Entretiens > Au Chalet Mauriac 2016

06 10 2016

Un écrivain derrière la rumeur du monde

Par Romuald Giulivo


Un écrivain derrière la rumeur du monde

Marcus Malte – Photo : Mélanie Gribinski / Écla

Marcus Malte a été en résidence d’écriture au chalet Mauriac du 30 mai au 8 juillet dernier en partenariat avec le Salon du Polar de Saint-Symphorien Du Sang sur la Page. L’auteur de polar et littérature jeunesse revient ce mois-ci pour la diffusion de son nouveau roman Le Garçon, paru chez Zulma, qui vient de se voir attribuer le Prix Fémina 2016. Coup de projecteur par Romuald Giulivo.

Malte-Marcus-Le-GarconD’ordinaire, j’évite toujours de lire un auteur que j’ai rencontré. Et encore plus si je l’ai trouvé sympa. S’il m’a impressionné, si j’ai perçu une âme et humanité et une intégrité – trois choses désormais bien rares chez mes camarades qui encombrent de leurs pensées et de leur génie télévisuel les tables de nos dernières librairies à l’agonie.
Marcus, je l’ai rencontré deux fois. Une première il y a une dizaine d’années, dans un de ces salons du livre où il y a plus d’auteurs que de lecteurs dans les allées et où il faut tuer le temps, attendre le dimanche midi et le train qui, après mille arrêts dans des gares paumées, vous ramènera chez vous à une heure indue. Je ne sais pas pourquoi je me suis approché, pourquoi j’ai essayé d’échanger quelques mots. Peut-être parce qu’il semblait autant s’ennuyer que moi, ou à cause de notre apparente familiarité capillaire. Et je sais encore moins pourquoi, malgré son inconfort, son incapacité aussi flagrante que la mienne à parler de son travail – quand d’autres auteurs à côté distribuaient des flyers aux passants, montaient sur les tables, attrapaient les lecteurs par le bras ou distribuaient des bonbons et des gommettes et des autocollants aux gosses en poussette –, pourquoi malgré tout ça j’ai tenu à lui acheter un livre, quand j’avais dans la poche à peine de quoi m’offrir un sandwich SNCF sur le chemin du retour. Il a en plus essayé de m’en dissuader. Le seul truc qu’il m’a dit, c’était que le bouquin que j’avais choisi n’était pas bon. C’était son premier et il y voyait trop de faiblesses, de manques et il me l’a signé d’un air dépité devant mon insistance.
Notre deuxième rencontre a eu lieu il y a quelques semaines. Dans ce refuge exceptionnel qu’est pour les artistes le chalet Mauriac. La silhouette de la bâtisse, la forêt de pins. Et puis lui, et puis moi, et puis la qualité exceptionnelle du silence en ces lieux. Marcus était en résidence pour un mois et je devais l’interviewer pour le présent site. Je fais ça souvent. Pour vivre, pour rajouter aux à-valoir qui fondent d’année en année. J’ai l’habitude. Je pourrais même, je crois, rendre intéressant un entretien avec l’un des sangliers qui hantent les parages la nuit. Mais avec Marcus, j’en ai bien sué. Dix ans ont passé depuis notre première rencontre – dont je ne lui parle pas – et je me retrouve de nouveau dans l’impossibilité d’entrer au cœur des sujets. Nous tournons autour, nous écoutons le vide, regardons les feuilles et les aiguilles tomber lentement dans un courant d’air.
Le plus intéressant, le plus significatif dans notre entretien ce sont évidemment ses silences. Soit tout ce que hait l’écriture journalistique. C’est donc avec peine que je ponds mes deux feuillets en rentrant chez moi. Car il n’y a que la littérature pour dire les silences. Les faire enfler, raisonner. Leur donner tout leur sens, nous montrer et nous faire sentir, ressentir tout le monde qu’ils portent en eux.
Et c’est bien à ça que j’ai pensé en plongeant dans la lecture fascinante du Garçon. L’impression qu’avec ce jeune homme mutique qui traverse le monde, la nature et les campagnes et les villes et la guerre et l’amour, Marcus était précisément là où il devait être, avec son style, avec sa langue, avec son rythme si particulier et entraînant.
Je vous épargnerai ici un résumé de l’histoire, vous la trouverez sans mal en trois clics si vous pensez que c’est important pour juger de la nécessité impérieuse à lire un roman. L’histoire on s’en moque un peu. La petite comme la grande – ce que Marcus montre très bien d’ailleurs, en tenant toujours le monde à distance, en nous donnant de ses nouvelles, de son bruit et de sa fureur, dans de courts chapitres intercalés où il s’essaie à l’art de la liste avec maestria.
La seule chose qui importe, si l’on se penche sur le fond de son texte, c’est cette question qu’il nous pose tout du long, à savoir : qu’est-ce que c’est donc que d’être un homme ?
Pour le reste, c’est la langue, le style qui compte. Et de ce côté-là, Marcus envoie sévère. Il est au plus près de lui et de ses personnages, la mort ou la solitude ou le sexe ou la guerre ont chacun leur respiration propre, il y a quelque chose de chamanique dans son écriture – notamment dans son traitement biblique des premiers contacts du garçon avec le monde des hommes ou son approche animale de la boucherie des tranchées.
J’ai lu quelque part qu’il avait mis cinq ans à écrire Le Garçon. La formule exacte, je m’en souviens était : « Ce livre, c’est cinq années de mon existence » et en lisant ça, j’ai senti alors mon âme se réchauffer. « Il n’y a pas de secret », me suis-je dit. « Tout n’est pas encore perdu », ai-je alors songé. À l’heure où l’on abat des arbres plus vite que nos amis libraires ne peuvent porter leurs cartons, à l’heure où les livres se font et se vendent comme des poulets en batterie, à cette heure-là d’un monde devenu détestable, il y a encore par chez nous des écrivains. Des vrais. Des putains de bons écrivains.

À découvrir, l'entretien de Marcus Malte lors de sa résidence : ici

Tout afficher

  • Les références du livre de Marcus Malte
    Malte-Marcus-Le-Garcon2Le Garçon
    Marcus Malte
    Éditions Zulma
    14 x 21 cm ; 544 p. ; 23,50 € ; Isbn : 978-2-84304-760-2 ; août 2016
    www.zulma.fr