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21 05 2015

Une symphonie pour rien

Par Donatien Garnier


Une symphonie pour rien

Crédit photo : Joachim Montessuis

Franck Ancel est en résidence « écritures numériques » au chalet Mauriac pendant tout le mois de mai. Théoricien de l’art contemporain, sa pratique d’auteur se déploie dans plusieurs champs qui vont de l’édition de multiples à la scénographie en passant par l’écriture et la conception d’installations numériques. Coureur de fond, il vient à Saint-Symphorien pour écrire le texte de l’installation RUN RUN RUN qu’il désire présenter au prochain marathon de New-York.

Le réel, ce matin, est plutôt enchanteur. C’est le tout début du mois de mai et, dans le parc du chalet Mauriac, la nature est toute entière à son renouveau. Sur la table une tisane infuse dans une théière en fonte. Les oiseaux paradent, les feuilles toutes neuves semblent être aux sources de la lumière. Sur la table il y a aussi un ordinateur portable, celui de Franck Ancel. Et dans le ciel, le vacarme soudain de deux avions de chasse. Nous discutons depuis cinq minutes et déjà mon interlocuteur a reconnecté le « havre de paix » dans lequel il est installé depuis deux jours, avec l’agitation du monde ; il a rendu apparents les satellites, les ondes, les fibres optiques, qui nous relient et relient les objets entre eux. Au cœur de la ville comme au point le plus reculé de la nature, un seul motif désormais : « MOBILE WIRELESS DIGITAL* ».
 « Je décris le monde dans lequel nous vivons comme un environnement digital et c’est volontairement que j’utilise le mot anglais, dans lequel il y a un rapport au toucher. Ce qui m’intéresse c’est de quelle manière on respire et on habite ce monde ». Dans cet « écosystème » nouveau qui succède à celui, industriel, mécanique et électronique du siècle précédent, le corps, que l’on ne cesse de vouloir augmenter et hybrider avec les technologies de l’information, demeure-t-il une interface opérante ? Cette question Franck Ancel y a répondu pour lui-même par la pratique intensive de la course de fond. Depuis son premier marathon à Bordeaux, en 1997, il court cette distance environ une fois par an. Or, par son inscription dans l’espace, par l’engagement physique et psychique qu’il nécessite, par l’effet libératoire qu’il produit, « le marathon est plus proche de l’art performance que de la performance sportive. »
Pendant son mois de résidence Franck Ancel va donc courir. Tracer une boucle d’entrainement dans la forêt a été l’une de ses premières préoccupations. Il va aussi méditer, jeuner et préparer le texte de son installation RUN RUN RUN, dispositif qu’il souhaiterait présenter l’automne prochain au marathon de New-York. « En arrivant ici, à Saint-Symphorien, je me suis dit que je pourrais l’intituler : « Une symphonie pour rien ». Au-delà du jeu de mot, un double souvenir d’Yves Klein : son saut dans le vide et sa Symphonie monoton, basée sur le silence.
En matière d’écriture il s’agira de relire puis de remixer trois œuvres existantes, choisies pour leur intérêt, leur différence de nature et leur couverture planétaire : « Courir : méditations physiques du philosophe Bordelais Guillaume Le Blanc ; le roman, La ligne bleue du suisse Daniel de Roulet et l’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond du japonais Haruki Murakami. « Je suis un peu dans la position d’un réalisateur devant adapter un texte classique au cinéma. Je dois utiliser et agencer ces œuvres dans le respect de leur auteur, pour qu’elles fonctionnent dans une œuvre numérique et qu’elles fassent sens pour moi aussi. Il ne s’agit pas de fabriquer un ouvrage pédagogique ou une fiction mais de produire un texte en lien avec les avant-gardes littéraires depuis Mallarmé, de lui trouver le ton juste, le bon rythme».
Comme le texte, l’installation mobile et numérique imaginée par Franck Ancel est connectée aux figures de l’art moderne et de l’art contemporain sur lesquelles il n’a cessé d’enquêter depuis sa découverte du festival Sigma et du CAPC en 1987. Si le titre RUN RUN RUN est un clin d’œil au Velvet underground et au New-York junky des années soixante, la machine elle-même emprunte aux socles sur lesquels les artistes Gilbert & Georges se représentaient, aux principes scénographiques de Jacques Poliéri, ou à cette performance de 1967 où « Robert Rauschenberg chorégraphiait un jogger qui courrait en rond ». Sous une sphère contenant des enceintes destinées à diffuser « Une symphonie pour rien », un tapis roulant et une tablette numérique coordonnant le défilement du texte et la vitesse d’entraînement du tapis. Pour l’utilisateur, la lecture se fait par un circuit nouveau, renversé. Il ne passe plus par le couple historique main/œil mais par l’association pied/oreille.
 « Lorsqu’on court il y a un lâcher prise, une ouverture à l’espace, qui donne naissance à une voix intérieure et fait écho à cet aphorisme du penseur Tchang Tsé : l’homme véritable pense avec ses talons. » L’expérience proposée par l’artiste est une piste pour résister aux fantasmes du tout numérique, une voie pour respirer dans les flux de données toujours plus massifs et rapides qui ne cessent de nous traverser. « La réalité augmentée n’a d’intérêt que s’il y a déjà une réalité et que si elle ouvre sur le symbolique et l’imaginaire. » Run camarade.
 
*MOBILE WIRELESS DIGITAL, ce « Slogan global » fut projeté en 2004 par Franck Ancel sur l’écran de la tour Montparnasse.
Par Donatien Garnier

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