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26 08 2015

Un regard à l'écoute

Par Gilles Dusouchet


Un regard à l'écoute

Photo : Élisabeth Roger /Écla Aquitaine

Originaire de la Nièvre, Adrien Charmot, cinéaste documentariste, a été en résidence au Chalet Mauriac du 29 juin au 13 juillet dernier pour reprendre l'écriture d'un projet intitulé Les oiseaux de passage. Il filme depuis un an à Bordeaux des jeunes en errance qui fréquentent les squats et la rue. Ce travail, nourri par les récits des protagonistes, porté par une exigence singulière, celle d'un cinéma qu'on appelait jadis « du réel » mais qui reflète aussi l'intimité du cinéaste, ne tient qu'à un fil, celui de vies en rupture, en fuite, en marge, en attente.

Adrien Charmot venait d'arriver au Chalet pour sa résidence d'écriture cinématographique. Dans cet espace ouvert à la réflexion, il souhaitait reprendre la trame d'un documentaire en court de réalisation. L'objet de son travail : un long-métrage intitulé Les oiseaux de passage qui traite de la situation de jeunes marginaux, zonards ou punks à chien comme on les désigne parfois, d'un squat bordelais. Soit un an de repérages, des relations précaires, lentes à produire du sens, et ce principe d'incertitude dont procède un cinéma du vivant plutôt que du réel.
Né en 1983 à Nevers, Adrien Charmot a suivi une école de cinéma à Paris avant d'intégrer un Master de réalisation documentaire au Creadoc d'Angoulême. Au sein de cette formation, il réalise un documentaire sonore de 28', Les Encombrants, avec les habitants obligés de quitter leur quartier voué à la destruction. En 2008, il réalise un film de 62', L'Innocence, primé au Festival clermontois du Film documentaire, Traces de Vie. Autobiographique, cette œuvre revient sur le traumatisme vécu par deux enfants victimes des agissements d'un pédophile, laissant advenir une parole longtemps enfouie. En 2009, il monte avec Jenny Saastamoinen, l'association L'Œil lucide, qui œuvre à la diffusion de films documentaires en Dordogne et au soutien à la création. Aujourd'hui installé à Bordeaux, Adrien Charmot se consacre à des projets personnels dont ce film en cours d'écriture, produit par L'Atelier Documentaire de Raphaël Pillosio, avec le soutien de la Région Aquitaine, de TV7 et du CNC.
Pour avoir lui-même vécu « entre 18 et 22 ans, un moment flou, trouble », durant lequel il a « fréquenté le milieu de la zone », le réalisateur a choisi de porter son regard vers une jeunesse engagée dans un mode de vie qui correspond chez certains à un rite de passage quand d'autres « y restent bloqués » au milieu d'une impasse. Cette population juvénile et marginale décrite par une universitaire, Tristana Primor, dans sa thèse de sociologie publiée sous le titre Zonards : une famille de rue, Adrien Charmot l'aborde avec les moyens du cinéma. Et sous un angle susceptible de restituer des itinéraires singuliers mais dont les aspirations gardent un caractère universel. 
 
Je cherche comment les filmer, les mettre en situation, proposer des dispositifs sans qu'il soit question de jouer.
 
Cette expérience repose sur le quotidien, les lieux investis (une usine désaffectée proche de la caserne Darwin) par ces personnes, et leurs récits individuels. L'équipe de tournage est réduite au strict minimum, le réalisateur opérant avec une caméra semi-professionnelle et faisant appel quelque fois à un preneur de son.  Sur les quatre ou cinq jeunes ayant accepté d'être filmés, il n'en subsistera peut-être que deux au montage. Comme le souligne Adrien Charmot :
 
La relation est très fragile, ils bougent sans cesse, le film s'écrit au jour le jour.
Le choix du cadre se fait à l'instinct, plutôt à distance, dans des plans-séquences, plus proches selon le degré de confiance obtenu, l'éclairage est naturel et la prise de son directe.
 
Réaliser un documentaire dans ce contexte demande d'entrer dans la réalité sensible de cet environnement où le temps s'immobilise. Pour Adrien Charmot : « L'errance, c'est du temps qui s'écoule, on attend. Ces jeunes, garçons et filles, sont exposés à la violence, aux addictions et surtout à la souffrance psychique. En rupture avec leurs familles, avec une société qu'ils jugent malade, ils se créent dans cet enclos muré qu'est le squat et les rend invisibles du dehors, une culture, une identité de rechange. Le plupart sont issus d'un milieu modeste mais il arrive que des "zonards d'été" les rejoignent, parfois des lycéens ayant raté leur bac. Ceux-là testent la vie dans la rue, mais rejoignent aux premiers froids le giron parental. »
 
Filmer la zone, c'est accepter d'être bousculé par le réel, de laisser des idées en chemin, les personnages gagnant en autonomie, or l'on reste tributaire de l'envie des gens qu'on filme.
 
Adrien Charmot tente aussi de capter la dramaturgie des lieux, ouverts, fermés, et d'y inscrire des vies affectées par des sentiments qui sont ceux de tout être humain. « Quand on voit quelqu'un faire la manche, on ne pense pas qu'il peut avoir, lui aussi, des relations affectives, des liens amoureux. Ces jeunes font leur apprentissage du monde. »
Cette matière brute qu'il devra assembler et transformer en œuvre de cinéma rapproche le réalisateur d'une école documentaire dont l'un des maîtres fut le cinéaste et photographe hollandais Johan Van der Koeken. Un « filmeur » organique et sensoriel, capable d'explorer plusieurs modes narratifs. Adrien Charmot aime aussi citer le portugais Pedro Costa, l'auteur de La chambre de Venda. Dans tous les cas, l'exigence demeure de faire surgir une parole, de l'incarner et de la rendre signifiante et accessible à tous, tant pour celui qui la porte que pour celui qui la reçoit. Adrien Charmot cherche à poser un regard qui donne à lire et à entendre le cœur des êtres et des choses.

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