Éditeur néo-aquitain

19 10 2018

Trois parutions simultanées dans la collection "Architextes" de l’Atelier de l’agneau

Par André Paillaugue


Trois parutions simultanées dans la collection

Photos : l'Atelier de l'agneau

Jetés aux dés, Astéroïdes, Le Hall, respectivement de Jean-Luc Lavrille, Denis Ferdinande et Louis-Michel de Vaulchier… Les ouvrages publiés ces derniers jours par l’Atelier de l’agneau s’ajoutent à vingt-neuf autres parus depuis 1996 dans cette collection de poésie contemporaine très emblématique.

 
« &//la vrille///infini sujet //renoulovable d’énergie///là//cause du nom//nom de la cause///in causa venenum » Ainsi Lavrille nous jette-t-il, pauvres lecteurs, les dés madrés de sa verve infuse sur la blancheur parodique de la page répandue. Il nous y fait savourer une poésie à demi asyntaxique où substantifs et autres morphèmes ne courtisent que dans un extrême souci d’économie l’habituelle forme thème-prédicat. En outre (se) jouant, avec sobriété et par son art ad hoc, des aphorismes, des anagrammes et des contrepèteries, le poète donne très intelligemment à ses lecteurs l’occasion d'explorer un véritable laboratoire de l’allitération, de l’euphonie et, in fine, des potentialités sémantico-phonologiques de la langue. Pour autant, sont là fidèles au rendez-vous jubilation, autodérision et badins sarcasmes, tant sur le patrimoine poétique que sur les choses du sens commun.
 
Avec Astéroïdes, Denis Ferdinande livre un « récit » à tous égards en abîme autofictionnel, où l’esprit de sérieux et le tragique font le meilleur ménage du monde avec un humour d’une noirceur abyssale. Selon une trame balisée de points de repère spatio-temporels des plus incertains, une sorte de méta-récit, en fait, alterne avec d’imperturbables notes subsidiaires. Y exhibent leurs affres un « je » et un « il » à la fois « narratologues » et chroniqueurs du destin improbable d’un écrit en grand danger de disparition s’élaborant au long d’une errance dont, pour motifs tangibles, nous sont fournies l’évocation fugace d’une ville bombardée et de son évacuation, ainsi qu’une discrète référence aux conceptions de la littérature d’un certain Maurice Blanchot… À la lecture, on pense parfois aussi au pseudo-objectivisme labyrinthique d’un Robbe-Grillet ou aux énigmes topographiques d’un Claude Ollier. Cependant, la marque distinctive de Denis Ferdinande demeure le « plaisir du texte » envisagé à travers une attention faussement obsessionnelle au maniement des signes diacritiques et des syntagmes de la langue écrite.

 

"Les œuvres des trois poètes présentées ici apportent indéniablement des lumières stimulantes sur les liens complexes entre sciences humaines et la poésie en acte."

 

Louis-Michel de Vaulchier déclare en préambule du Hall que si les différentes sections, qui « ont souvent des allures de peinture », peuvent en être lues de façon aléatoire, le respect de la chronologie y fera entrevoir « les chapitres d’un livre ». Il s’agit de séquences constituées pour la plupart de textes et graphismes avec des dessins en regard… ou inversement. Ainsi l’écriture, la mise en perspective poétique et narrative qu’elle opère, jonglent avec des thèmes et objets de description auxquels le travail de la langue et des signes graphiques confère de troublants effets de virtualisation. Les écrits portent de façon récurrente sur le geste de peindre/dépeindre, sur des tableaux et leurs sujets, tels les portraits d’une généalogie honnie, ou sur le thème de l’atelier d’artiste et de son contenu fantasmé, avec beaucoup d’insistance sur le corps de l’artiste et celui, sur-érotisé, de modèles féminins. Quant au hall, on apprendra au détour d’une page, tardive et cauchemardesque, que ce pourrait être celui d’un aéroport sur lequel se serait écrasé un avion de touristes russes survolant le désert du Sinaï. L’indémêlable principe de virtualisation à l’œuvre fait que l’ouvrage, après avoir entre autres explicité à sa façon, sinon justifié, les effets psychologiques de la phobie des images, se clôt sur un relatif happy end. À l’issue d’une exégèse, "Corps et cerveau partagés", sur le fonctionnement des cerveaux droit et gauche et le rôle salvateur de la musique, le narrateur-scripteur conclut d’un superbe : « Ainsi, sans nous confondre, nous ne cessons plus désormais de nous lire et de nous écrire, à égalité. »
 
Pour la petite histoire, la notion d’architexte apparaît dans le titre d’un ouvrage de Gérard Genette. Elle a marqué la recherche épistémologique sur l’écrit, le texte et la littérature. Initiés par Jean Ricardou au Collège international de Philosophie et poursuivis au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, les travaux du Séminaire de Textique l’ont emmené à voir dans l’« architexture » la condition première de la littérarité d’un écrit, soit de sa dimension de création littéraire et poétique.* Les œuvres des trois poètes présentées ici apportent indéniablement des lumières stimulantes sur les liens complexes entre de telles recherches et la poésie en acte.
 
* Gérard Genette, Introduction à l’architexte, Seuil, Paris, 1979.
Pour un état de la recherche théorique, voir : Rossana De Angelis, De l'objet linguistique à l'objet d'écriture, http://htl.linguist.univ-paris-diderot.fr/hel/dossiers/numero9.
À propos de la théorie psychanalytique, de l’écriture « automatique » et de la peinture surréaliste, cf. le point de vue d’un texticien, Sur la méthode d’« association libre » : http://www.textique.org/page/psychanalyse.

 
 
Jetés aux dés
Jean-Luc Lavrille,
87 pages, 21 cm x 14,7 cm,
ISBN n° 978-2-37428-017-2
 


Astéroïdes
Denis Ferdinande
79 pages, 21 cm x 14,7 cm
ISBN n° 978-2-37428-016-5
 


Le Hall
Louis-Michel de Vaulchier
145 pages 21 cm x 14,7 cm
ISBN n° 978-2-37428-015-8
 



Atelier de l’agneau
Collection « Architextes
Septembre 2018