequel Ysiaka travaille - et pour lequel elle confesse que deux mois d’écriture au chalet étaient vraiment indispensables - on imagine qu’il est né à la suite de « l’homme et l’enfant ». Son titre y est d’ailleurs inclus. D’autres personnages se sont ajoutés. Ils racontent d’autres voyages hors de chez eux ou intérieurs. La manière dont parfois aussi, sans bouger de chez soi, on peut être exilé à soi-même. Situé hors du temps et hors de tout contexte, hormis l’élément commun lié au sable, cette fois-ci, dans ce récit, ce sont eux, les personnages qui se racontent à une narratrice dont on ne sait rien encore…

Pour continuer d’explorer ces questions, Ysiaka Anam vient de partir vers une autre résidence, de médiation cette fois, en Bretagne. Elle va y mener des ateliers d’écriture centrés autour d’un principe qu’elle a inventé, un travail narratif autour de géo-récits personnels.  Si pour elle, « l’exil est le carburant d’une tenace intranquillité intérieure, il est aussi parfois le support d’une puissante créativité ». Et si, depuis la nuit des temps, l’homme s’interroge sur « qui sommes-nous, d’où venons-nous… », Ysiaka Anam, elle, propose un cheminement, celui de « racontons-nous »…
 
1 Le titre est provisoire.
2 Wajdi Mouawad : « Je viens d’une histoire qui ne se raconte pas », revue Ballast, 20 mars 2017. https://www.revue-ballast.fr/wajdi-mouawad-viens-dune-histoire-ne-se-raconte/

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