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Une gestion sensible d’un patrimoine naturel et culturel remarquable

Une gestion sensible d’un patrimoine naturel et culturel remarquable

Photo : Nicolas Nerset

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


En fin jardinier et technicien paysagiste, Nicolas Nerset gère depuis trois ans le parc du Chalet Mauriac, à Saint-Symphorien, et plus récemment le massif forestier de l’île de Vassivière1, en Haute-Vienne. Ces deux lieux ont la particularité d’associer un patrimoine naturel remarquable à une forte dimension culturelle. Nicolas Nerset souligne les richesses et subtilités de cette interaction dans une démarche d’accompagnement respectueuse et attentive.

 

Quelle est votre approche de ces territoires et le point de départ des actions que vous y menez ?
 
À Vassivière, je n’ai pas le monopole de la gestion, il y a plusieurs regards croisés. Celui du Syndicat mixte du Lac dans la gestion quotidienne de l’île, puis celui du Conservatoire du littoral et de l’ONF. L’aventure a démarré cette année, après une phase préparatoire. J’ai découvert un lieu magique, pour lequel j’ai eu un vrai coup de cœur. Le point de départ de mon travail sur ce territoire concerne la forêt et sa mise en sécurité, car on est dans un lieu ouvert au public, en permanence et sans restriction. La question de la sécurité est souvent l’angle d’attaque pour que les élus et autres décideurs prennent conscience qu’il y a des actions à mener. Une fois que cette porte est ouverte, on peut vraiment agir, mais pas n’importe comment. Le territoire de Vassivière est très préservé. Il y a une forte interaction avec les œuvres d’art, qui ont investi le massif forestier appelé « Bois de sculptures ». On est dans le domaine du Land art. Cette interdépendance, qui concerne aussi les autres éléments de l’île, dont le lac, génère de vraies contraintes en matière de gestion. J’arrive donc là-bas à pas feutrés, le temps de comprendre toutes ces subtilités et de mener ces actions de mise en sécurité. Pour impacter le moins possible le lieu, on a fait appel à deux bûcherons dont la spécialité est le débardage à cheval. On utilise ainsi une méthode douce, car quand on parle d’« abattage », le mot fait peur et crée beaucoup d’émoi, surtout sur ce territoire, à la frontière entre la Creuse et la Haute-Vienne, où les habitants sont très attentifs à l’action publique. À Saint-Symphorien, le projet a été mené différemment, sur le long terme. Les Paroupians se sont ainsi plus habitués à l’intervention publique.
 
 
De quelle manière s’effectue l’étude du site, en amont de votre intervention ?
 
Nous nous appuyons sur les acteurs locaux, les personnes qui habitent le territoire, pour essayer d’appréhender sa dynamique, d’identifier les interactions naturelles, et croiser cela avec l’histoire du lieu pour comprendre quelle lecture en avaient les précédentes générations. Il y a une histoire patrimoniale très forte à Saint-Symphorien, qui est liée à la famille Mauriac et à l’écriture. J’ai d’ailleurs commencé en lisant Mauriac. Il parle souvent du parc, tant dans ses romans que dans ses écrits autobiographiques, et ses descriptions sont d’une précision incroyable. C’est une matière précieuse.

Il a fallu trois ans pour passer d’une gestion du parc un peu « aveugle » à une approche plus attentive et respectueuse. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la maîtrise des choses, mais dans une phase d’observation permanente afin d’adapter notre action – ou notre non-action – sur ce territoire. Ensuite, il est nécessaire de communiquer. On a donc profité de l’anniversaire des 5 ans du Chalet en tant que lieu de résidence d’écriture, en 2017, pour mener une action de communication en installant des panneaux explicatifs. Celui qui arrive là-bas pour la première fois connaît ainsi la trame de ce qui s’y passe. Il faut expliquer mais ne pas trop en dire non plus, se laisser imprégner par le lieu, habiter par les ambiances… Je pense que les mentalités évoluent : on va accepter qu’une prairie prenne naissance, que l’herbe monte, que les fougères reprennent leur place… sans penser que le lieu est à l’abandon.
 
 

"On est dans un milieu au départ artificiel mais qui, avec l’âge, et à l’image de toute la lande, a acquis sa propre identité. "



 
Est-ce un retour à ce qu’était le parc avant, du temps de Mauriac ?
 
Un peu, même si l’on est encore loin, je pense, de ce que c’était réellement. Mais le but n’est pas non plus de reproduire le parc de manière muséale, tel que Mauriac le décrivait. Il était alors dans une quasi-obscurité. À peine sorti du chalet, on était en sous-bois, on s’enfonçait dans une nature très dense. Depuis, il y a eu trois tempêtes, qui ont créé de nombreuses ouvertures. D’autres végétaux se sont développés, de nouvelles dynamiques se sont mises en place.

Il ne faut pas oublier que ce lieu est complètement anthropisé, c’est la main de l’homme qui a planté quasiment toutes les essences. On est dans un milieu au départ artificiel mais qui, avec l’âge, et à l’image de toute la lande, a acquis sa propre identité. Plus on avance dans notre réflexion, plus on pense laisser faire la nature. La main qui va accompagner va repérer les semis spontanés pour les protéger.
 

Vous coordonnez une opération en vue de l’adhésion à une charte Natura 2000 pour la zone humide du parc du Chalet, le long de la rivière la Hure. Quelles sont les démarches entreprises et ce classement est-il essentiel selon vous à la préservation et à la gestion durable du domaine ?
 
Le programme européen Natura 2000 définit une cartographie des espaces qui mériteraient d’être protégés. Cela concerne souvent des propriétaires privés, et le rôle de l’animateur/trice du secteur est de proposer la signature d’un contrat dans lequel le propriétaire s’engage à respecter un certain nombre de consignes. Sur le domaine de Saint-Symphorien, l’eau est prégnante car il y a une rivière qui passe dans le parc. Entreprendre une démarche en vue du classement m’a semblé évident. Un syndicat gère la vallée du Ciron, dont la Hure est un affluent. Ils interviennent sur tout le territoire, notamment par des actions pédagogiques très fortes. J’ai été mis en contact avec une animatrice, Alexandra Quénu, et ensemble, nous avons entrepris des démarches – inventaires etc. – pour que la Région, en tant que propriétaire, affirme durablement ses engagements sur la gestion du parc du Chalet Mauriac. Ce contrat servira de garde-fou. Dans les faits, c’est déjà ce qui se passe, mais on va le faire acter pour assurer l’avenir.

 

"C’est là que la médiation prend tout son sens, car c’est le seul moyen de rassurer. Aujourd’hui, la plupart des Paroupians ont une connaissance très fine de ce qu’il se passe ici."



Le prolongement, côté éducatif, est le travail mené par l’animatrice auprès des lycéens, essentiellement ceux du lycée agricole de Bazas, Terres de Gascogne. Deux classes sont venues pour la première fois en septembre 2017, au moment de l’anniversaire du Chalet. L’aventure va se prolonger à l’automne par une journée consacrée à l’animation lors de « La fête au Chalet », temps dédié à la restitution des projets. On va poursuivre le travail entamé il y a un an par des phases plus concrètes, comme faire de la plantation ou des inventaires.
Ces actions pédagogiques reposent vraiment sur la notion d’accompagnement. Nous, on apporte aux élèves des informations techniques, et eux nous renvoient leur part d’imaginaire, leur sensibilité, un regard candide dans le plus beau sens du terme. C’est une belle matière, précieuse.
 
 
Ces actions sont-elles menées en lien avec la vie culturelle du Chalet ?
 
Complètement. L’idée est que les lycéens puissent rencontrer les artistes et les interroger sur leur rapport au parc et à l’espace. Le programme du lycée est ancré sur le territoire, pour que les jeunes l’envisagent autrement et découvrent les actions et interactions qui s’y déroulent. Un groupe, par exemple, est parti interviewer les personnes dans la rue pour savoir comment elles percevaient leur territoire et quelle vision elles avaient du Chalet. Cette maison est emblématique de Saint-Symphorien – la plupart des gens qui se sont mariés ici sont venus faire leur photo de mariage sur le perron. Lorsque l’institution est arrivée lors du rachat de la propriété en 2001, cela a pu générer un peu de défiance, car au départ, cette emprise de la Région n’était pas forcément très lisible. C’est là que la médiation prend tout son sens, car c’est le seul moyen de rassurer. Aujourd’hui, la plupart des Paroupians ont une connaissance très fine de ce qu’il se passe ici. Cela met en lumière le sens du travail de l’ALCA et d’Aimée Ardouin2 depuis cinq ans. Les habitants peuvent citer des noms d’artistes qui sont venus en résidence, ou parler des actions auxquelles ils ont participé, que ce soit à la médiathèque, au Cercle Ouvrier etc. Ce qu’ils perçoivent de la vie du Chalet est dans le prolongement de la manière dont ils appréhendent l’ensemble du parc et de leur territoire. On est en perpétuelle interaction.
 
 
 
1 Le Chalet Mauriac, lieu de villégiature fréquenté par François Mauriac dans sa jeunesse, est désormais un espace dédié aux écritures numériques et contemporaines, administré par l’ALCA, qui accueille une trentaine d’artistes en résidence chaque année (dans les domaines du livre, du cinéma et de l’audiovisuel). Le domaine de Vassivière regroupe le Centre international d’art et du paysage (CIAP), le château, ancien domaine de la famille de Vassivière devenu lieu d’expositions et de résidences d’artistes, le Bois de sculptures, le lac, une librairie… Tous deux sont propriétés de la Région Nouvelle-Aquitaine.
Aimée Ardouin coordonne les résidences d’écritures du Chalet Mauriac au sein de l’ALCA.

 

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