En vue 2018

01 02 2018

Un peu après minuit, le cinéma de genre en avant

Propos recueillis par Christophe Chauville


Un peu après minuit, le cinéma de genre en avant

Photo : DR

À la veille de sa présentation en compétition nationale au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand – le plus important à l’échelle planétaire –, Anne-Marie Puga et Jean-Raymond Garcia, les deux réalisateurs d’Un peu après minuit, qui vivent et travaillent à Bordeaux, reviennent sur l’aventure de ce film qui fait plus que flirter avec le fantastique.

 
 
Comme vous avez, Jean-Raymond, beaucoup travaillé dans le cadre de collectivités territoriales, à l’Atelier de production Centre-Val-de-Loire et à Écla, votre film précédent, Il n’y a rien à faire, datait de 1997, soit une tout autre époque du court métrage...
 
Jean-Raymond Garcia : J’ai la pleine mesure du temps qui s’est écoulé, mais je ne m’étais jamais senti autant réalisateur qu’avec Un peu après minuit. J’ai retrouvé certaines interrogations qui avaient pu être les miennes auparavant, mais avec un peu plus d’expérience et de capacité à analyser les choses, à anticiper les situations, à privilégier une meilleure préparation. Ce qui est sûr est que je ne referai plus, désormais, de film seul ; il m’est devenu nécessaire de travailler en coréalisation, ce qui correspond sans doute à une disposition naturelle de ma part pour les tandems.
 
 
À quel moment le projet de ce film est-il né ?
 
JRG : Il est assez ancien : j’avais commencé à développer le scénario il y a près de quinze ans, avec une scénariste formidable, Nathalie Najem, à qui le projet doit beaucoup. Certains éléments, comme la conférence qui ouvre le film, étaient déjà présents, en lien notamment avec ma découverte d’un livre étonnant, paru chez Pauvert, Le Diable. Érotologie de Satan, et avec l’envie de tourner au vivarium du musée de la Porte dorée, à Paris, ce qui hélas n’a pas été possible... Entretemps, j’ai produit plusieurs films et intégré Écla, entre 2009 et 2015, ce qui a différé le projet. Mais c’est la rencontre avec Anne-Marie qui a été vraiment déterminante.
Photo : Magali Ptak

 

« La version de tournage n’a été achevée qu’une dizaine de jours avant les prises de vue... »

 
 
 
Comment votre duo de coréalisateurs s’est-il constitué ?
 
Anne-Marie Puga : Nous nous étions rencontrés grâce à un ami commun, en l’occurrence le romancier Tanguy Viel, et j’ai suivi toutes les étapes de l’écriture du film, avec une première version du scénario assez longue puisque le film devait alors durer plus de cinquante minutes. Comme un long métrage que j’avais initié, chez Pyramide avec Fabienne Vonnier, s’est interrompu à la suite de sa disparition, je me suis investie sur ce projet que Jean-Raymond avait fait avancer entretemps avec Sandrine Poget, une ancienne étudiante de La fémis. Et j’ai ressenti une nette proximité avec ce matériau, qui comprenait des espaces où je sentais pouvoir m’immiscer pour apporter certaines choses. Il y avait une matière artistique à modeler et nous avons travaillé sur les personnages, avant d’opter pour une version plus courte, lorsque TS Productions est entré en coproduction sur le film. Je n’ai eu aucun problème à supprimer telle ou telle chose, élaguer la narration, ou même sacrifier un personnage. Un scénario est toujours en mouvement, vivant. La version de tournage n’a d’ailleurs été achevée qu’une dizaine de jours avant les prises de vue...
 
 
Dans quel type d’économie le film s’est-il inscrit ?
 
JRG : Les conditions étaient très tendues, le montage financier a été difficile, même si la multiplicité des partenaires engagés peut cacher cette réalité... Nous avons eu un préachat de France 2 et le soutien de la Ville de Paris, très sélectif et où on nous a enfin posé, lors de l’oral, des questions de cinéma concrètes. Mais nous n’avons par exemple pas passé le premier tour au CNC, sans doute parce qu’il y a toujours en France, au sein de tous ces comités de lecture, un déficit de culture sensible pour les propositions de cinéma liées au genre.
 
AMP : Il n’était pas évident d’expliquer que le film tiendrait sur un univers affirmé, une direction artistique forte, une mise en scène englobant beaucoup de choses : la musique, la lumière, des chorégraphies de corps, etc. Nous avons donc créé un document artistique s’appuyant sur des images, avec des références liées à la photographie contemporaine et un choix de textes littéraires, ce qui n’était sans doute guère habituel pour des commissions davantage tournées vers les structures de scénarios.
 

 

« Notre film a été le seul court métrage français sélectionné au festival Fantasia à Montréal et la diversité des films y était incomparable. »

 
 
 
Revendiquiez-vous, malgré tout, un désir de s’inscrire dans le genre fantastique ?
 
JRG : On a en France l’idée que ce cinéma relève strictement de codes et ces préjugés ont des répercussions, même d’un point de vue économique, car on pense qu’il s’agit forcément de série B. Ce qui est absurde et réducteur : Suspiria de Dario Argento est par exemple un film onéreux... Notre film relève d’un “cinéma de la cruauté”, comme nous l’a dit immédiatement, à France 2, Christophe Taudière, qui a témoigné d’une sensibilité déterminante en faveur du projet.
 
AMP : Notre film a été le seul court métrage français sélectionné au festival Fantasia à Montréal et la diversité des films y était incomparable, très éloignée du point de vue qui domine en France.
 
 
Quelle impression souhaitiez-vous donner du personnage de Suzanne ?
 
JRG : Pendant longtemps, c’était pour moi quelqu’un qui faisait l’apprentissage de sa cruauté, ce qui sous-entendait une évolution, et le travail avec Anne-Marie a apporté plus de fluidité : c’est une sorcière et ce, dès la première image, il n’y a aucun doute !
 
AMP : Notre parti pris était clairement celui du cauchemar éveillé. Le choix d’India Hair, qui nous est apparu à tous deux comme une évidence, a influé encore cette direction, avec ce visage capable de changer très vite et prenant magnifiquement la lumière – et puis, cette pointe de rire dont on sait tout de suite comment l’utiliser ! India a une dimension d’héroïne à la fois déterminée et fragile, c’était un régal de travailler avec elle...
 
 
Comment vous êtes-vous partagés les rôles sur le plateau ?
AMP : Le travail est très intuitif entre nous. On se passait le relais lorsque l’un des deux était plus fatigué, par exemple, mais il n’y avait pas de répartition des rôles préétablie, tout est en fait empirique.
 
JRG : La méticulosité de la préparation a été fondamentale, non pas dans le sens de tout verrouiller et ne laisser aucune place au hasard, mais dans l’optique d’optimiser l’économie générale du projet, pour les décors, les costumes ou la lumière... Tout a été pensé. Les lentilles que porte le personnage de Suzanne, par exemple, ont été faites sur mesure, en s’inspirant de portraits d’aveugles réalisés par un photographe espagnol. C’est aussi en cela que le film apparaît cohérent.
 
 
 

« Nous retravaillerons très certainement avec la même équipe technique pour le long métrage dont nous avons commencé l’écriture : Les vulnérables. »

 
 
 
Qu’aura représenté, finalement, le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine sur le film ?
 
JRG : Le projet avait été déposé avant la fusion des collectivités et le Limousin s’était engagé, à hauteur de 30 000 euros, en sachant qu’il y aurait un tournage partagé avec la Ville de Paris. Pour l’Aquitaine, après un refus initial, nous avons pu redéposer le scénario et obtenu 15 000 euros supplémentaires. Surtout, c’est un film pour lequel la petite communauté du cinéma de Bordeaux s’est révélée, au fil des rencontres, très importante. Nous retravaillerons très certainement avec la même équipe technique pour le long métrage dont nous avons commencé l’écriture : Les vulnérables.
 
AMP : Coécrire ce long métrage nous tient à cœur depuis longtemps et ce sera encore un projet lié au fantastique. Mais après une dramaturgie liée à la brièveté d’un récit de court, nous nous attacherons cette fois à développer l’histoire dans le sens d’un conte horrifique, dont le rôle principal sera à nouveau tenu par India Hair.

 

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  • Plus d'informations sur le film
    Un peu après minuit est diffusé sur France 2 le 4 février à 00h25 et ensuite disponible en replay.

    Synopsis : Suzanne est une jeune institutrice aveugle. Au sein de la petite communauté des non-voyants, elle suit avec assiduité un cours d'histoire de l'art consacré à l'érotologie de Satan et aux sorcières. Métamorphosée, Suzanne tente de voler les yeux d'un homme pour recouvrer la vue. L'échec de sa première tentative la conduit vers une proie plus abordable et ingénue, celle de son lecteur particulier et amoureux transi, Pierre.

    La fiche d'Un peu après minuit sur le site d'Écla

     

    Extrait "Un peu après minuit" from Uproduction on Vimeo.