Entretiens > Au Chalet Mauriac 2017

11 05 2017

Une incroyable histoire de cinéma…

Propos recueillis par Nathan Reneaud


Une incroyable histoire de cinéma…

Lætitia Mikles et Simon Kansara – Photo : Mélanie Gribinski / Écla

Lætitia Mikles, réalisatrice, et Simon Kansara, auteur-scénariste, se sont rencontrés au chalet Mauriac en 2016 lors d’une première résidence. À l’occasion des cinq ans du lieu dédié aux écritures, ils ont obtenu une résidence collaborative qui a lieu ce mois de mai et qu’ils consacrent à un projet de film situé à Bazas : Le Film secret de monsieur Casalis, autour de la mémoire du cinéma et de la possibilité pour un art centenaire de parler aux générations futures.

Nathan Reneaud – Pouvez-vous présenter en quelques mots le projet sur lequel vous travaillez en binôme, Le Film secret de monsieur Casalis ?
 
Simon Kansara – C'est un film documentaire qui est né de la donation de 200 projecteurs à la mairie de Bazas par un Bazadais. Quelqu'un donc qui a eu à cœur de conserver une mémoire du cinéma. Notre projet est de proposer aux habitants de tourner des vues Lumière de la ville aujourd'hui avec la technique de l'époque et de les sceller pendant plus d'un siècle. On a demandé aux Bazadais ce qu'ils voudraient montrer du Bazas d'aujourd'hui aux générations futures. Tout cela est en lien avec la construction d'une grande médiathèque qui est pour l'instant un palais de justice désaffecté dans lequel sont entreposés les projecteurs en question.
Lætitia Mikles – Notre film va retracer le processus de concertation avec les Bazadais. Nous souhaitons impliquer tous ceux qui auront envie de participer, quelle que soit leur classe sociale, aussi bien ceux du milieu associatif, que les commerçants, les artisans. Il s'agira de créer un petit film d'une minute, tourné en extérieur en noir et blanc et muet avec une action principale. Chaque film ne sera vu qu'une seule fois, idéalement pour l'inauguration de la médiathèque. 
 
Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?
 L. M. – Nous étions en résidence tous les deux au chalet en novembre dernier.
S. K. – J'intervenais justement à la médiathèque de Bazas pour un atelier à ce moment-là. En plus, il y avait un appel à résidence pour des auteurs qui se seraient rencontrés au chalet et auraient un projet en commun. Pour nous, ça tombait bien, car nous voulions travailler ensemble avant même que l'appel soit lancé.
 
Pour tous les deux, ce n'est pas une première résidence d'écriture au chalet Mauriac. Est-ce que la connaissance du lieu a facilité l'organisation de votre travail ? Qu'est-ce que ce nouveau séjour vous a apporté ?
 S. K. – Étant donné que notre projet est centré sur Bazas, c'est important d'être à proximité. Cela facilite considérablement les repérages. On n'aurait pas pu se permettre tout ça si on était restés à Pau, qui est notre ville d'origine à tous les deux. Nous sommes sur le territoire du sujet.
L. M. – Effectivement, le projet se prête particulièrement bien à la résidence du fait de la situation géographique. Pour d'autres, ce serait surtout l'isolement qui est favorable à l'écriture. Nous, nous avons les deux.
 
Où en êtes-vous de l'écriture du film ?
 L. M. – Tout était conditionné au fait que monsieur Casalis, le collectionneur des projecteurs, valide notre projet. Il est partant, ce qui n'était pas gagné d'avance. Une des prochaines étapes va être de réfléchir à l'organisation, de définir une méthodologie de terrain pour obtenir une vraie participation des Bazadais. L'idéal serait d'avoir au moins une soixantaine de vues, avec une grande variété. Il faudrait au moins une trentaine de jours de tournage pour réaliser ce projet ambitieux. On table beaucoup sur l'idée que ces vues vont être uniques et vont être scellées comme un trésor.
 S. K. – L'écriture est conditionnée à la réception que le projet peut avoir chez les habitants. Avant que vous arriviez pour faire cet entretien, nous étions en train de faire une liste des gens à rencontrer à Bazas pendant la résidence pour avoir de la matière et écrire le documentaire.
 
Le Film secret de monsieur Casalis entre-t-il directement en résonance avec ce que vous avez fait précédemment ? Que ce soit sur le plan formel, thématique, narratif. Je pense à votre travail documentaire, Lætitia, et Simon, à ce que vous avez publié dans le domaine de la bande dessinée et du transmédia.
 L. M. – Mes documentaires sont différents les uns des autres, mais cela reste dans la droite ligne de ce que j'ai fait. Je trouve intéressant de réfléchir chaque fois à une forme particulière pour un film et un sujet. J'ai consacré un film à la réalisatrice japonaise Naomi Kawase (Rien ne s'efface, 2007, NDLR). Il y avait donc déjà l'idée de parler du cinéma par ce biais-là. 
 S. K. – Dans le transmédia, j'ai essayé de questionner la pérennité de l'information numérique par rapport à l'analogique. En dehors de mon travail sur l'écriture numérique, je suis passionné par le cinéma ancien et le cinéma amateur, mais aussi par l'acte de filmer à une époque où ça n'était pas facile comme aujourd'hui.
 L. M. – Cela dit aussi toute l'importance de la contrainte et de se mettre à plusieurs pour réaliser des vues, comme nous allons le faire avec monsieur Casalis. Il s'agit de s'exprimer par le biais du cinéma. Le pari que nous faisons est que plus il y a de contraintes plus cela peut susciter l'imaginaire.
 
Mikles-KansaraChacun dans vos domaines respectifs, vous avez déjà travaillé en binôme. Qu'est-ce que cela change de l'écriture en solitaire ? Tout particulièrement dans cet environnement. 
 S. K. – C'est le premier documentaire que j'écris, je ne sais donc pas comment ça se fait tout seul. Je vois une différence avec l'écriture de fiction. Ce qui me plaît dans le documentaire, c'est qu'on travaille avec de vraies personnes. Pour moi, c'est la même différence qu'entre la solitude et le travail collaboratif. Le fonctionnement de notre binôme va se complexifier au moment du tournage, qui sera une autre étape de la réalisation du projet. En fait, il va y avoir deux tournages en un : celui du documentaire et celui des vues avec les Bazadais. On est en train de réfléchir au rôle de chacun, d'anticiper tout cela. Ça fait partie de l'écriture.
 L. M. – J'ai déjà travaillé à deux sur l'écriture de films documentaires. D'habitude, je préfère l'expérience en solitaire [rires], sauf dans le cas de ce projet. Simon et moi, nous nous sommes vite rendu compte que notre collaboration fonctionnait merveilleusement bien, par exemple au moment où il a fallu déposer ce projet dans une échéance très courte, tout en proposant quelque chose de construit et de rigoureux. Ce genre d'osmose est assez rare. Notre binôme va d'ailleurs s'agrandir avec une troisième personne, un projectionniste qui nous apportera une aide précieuse sur l'aspect technique.
 
Avez-vous déjà une idée de la ligne esthétique du film ? Est-ce qu'on peut s'attendre à quelque chose qui va dans le sens de ce que vous avez fait auparavant ? Je pense par exemple à la place qu'ont pu avoir le dessin et les arts plastiques dans votre travail à chacun.
 S. K. – J'ai écrit pour la bande dessinée, mais je ne dessine pas. A priori, on ne partira pas dans cette direction. On n'est pas encore d'accord avec Lætitia [rires], mais j'aime cette idée que les vues Lumière des Bazadais n'apparaissent dans le film qu’une fois celui-ci fini.
 L. M. – Chaque fois que je tente de faire un documentaire « classique » ou journalistique, je n'y arrive pas. Ce qui est intéressant, plus que dans la fiction, c'est l'immense liberté formelle que ça offre. C'est la possibilité de pouvoir tester des écritures différentes. Quand les films réalisés par les Bazadais pourront être vus dans cent cinquante ans, nous ne serons plus là. L'idée de la mort s'incruste donc dans notre projet et cela mérite d'être interrogé du point de vue de la forme.

Photo : Lætitia Mikles et Simon Kansara – Mélanie Gribinski / Écla

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