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23 10 2015

Une île... qu’il nous reste à bâtir (© Jacques Brel)

Propos recueillis par Nathalie André


Une île... qu’il nous reste à bâtir (© Jacques Brel)

Lauréats en 2014, du meilleur court-métrage au Festival international du film indépendant de Bordeaux (FIFIB)1 pour Tant qu'il nous reste des fusils à pompe, Caroline Poggi et Jonathan Vinel se sont vus décerner avec ce prix, en plus d’une aide pour le financement et la diffusion, une résidence d’écriture cinématographique au chalet Mauriac, en partenariat avec le Conseil régional d’Aquitaine, l’agence Écla Aquitaine et la SACD.

Très jeunes réalisateurs – Caroline a 25 ans et Jonathan, 27 ans–, ils ont également reçu, cette même année, l’Ours d’or du court-métrage au prestigieux Festival international du film de Berlin. Un parcours prometteur donc... On pense, par extension, à Louis Malle qui, sur la Calypso de Cousteau, réalise à 23 ans Le monde du Silence ou à Xavier Dolan qui réalise Mommy à 25 ans ou encore à Steven Soderbergh qui, à 26 ans, fait entrer Sexe, mensonges et vidéo dans la liste des films cultes... Et à écouter Caroline et Jonathan raconter avec enthousiasme le projet de leur 1er long métrage, Jessica for ever, on ne peut que leur souhaiter une longue vie de cinéma...
 
Nathalie André –  La note d’intention que vous avez rédigée pour présenter votre film est surprenante : « Un jour, un des programmateurs du jeu Quake 3 Arena2 a tenté une expérience en lançant une partie seulement pilotée par des bots3 une intelligence artificielle. Comme ils ont commencé par s’entretuer, [...] il a laissé la partie se dérouler et l’a réouverte quatre ans après. [...] Les bots ne bougeaient plus et se contemplaient dans l’arène construite pour le combat. [...] Ils avaient compris que pour gagner, il fallait arrêter de perdre. » La structure des jeux vidéos s’inspire du cinéma, d’une certaine manière vous la recyclez ? Et les bots vous servent de métaphore ?
 
Jonathan Vinel – Oui, cette note d’intention attachée aux jeux vidéos est une analogie mais c’est aussi une stratégie d’écriture destinée à créer une idée, une image du film qui se passe dans le monde contemporain mais est dans une bulle, hors du monde. On évite ainsi les idées préconçues que les gens auront inévitablement si on présente nos héros comme des monstres ; un groupe de jeunes garçons ultra-violents qui veulent poser leurs armes et trouver un endroit où vivre en paix.
 
Caroline Poggi – On a grandi avec cette imagerie mais aussi avec celles des mangas, des clips et celles de réalisateurs comme Godard, Gus van Sant, Apichatpong Weerasethakul ou Bruno Dumont... La ligne narrative des jeux vidéos est en effet réduite au plus simple pour qu’elle ne prenne pas de place. Toutefois, elle repose sur des histoires universelles. Dans Tant qu'il nous reste des fusils à pompe, qui est l’histoire de deux frères, personne n’a demandé où sont les parents ni pourquoi l’un des frères est mort. La contextualisation ou la psychologie de nos personnages n’est pas ce qui nous intéresse. On veut que l’histoire démarre là où on la situe et qu’elle aille uniquement là où on veut la faire tendre. Ça nous oblige à verrouiller le scénario. Ce qui nous traverse se situe plus sur un plan visuel et rythmique... et génère une ligne hybride, sans frontière tangible entre réalisme et fantastique.
 
N. A. – Vous avez déjà chacun votre filmographie mais c’est le 3e court-métrage que vous faites ensemble. Jonathan, tu as travaillé sur le montage de Chiens de Caroline - qui a reçu en 2013 le prix du meilleur court-métrage international au 36th Norwegian short film Festival - et vous avez co-réalisé depuis, Notre héritage. Comment travaillez-vous, à 4 mains et à 2 claviers... ?
 
J. V. – C’est un système d’alternance. On écrit seul pendant 2 ou 3 jours et après on revoit ensemble les scènes, on se corrige, on modifie, on réécrit, on continue... Chaque jour a sa version qui est datée et qui a ses codes couleurs pour savoir qui a écrit quoi. Et on échange avec une consultante pour avoir une lecture extérieure vigilante. On constitue également une banque d’images, de personnages, d’émotions, de lieux, à partir de plateformes comme Tumblr, ou Instagram. L’écriture du scénario est un outil incontournable mais le plus important pour nous, c’est le découpage. Tout est très préparé à l’avance, il n’y a pas d’improvisations ni dans le jeu ni dans le cadre ni dans les dialogues parce qu’on visualise chaque scène avec une image précise, sa posture, sa couleur, sa focale.
 
N. A. – Votre deux univers ont en commun des mondes isolés et un certain goût pour les groupes. Avez-vous déjà une ligne de ce que vous souhaitez raconter ?
 
C. P. – Oui l’isolement est un motif récurent mais ça permet au personnage d’être plus apte à faire des rencontres, à s’ouvrir, à regarder le monde. C’est un archétype mais ça va avec le côté naïf de ces univers d’adolescents que l’ont crée, qui restent émerveillés par le monde... Ils vont de l’avant avec un énorme désir d’exister. Je crois que ce qu’on veut c’est tout simplement raconter des histoires d’amour, au sens large, fraternelles, familiales.
 
N. A. – Ces personnages vous ressemblent ?
 
J. V. – Notre génération est comme ça. On a grandi dans des petits villages – dont on est parti mais où on retourne encore – on y retrouve celui qui était au lycée avec nous et qui maintenant est hyper seul dans sa boulangerie de campagne. Et puis on regarde le monde à travers le prisme d’écrans... Mais on a surtout en commun, dans le cinéma qu’on cherche à faire, l’image de gens qui veulent créer leur propre monde, celui qui leur ressemble... C’est une trajectoire de fuite certes mais utopique et optimiste malgré tout car c’est ce dont tout le monde rêve finalement : se trouver un endroit bien où couler des jours heureux. Même si nos films grincent toujours à un endroit ou un autre pour y arriver, ça ne tend que vers ça...
 
 
1. 4e édition 2015 du Fifib, du 8 au 14 octobre 2015, à Bordeaux.
Programme complet sur http://fifib.com/edition-2015
 
2. Quake III Arena est un jeu vidéo (FPS - First Person Shooter) de tir paru en 1999. Quake III se déroule dans un univers de science-fiction dans lequel le joueur incarne un combattant participant à un tournoi de combats à mort. Il se distingue des jeux de tir classiques en proposant un mode solo centré sur des affrontements contre des bots. À sa sortie, le jeu parvient à s’imposer comme un des meilleurs jeux d’un genre pourtant très compétitif.
 
3. Les bots - abréviation de robot - sont des programmes informatiques rudimentaires qui servent d’agents automatiques ou semi-automatiques ; ils interagissent sur le net comme le ferait un utilisateur humain mais pour des tâches répétitives. Pour en savoir plus : http://www.slate.fr/story/100997/bots-betise-artificielle

 

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  • Biographie et filmographie de Caroline Poggi et Jonathan Vinel
    Jonathan Vinel est né à Bouloc (Midi-Pyrénées) en 1988. Il étudie à la Fémis, dans le département Montage. En 2011, Play a reçu le prix du jury au Festival Troyes, Premières Marches, et a été diffusé au Forum des Images lors du Festival Écran Ouvert. À la Fémis, il réalise Prince Puissance Souvenirs. Les Cahiers du Cinéma lui consacrent un article « Des promesses en courts », en avril 2013.
    Notre héritage, 24 minutes, 2015.
    Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, 30 minutes, 2014.
    Notre amour est assez puissant, fiction, 9 minutes, 2014.
    Prince Puissance Souvenirs, fiction, 10 minutes, 2012.
    Play, fiction, 10 minutes, 2011.
    ›  We, fiction, 7 minutes, 2010.
    ›  Plastique Boy, fiction, 5 minutes, 2009.
     
    Caroline Poggi est née à Bastelicaccia, en Corse, en 1990. Licenciée de cinéma à Paris 7, elle retourne ensuite en Corse pour suivre les cours du CREATTACC (Créations et Techniques Audiovisuelles et Cinématographiques de Corse). Elle est actuellement en deuxième année du master Cinéma-Réalisation à l’université Paris 8, à Vincennes.
    Chiens, fiction, 24 minutes, 2013
    Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, 30 minutes, 2014
    Notre héritage, 24 minutes, 2015

    http://chaletmauriac.aquitaine.fr
  • Le FIFIB CRÉATION
    Dans le cadre du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, le FIFIB CREATION est un forum professionnel destiné à tous les acteurs de la filière cinématographique. Consacré aux enjeux de l’écriture et de la production de films d’auteurs (fictions, documentaires et animation), il est organisé en partenariat avec l’Agence Écla Aquitaine.
    Cette année, il a accueilli un forum de coproduction européenne, des conférences et ateliers autour de réflexions sur l’avenir des politiques publiques territoriales de soutien au cinéma et sur les initiatives et réalisations des acteurs du secteur en région. Cette édition a été aussi l’occasion d’aborder le champ de leur engagement dans la production de longs-métrages de cinéma.
    La troisième édition du concours Aquitaine Film Workout (aide à la post-production) s’est déroulée également pendant l’événement.