Littérature et cinéma. Et plus si affinités…

Un écrivain évoque un film

Un écrivain évoque un film

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


Le Miroir d’Andreï Tarkosvki par Anne-Marie Garat

La romancière Anne-Marie Garat parle d’un film qui l’a profondément marquée : Le Miroir d’Andreï Tarkosvki, sorti en 1974.
 

« Parce qu’elle est réduite à sept films et que chacun est la quintessence de son art, l’œuvre de Tarkovski est d’une incandescence qui le place d’après moi au niveau des plus grands cinéastes. J’aime tout particulièrement Le Miroir. À travers une construction extrêmement audacieuse, il illustre les liens qui existent entre la littérature et le cinéma. Ce film peut déconcerter (ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer un grand succès public) car il va à l’opposé de la linéarité du récit classique pour montrer que tout souvenir est une reconstruction. C’est une idée fondamentale pour moi en tant qu’écrivain. Le Miroir est une œuvre d’art qui vient témoigner d’une manière bouleversante, par la fiction et par l’affabulation, du réel d’une mémoire.
 
Cette mémoire est celle d’un homme qui traverse le 20e siècle. Elle est un mélange d’archives (avec des passages saisissants sur la guerre d’Espagne, sur la bombe atomique, etc.) et de souvenirs intimes, notamment ceux de la mère du narrateur, la même actrice jouant les rôles de la mère et de l’épouse du narrateur... C’est-à-dire que Tarkovski mêle les strates du temps en faisant jouer différents personnages à différents moments de l’histoire par les mêmes acteurs. Ce qui apparaît au premier abord comme une confusion des temps permet en réalité à Tarkovski de saisir ce que nous éprouvons à chaque instant, à savoir que nous vivons dans une même minute à des niveaux différents et dans des temporalités différentes, la boisson que nous buvons à tel moment nous évoquant un souvenir d’enfance qui lui-même nous rappelle un autre souvenir provenant d’une autre époque… Je crois que cette manière très subjective de traiter le temps est la plus naturelle qui soit.
 
[…]
 
Je ne me souviens plus si Le Miroir est le premier film que j’aie vu de lui, mais je sais qu’il y a eu un avant et un après Tarkovski dans ma vie. Sa capacité à mettre l’onirique à égalité avec le réel… J’aime en particulier ce plan (que j’ai cité à plusieurs reprises dans mes romans) où il filme en temps réel la buée d’un bol qui s’évapore et s’amenuise jusqu’à disparaître à nos yeux alors que nous avons encore le souvenir de l’auréole sur le bois ciré. Cette scène peut sembler tout à fait hors de propos sur le plan narratif mais cette attention portée à l’éphémère, à l’apparition et à la disparition est pour moi un des sommets du cinéma.
 
On a dit à tort que le cinéma de Tarkovski était contemplatif, comme s’il nous élevait vers une sorte d’extase. Je crois plutôt qu’il y a chez lui une spiritualité, c’est-à-dire un sens de la transcendance qui nous amène à retrouver en nous-mêmes le présent comme condensé de passé et d’avenir. C’est une dimension et un état que le cinéma de Tarkovski nous restitue. Qu’on repense au dernier plan du Miroir, à ce travelling inouï qui nous conduit à travers les arbres d’une forêt jusqu’à une clairière où se trouve un champ de sarrasin en fleurs où sont réunis dans un même temps et un même espace la mère jeune, la mère vieille, sa propre mère jeune et vieille, le narrateur enfant… toutes les êtres d’une vie coexistant dans un plan-séquence. Je crois que tout grand écrivain porte et transmet ce sentiment-là dans le mouvement de sa phrase. Tarkovski le fait dans le mouvement du cinéma. »

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