Les nouvelles images politiques

Une construction pédagogique du regard

Une construction pédagogique du regard

Marie José Mondzain – Photo : Judith Baudinet

Propos recueillis par Christophe Dabitch


La philosophe Marie José Mondzain est spécialisée dans l’étude du rapport aux images. Dans son dernier livre, après l’expérience de "Nuit debout", elle entend se réapproprier le terme de "radicalité" aujourd’hui confisqué pour un usage unique. Ces quelques questions complètent l’entretien publié dans Éclairages 7.

Christophe Dabitch – Dans votre dernier livre, Confiscation, vous écrivez que le flux audiovisuel permanent tue la pensée, l’imaginaire et la capacité de philosopher.

Marie José Mondzain – Je ne pense pas que les philosophes soient des professionnels de la pensée. La pensée n’est pas une profession, c’est le propre de l’humanité. La philosophie est là uniquement pour rappeler à chacun sa capacité de participer au monde de la pensée. Plus cette pensée est confisquée, plus le rôle des philosophes est important pour que chacun se réapproprie sa capacité de pensée, sa capacité créative, de parole etc. Le rapport entre la capacité de faire de la philosophie et l’accompagnement des gestes d’art, de pensée et de création est capital. C’est un combat politique. Il s’agit de la capacité de tous d’accéder aux opérations de la pensée et de l’action dans ce que chacun choisit de faire. Agir n’est pas seulement faire tel ou tel travail. Ce flux provoque une castration généralisée de la puissance d’agir par la puissance de penser.
 
Vous dites que l’on a beaucoup fait tuer dans l’histoire avec des images saintes, que ce ne sont pas forcément des images d’horreur qui poussent au crime mais avec les images de terreur qui circulent aujourd’hui, qui ont différentes provenances, que doit-on faire ? 
Le combat politique consiste à se battre pour qu’il y ait une vraie éducation du regard. Cela suppose de prendre en charge très sérieusement un enrichissement du langage, de la parole. Plus on peut nommer de choses dans ce qu’on voit, plus on a les moyens de construire un jugement sur ce qu’on voit. Quand j’ai écrit ce livre avec des enfants, Qu’est-ce que tu vois ?, nous avons fait un travail de parole. Je leur demandais de fabriquer des images ou de m’amener des images qu’ils aimaient, qu’ils détestaient ou qu’ils leur avaient fait peur. C’était l’époque où il y avait eu le tsunami, il y avait de ces images partout. C’était en fait le besoin de parler : pourquoi on a peur, qu’est-ce qu’il y a dans l’image ? Plus la langue s’amplifie, plus la capacité de nommer, de partager et de penser ce que l’on voit se construit. Il y a deux choses dans cette éducation à l’image. Il y a d’abord l’éducation de la parole, nommer pour enrichir son vocabulaire, plus on nomme, plus on apprend à voir. Le second élément inséparable du premier, c’est faire des images. Aujourd’hui, les appareils qui permettent d’en faire sont innombrables. Ce n’est rien du tout d’équiper une classe de maternelle pour faire des images. Il faut apprendre à voir et à faire voir. Qu’est-ce qu’on voit ? Qu’est-ce qu’on veut montrer ? Qu’est-ce qu’on a voulu dire ? Qu’est-ce que l’autre me dit de ce que je lui fais voir ? C’est aussi voir ensemble des émissions et des films très tôt parce que la télévision fait partie du mobilier de base d’une famille. Il y a des émissions de télévision qui ont été faites par l’État d’Israël pour des enfants de six mois. On fait voir, pour endormir, pour assagir. Ça sert de baby-sitting. C’est d’une violence inouïe. Cela s’attaque aux opérations imageantes quand elles sont en train de se construire tout doucement entre vision et regard, vision du monde puis regard de l’autre. Cette articulation entre vision et regard, si on la rate chez les petits enfants, on fait de gros dégâts psychiques et politiques. On va avoir des gens très asservis.
 
Dans la mesure où les conditions de l’éducation du regard ne sont pas réunies, doit-on accepter une libre circulation des images, censurer, au nom de quoi ?
Ça devient complexe parce qu’on est dans une situation politique désastreuse. Aujourd’hui en France, nous allons tout droit dans un mur. Il faut vraiment que l’on pense aux nouvelles formes du combat politique. C’est demain. Quel que soit ce qui sort. On a le choix entre le pire et le pire. Plus on assume la construction pédagogique du regard, moins on a besoin de censure. On peut tout voir quand on sait parler de ce qu’on voit. Il y a aussi une responsabilité éthique capitale de celui qui produit des images. La question de l’infantilisation du spectateur est importante. Comme pour la pornographie, le désir de voir des horreurs est infantile et infantilisant. L’image a à voir avec le monde de l’enfance. C’est pour cela que les enfants y sont très à l’aise et très preneurs.
 
Dans votre dernier livre, vous refusez que le terme de radicalité soit confisqué pour seulement désigné les terroristes qui sont plutôt pour vous des morts-vivants. Vous placez la radicalité sous le signe de la joie, de l’imaginaire, de la pensée et de l’action politique. Vous dites qu’il faudrait associer ceux qui sont tentés par l’extrémisme religieux pour différentes raisons à une lutte politique qui remettrait en cause un système qui les asservit.
C’est considérer que loin d’être nos ennemis, nous devrions en faire des pensées qui accompagnent des combats politiques. Il faut pour cela que nous-mêmes soyons des combattants politiques. Il y a eu une ambiguïté extraordinaire cultivée par le gouvernement socialiste, peu importe le nom qu’on lui donne, qui a considéré que le problème de la sécurité du citoyen l’emportait sur la responsabilité gouvernementale à l’égard de toute une partie de la population jeune, en déshérence, sans emploi, sans argent, etc. Pour l’Islam, on insiste toujours sur l’embrigadement religieux, sur la dimension idéaliste de l’embrigadement. Mais la dimension matérielle et concrète se fait par l’argent. Une dame marocaine qui habite à Gennevilliers me disait comment un groupe a proposé à son fils sortant de la mosquée un appartement sans avoir à le payer, en échange de quelques services. Il avait vingt ans et ce groupe lui disait que ce n’était pas normal à son âge de vivre encore chez ses parents. Ils lui proposaient les moyens de devenir indépendant. Ce garçon l’a raconté à ses parents, il était tenté. Cela rentre par l’argent. Je travaille aujourd’hui à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, je m’occupe des gamins. Les mêmes qui me disent « il n’y a qu’un dieu c’est Allah » me disent trois minutes après « j’ai qu’un dieu c’est l‘argent ». Si je demande comment on fait les deux ensembles, ils me disent « à l’intérieur de moi c’est Allah mais dans la vie que nous menons tous ensemble c’est l’argent ». C’est la question de l’argent. Le besoin d’idéal d’une part et l’indice de la réussite qui est l’enrichissement, pas un travail mais pouvoir se payer telle chose, forment une combinaison terrible. Ce sont ceux qui nous gouvernent qui doivent s’occuper de ça. Mais ils ne vont pas le faire, ils ne veulent rien en faire.

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