Entretiens > Au Chalet Mauriac 2015

07 12 2015

Une poétique politique de la Bourse

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Une poétique politique de la Bourse

Isabelle Solas – DR

Avec Pas de nostalgies camarades, Isabelle Solas signe un très beau film documentaire autour de la méconnue Bourse du travail à Bordeaux qui a été projeté en clôture du Mois du documentaire à Saint-Symphorien1. Lieu magnifique et emblématique, la Bourse du travail, à nouveau ouverte au public, est le personnage principal de ce film qui en explore les espaces et les voix qui l’habitent.

Christophe Dabitch – Qu’est-ce qui vous a d’abord attiré dans ce lieu et qui a ensuite déterminé votre façon de le filmer ?
 
Isabelle Solas – Je pensais que c’était un lieu désaffecté mais j’ai rencontré quelqu’un dont les bureaux syndicaux étaient dans la Bourse du travail. En me baladant, j’ai commencé à voir ce qu’il y avait de cinématographique en montrant le vide et le plein, ce rapport entre les espaces délaissés et ces bureaux surchargés de questions et de problématiques avec pas beaucoup de gens pour y répondre. Je me suis dis que cela montrait un certain désengagement politique, une sorte de flambeau plutôt tenu par la génération d’avant, en l’occurrence le syndicat CGT qui est en charge de ce lieu appartenant à la municipalité. J’étais d’accord sur les problématiques des syndicalistes mais il y avait énormément de travail pour peu de gens présents. Cela nourrissait la question : qu’est-ce que l’on fait avec ces lieux conçus pour le peuple où il n’y a plus personne ? Il y cette salle de spectacle qui est vide, dans ma ville où je vais voir des choses dans des caves où on rentre à 30 car tout ce qui est culture alternative est mis en boîte. Je me disais que c’est un lieu comme celui-là qu’il faut investir pour que les gens reviennent, que des ponts se refassent entre ceux qui parlent de politique, du droit du travail et des gens qui n’ont peut-être pas conscience de tout cela mais qui pourraient y prendre leur place.
 
C.D. – On a l’impression que le personnage principal du film est le lieu avec un traitement assez organique et qu’il y a une vision très fragmentaire de la parole et de la présence humaine.
 
I.S. – J’étais intéressée par les bruits de couloir et les résonnances. Le fait que l’on ne sait pas trop si ce que l’on entend fait partie du présent ou si c’est le bâtiment qui se souvient. Ma distance avec les gens fait que l’on garde une distance formelle qui fait sens je crois. Je voulais créer un effet choral par le son, porter la parole de ces gens qui s’intéressent à la défense du service public et beaucoup d’autres choses, cela mérite d’être écouté. Le personnage est bien le bâtiment qui écoute ses différents organes. On montre un travail de fourmis, des petites choses qui mises bout à bout ont un impact social et politique important.
 
C.D. – Après tout ce temps passé dans ce bâtiment, pourquoi selon vous les Bordelais ne le connaissent pas et n’y vont pas ?
 
I.S. – J’y ai passé quatre ans. Il y a beaucoup de problèmes liés à la rénovation et aux normes de sécurité, ils n’ont pas le droit de recevoir du public depuis longtemps. Donc les gens n’y entraient pas. C’était un lieu du quartier avant, avec les bals, les kermesses, des choses qui n’étaient pas politisées, en même temps que des projections de films russes pendant la Guerre froide. Certains du syndicat m’ont dit que le film était un bon outil pour parler aux gens extérieurs sur ce qu’est aujourd’hui être syndiqué car ils sont conscients de ce fossé de l’héritage, quelque chose qui ne s’est pas transmis. D’autres n’ont pas retrouvé ce qu’ils ont vécu de positif dans ce lieu, ils se sont senti blessés.
 
C.D. – Est-ce que le risque pour un tel lieu n’est pas de simplement devenir un lieu patrimonial et de divertissement ?
 
I.S. – Ce serait un écueil de le muséifier, la CGT perdrait ce qu’elle essaie de défendre. Alain Juppé voulait raser ce lieu il y a dix ans. Puis une association a été fondée pour sa défense, une convention a été signée avec la mairie. D’autres financeurs ont permis la rénovation, le Conseil général et la DRAC notamment. Mais je ne sais pas si ce pacte annonce des lendemains qui chantent.
 
C.D. – Le film n’a pas de commentaire, est-ce que votre point de vue, en plus de tous les choix filmiques, n’est pas dans le titre, comme une adresse à la CGT ?
 
I.S. – Oui, pour réinventer une sorte de lien social et une ferveur de lutte en prenant compte du passé mais pour en faire autre chose. Cela me plaisait bien aussi que le titre soit ambigu. Je suis très nostalgique, sinon je n’aurais pas fait ce film. Mon grand-père était mutualiste, il faisait partie de l’équipe qui a monté la MAIF, il était socialiste avec une conscience de l’intérêt général et du service public que l’on m’a transmise. J’allais chercher cela dans cette Bourse du travail. Je me le dis aussi à moi, pas de nostalgie, on doit essayer d’imaginer l’avenir. Dans le film, je critique un peu la CGT en leur disant : « ouvrez la porte ». J’ai eu beaucoup de méfiance pendant le tournage mais aussi des gens qui m’ont beaucoup aidée.
 
C.D. – Tu apprécies les lieux déserts dans ton travail.
 
I.S. – Je ne sais pas pourquoi mais oui. Je crois que la question du politique, comment se retrouver autour de valeurs politiques me taraude mais pour qu’elle émerge, cela passe par la pulsion de filmer un endroit. J’aime bien personnifier les espaces, l’esprit des lieux, voir comment cela rencontre le vivant ou pas.
 
C.D. – Pourquoi être venu au film documentaire ?
 
I.S. – J’ai toujours eu envie de faire du cinéma mais je regardais la fiction comme un gros machin dans lequel il était impossible d’entrer. Durant mes études d’anthropologie, avec les techniques d’entretien, je voyais que cela me plaisait beaucoup d’entrer chez les gens et découvrir leurs vies. Quand j’ai vu les films de Johan van der Keuken et Jean Rouch, qui mêlent l’intime et l’anthropologie ou le politique, cela a été un déclic pour moi. J’ai voulu faire des films avec des gens inscrits dans le réel pour en faire autre chose. Pour magnifier la vie ou poser des questions. C’est pour cela que j’ai fait la formation de réalisatrice à Lussas. Je me dis souvent que les enjeux sont plus forts dans la réalité autour de nous que dans la fiction, que cette réalité est vraiment très riche.
 
1. Le 25 novembre dernier au Cercle. Pas de nostalgies camarades a été produit par Sister productions et France3.
 

Tout afficher

  • Une résidence argentine au Chalet Mauriac
    Avant la diffusion de son film à Saint-Symphorien, Isabelle Solas a été accueillie en résidence d’écriture au Chalet Mauriac pour un projet de film, avec Maud Roussel, qui a bénéficié d’un soutien de la Région Aquitaine. Ce documentaire s’intéresse à l’Argentine, notamment sa loi sur l’identité de genre qui, depuis 2012, permet à chacun(e), à partir de 18 ans, de choisir sur sa carte d’identité sa désignation comme homme ou femme, indépendamment de son corps.
    « Cela me semble avant-gardiste et je veux questionner ce que cette loi met en place, notamment auprès des personnes transgenres, comment légiférer autour de ces questions extrêment intimes qui ont une répercussion sociale énorme et qui constituent une forme de révolution ? J’essaie d’écrire un scénario où chaque personnage n’interviendrait qu’une fois pour raconter quelque chose de très précis par rapport à cette loi, dans un film où les gens se passeraient de relais narratif ». Isabelle Solas