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13 07 2016

Un homme, une femme, des robots (et nous)

Propos générés par Donatien Garnier


Un homme, une femme, des robots (et nous)

Hortense Gautier et Philippe Boisnard en performance – Photo : Marc Fournel

Lauréats Écritures numériques 2016 attribuée par l’agence régionale Ecla, Hortense Gautier et Philippe Boisnard sont en résidence au chalet Mauriac pendant tout le mois de juillet. Ils viennent développer leur projet CONTACT-et moi, une application fictionnelle qui se propose d’interroger les ressorts intimes des conversations électroniques en impliquant le lecteur-utilisateur dans un échange robotisé. Entre rapport sensible et intelligence artificielle.

Elle (H)
 
Commence, posée. Se dit : auteure, écri…, poète plutôt, artiste, performeuse. A donc hésité sur le terme écrivain. L’explique : je n’écris pas pour faire des livres mais des formes hors du livre ; la poésie a cet aspect un peu total, depuis Dada, les Futuristes, Fluxus s’entend. Égraine : Christophe Fiat, Charles Reznikoff, Gertrude Stein, la revue Java, Jacques Donguy, Bernard Heidsieck, Julien Blaine ou Joël Hubaut,  tous ces noms découverts à 17 ans et qui stoppent net l’élan d’écrire. S’est donc tournée vers sciences sociales, géographie, histoire, Science-Po, ailleurs... Se souvient que l'écriture est revenue, sous d'autres formes : cut'up, collages, agencements sonores, visuels, numériques. Parle de ce décalage qui l’a peut-être incitée à penser le langage de façon moins subjective, à examiner comment nous sommes parlés par le langage commun et ses nouveaux supports, à tenter de trouver une voie/voix dans l'entrecroisement des discours ...
 
Il (P)

Enchaine, animé. Décrit son attachement initial, viscéral, profond, au roman, au théâtre, à la poésie. Evoque une enfance d’enfant unique dans une petite ville de la région parisienne où douter de sa propre réalité est une expérience quotidienne, le dédoublement fictionnel une affaire de survie ; le premier roman écrit à 13 ans qui en découle. Passe rapidement la formation philosophique, les traces qu’elle a laissée, le goût antagonique pour le « faire », l’attachement au texte, l’influence de Cummings, de Guyotat, les premières expérimentations hors papier, vidéo-poésie en 1999, web et dvd entre 2001 et 2005. Arrive au point nodal, à la bifurcation : sa découverte en 2006 de la programmation avec le logiciel Pure data - très beau, très graphique, très conforme à ma forme d’esprit.
 
Ils (HP)
 
Se rencontrent en 2001, connectés par la poésie. Décident de travailler ensemble en 2006. Se mettent peu à peu à interroger le langage des média émergeants ; de l’intérieur. Créent HP Process, identité artistique commune. Animent Databaz, espace de création littéraire et numérique à Angoulême où ils résident. S’hybrident en différentes formes jusqu’à CONTACT, une performance qui connaîtra deux versions et sera jouée une quarantaine de fois en France et à l’étranger. Racontent :
 
Il (P)
 
Détaille la première version : le public voit H et P de dos, assis devant leurs ordinateurs ; ils s’échangent des messages électroniques, intimes, très intimes, et improvisés, qui s’affichent sur un grand écran en fond de scène ; l’interface graphique configurée par Philippe permet de jouer sur la typographie, les trois couleurs (rouge, noir et blanc) et d’intervenir dans l’écran de l’autre, de transformer, de détourner, de falsifier, ce qu’il a écrit ; progressivement, les corps se détachent du clavier, les voix de H et de P dictent les textes, les corps, subitement debout et nus, sont plongés dans une projection que leur mouvements, détectés par des capteurs, modifient en continu ;  jusqu’à la saturation (paroxystique) finale. En vient à la V2, à son apport majeur : la possibilité donnée au spectateur d’intervenir en temps réel dans le spectacle en publiant des messages depuis son téléphone.
 
Ils (HP)
 
Ont fait beaucoup d’autres choses ensuite. Seuls ou ensemble. Ont écrit, codé, performé, animé, installé. Ont de nouveau pensé à CONTACT, à l’importance quantitative des archives constituées – chaque performance étant différente. S’y sont replongés. Ont souhaité les remettre en jeu sous la forme d’une application multi-utilisateurs, d’une fiction poétique générative, destinée aux téléphones, aux tablettes et aux ordinateurs dont le nom (provisoire) serait CONTACT_ET_MOI
 
Elle (H)
 
S’attarde un peu sur ce retour, ses motivations. Insiste sur son intérêt ancien pour l’archive intime en général, son accumulation sans précédent dans l’Histoire, ses constituants hétérogènes actuels (sms, e-mail, messageries instantanée, réseaux, photos, vidéos) et leur langage propre, son devenir. Revient sur cette archive-ci (CONTACT), la part personnelle qui s’y est révélée, ce qu’Hortense et Philippe se sont dit publiquement sans toujours s’en rendre compte, concentrés alors sur l’intensité du jaillissement, de l’interaction, du geste. S’étonne à rebours de ce que cette exposition de soi a suscité d’empathie : « j’ai été profondément touchée. » ou de rejet : « vous faites de nous des voyeurs. »
 
Il (P)
 
Résume le nouveau projet sans dissimuler son plaisir. Philippe va créer un robot conversationnel qui va puiser dans les matériaux de CONTACT pour simuler un nouvel échange entre H et P, échange auquel les lecteurs-utilisateurs pourront prendre part et ouvrir à leurs propres interactions. Pense que les capacités d’apprentissage du robot permettront de transformer totalement les situations initiales, de les multiplier à l’infini et peut-être d’oublier H et P.
 
Elle (H)
 
Rêve tout haut d’un espace réactivant l’imaginaire des identités flottantes, de la communication entre avatars. Évoquent de telles géographies (MySpace, Second Life, les listes de diffusions, les forums...) aujourd’hui désertifiées, caduques, le verrouillage de leur remplaçant principal (Facebook).
 
Ils (HP)
 
Souhaitent livrer la version béta à la fin de la résidence en cours, une version destinée à s’étoffer au fil du temps et qui pourrait aboutir à un nouveau cycle de performance.
 
Il (P)
 
Se charge de l’algorithme. Sourit et dit que c’est un gros morceau ; mais que tout sera simple ensuite.
 
Elle (H)
 
Travaille aux scénarios, aux bibliothèques d’archives, de vocabulaires, de syntaxes, à tout ce qui va nourrir les robots – les rendre singuliers - avant l’arrivée des premiers utilisateurs, à tout ce qui va rendre la conversation souple, naturelle et évolutive, l’application vivante, poétique.

Ils (HP)

Sont attablés autour d’un café gourmand dans le parc du Chalet avec deux autres résidents : Marcus Malte et Rémi Checcheto. Participent à une conversation en forme de bestiaire imaginaire pour la forêt de Saint-Symphorien : varan phosphorescent, renard nain, loup des steppes, basilic, tigre à dents de sabre, vipère d’eau. Fonctionnent aussi très bien hors écran.
 

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