Auteur néo-aquitain

29 05 2019

Un "scalp" dans la forêt limousine ?

Par Chantal Denis


Un

Photo : "Scalp" de Cyril Herry / Seuil Éditions

Cyril Herry habite en Haute-Vienne, où il aime marcher dans les bois, pour mieux s’arrêter, parfois, et construire des cabanes. Scalp, huis clos à ciel ouvert aussi émouvant que glaçant publié au Seuil, figure parmi les cinq ouvrages en lice pour la neuvième édition de La Voix des lecteurs.

 
Chaque année il construit une cabane dans la forêt près de chez lui. Il peut y transporter des objets, de ceux qu'il collectionne, vieilles clés rouillées, encriers, crânes d'animaux et quelques-unes de ses photos, comme celles de ces voitures-épaves abandonnées, en forêt. S'agit-il d'un des personnages de Scalp ? Peut-être. De son auteur, d'abord : Cyril Herry écrit dans son deuxième bureau, sa cabane, face aux arbres. C'est là qu'il a trouvé le nom de la petite maison d'édition qu'il a créée en 2009, Écorce, "qui ne lui rapporte pas un centime" mais de belles rencontres, primordiales, sans lesquelles il n'aurait pu poursuivre.

 

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Au cœur de son projet éditorial, la terre, le territoire, des "personnages sujets à un mal-être social pouvant se décliner en comportements décalés, suspects, dérangeants, ou en actes inadmissibles". Il garde cette même ligne quand il dirige la collection Territori à La manufacture de livres, jusqu'en 2018. Il a besoin de temps pour écrire...
 
Et voilà son tapuscrit accepté par les Éditions du Seuil, qui viennent juste de créer la collection "Cadre Noir" pour "accueillir dans un nouvel écrin ces auteurs qui arpentent les territoires perdus et y composent des fresques attentives aux vicissitudes du monde contemporain" ou, pour le dire autrement, ancrées dans l'actualité brûlante de notre époque.
 
Brûlante, c'est bien là le mot ! Il fait une chaleur étouffante quand Téresa, seule après l'abandon de deux compagnons successifs, décide d'emmener son fils, Hans, 9 ans, à la recherche du premier, ce père dont il vient d'apprendre l'existence et qui vit en pleine forêt. Il n'a pas bien compris pourquoi.
 

La carte IGN révèle des zones déboisées, de-ci de-là, coupées à blanc et le cadastre ressemble à une vitre brisée dont un fou aurait recollé les morceaux en veillant bien à tous les numéroter, au cas où ça se briserait encore.

 
La forêt couvre plus de 30% du territoire limousin. Depuis quelques années, la demande en bois est en hausse et ce sont plus de 100 000 propriétaires forestiers qui se partagent la forêt. Mais les coupes ne s'accompagnent pas toujours d'un reboisement des parcelles car il faut du temps, anticiper les crises liées au climat et s'adapter à la transition énergétique. Ce que s'engage à faire l'ONF qui gère la forêt publique : forêts domaniales et forêts des collectivités, mais elles représentent une très faible part du territoire forestier. Il faut saluer de belles initiatives comme celles d'artistes qui ont contribué, aux côtés de l'ONF, au reboisement des couloirs de la tempête de 1999.
 
Au bout d'un voyage éprouvant de plusieurs heures dans une voiture sans clim, en pleine canicule, et d'un ultime chemin étroit, cabossé, au milieu des ronces, des branches qui griffent la carrosserie, voilà Hans arrivé chez Alex, son père. Sur la parcelle, au bord d'un étang, une yourte, un canoë, un hamac et... personne. Commence alors l'attente.
 
Pour Hans, c'est l'occasion de partir à la recherche de ce père qu'il admire déjà, peut-être parti pêcher, ramasser du bois - lui aussi voudrait mener cette vie - , de découvrir ce territoire, de s'aventurer de plus en plus loin, fasciné.

 

Il n'avait jamais vu de si grande forêt.


Entrer dans la forêt limousine a quelque chose d'attirant et d'inquiétant à la fois. Hans va de découvertes en surprises, s'émerveille des traces laissées par les hôtes de l'épaisse forêt : renards, chevreuils, grillons, chauves-souris, papillons... Les traces humaines sont moins réjouissantes : ces dépôts sauvages, poison des paysages, peuvent devenir dangereux. Il va l'apprendre à ses dépens. Pour Teresa, c'est le découragement. Alors que son fils lui échappe, elle entame une conversation intérieure avec Alex, rabâchant, ruminant leur histoire, le questionnant sur tout ce qu'elle découvre sur la parcelle.

 

Entre moi et ton combat pour la nature, tu as choisi la nature. Tu t'acharnais à tenter d'empêcher les tout-puissants de léguer un monde défiguré à nos enfants.

 
Comment s'empêcher de penser à ces longues luttes du Larzac, de Notre-Dame-des-Landes. Mais là, pas de victoire pour Alex : Ils t'ont anéanti, puis poussé à te réfugier ici.

 

Combien de matins t'es-tu posté ici, exactement où je me trouve à cette seconde, au bord de cette petite plateforme en bois qui gondole, aussi ronde que la yourte que tu as sans doute construite de tes propres mains ?

 
Vivre en pleine nature, dans une yourte, en autonomie, n'est pas illégal mais très mal vu par certains, ceux qui ont peur de l'étranger et n'acceptent pas la différence. Expérimenter un autre mode de vie davantage écologique et solidaire : un choix qui ne plaît pas... Alex aurait-il été pris à partie par des autochtones ? Comme dans cette affaire de village de yourtes qui a défrayé la chronique pendant dix ans et qui s'est soldée par une victoire des familles ? Une victoire bien amère puisqu'elles avaient fini par démonter leur yourte et quitter la commune deux ans auparavant, épuisées par la multiplication des recours, blessées par la violence de ceux qui n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux et par l'indifférence de beaucoup. Pour s'installer dans un lieu plus accueillant. Mais Alex, lui, n'a pas démonté sa yourte... Alors ?
 
La tension monte dans la forêt. L'atmosphère suffocante accentue le sentiment de malaise qui s'installe et le suspense lentement distillé par l'auteur. Le lecteur s'interroge : Qui a scalpé qui ? Hans aurait-il joué à l'indien et avec qui ? La présence de Teresa a t-elle été repérée ?
 
Il fut un temps où l'homme ne s'aventurait pas en forêt, il aurait pu y rencontrer les fées, les fades, la dame blanche, le lébérou, les géants, la vouivre...qui l'effrayaient tant. À notre époque, dans les grandes forêts, n'ayez pas peur du grand méchant loup mais du grand méchant homme, le plus grand des prédateurs.

 
Scalp, de Cyril Herry
Seuil Éditions

Cadre noir
janvier 2018
18 euros
224 pages
ISBN : 9782021384093