Films

01 04 2019

Tremblements

Propos recueillis par Laetitia Mikles


Tremblements

Photo du film "Tremblements" de Jayro Bustamante - Photo : La Casa de Producción, Tu Vas Voir

Projeté à l’Utopia ce jeudi 2 mai en présence de la productrice guatémaltèque Pilar Peredo et du producteur français Edgar Tenembaum, Tremblements est un film social qui raconte l’histoire de Pablo, « homme comme il faut » guatémaltèque, religieux pratiquant, marié et père quadragénaire, qui tombe amoureux d’un autre homme. Son réalisateur Jayro Bustamante et Pilar Peredo reviennent sur la fabrication et la vie de cette œuvre soutenue par la Région Nouvelle-Aquitaine et accompagnée par ALCA.

 
 
Vous dédiez votre film à tous les « Pablo » qui vous ont confié leur histoire. Avez-vous recueilli beaucoup de témoignages avant d’écrire Tremblements ?
 
Jayro Bustamante : Oui, j’ai procédé à toute une recherche pendant trois ans et j’ai rencontré vingt-deux « Pablo ». Leurs témoignages ont guidé mon écriture et ne m’ont pas quitté. J’ai même réécrit entièrement le scénario quand j’ai compris qu’ils partageaient tous un point commun : ils attribuaient leurs souffrances à leur femme. Je leur ai objecté qu’ils avaient aussi utilisé leur épouse pour bâtir leur façade et cacher qui ils étaient aux yeux de la société. Du coup, j’ai réécrit le personnage de l’épouse de Pablo pour en faire, elle aussi, une victime de la société.
 
 
Le tremblement, de terre et du cœur – de la peur, de la frustration –, est un symbole fort qui court tout au long du film…
 
Jayro Bustamante : Oui, c’est aussi un tremblement charnel. Dans le film, Pablo se cache quand il se rend compte que ce qui le fait trembler va être sa damnation. Il a construit sa vie sur un mensonge qui s’effrite. Sa vie n’est qu’une façade qui risque à tout moment de s’effondrer. Comme une terre instable.
 
 
Sur ce film comme sur Ixcanul, vous travaillez avec Pilar Peledo qui est à la fois votre directrice artistique et votre productrice…
 
Jayro Bustamante : On a formé un vrai trio artistique avec Luis, le chef opérateur. On était très liés. On avait tous les trois une idée très claire de l’image du film.
 
Pilar Peredo : Avec Jayro, j’ai cherché une palette de couleurs et on a essayé de la respecter, que ce soit dans les objets, dans les murs des décors, dans les costumes. C’est un travail qui s’est fait main dans la main avec le chef opérateur et la costumière. On a fait plusieurs essais autour de couleurs froides et désaturées.
 
Jayro Bustamante : Pilar a aussi une passion pour les histoires. Elle est capable de lire et relire des versions différentes d’un scénario sans jamais se lasser, ni perdre de vue l’intention du scénario.
 
Pilar Peredo : J’ai été formée aux Beaux-Arts, puis j’ai travaillé en tant que décoratrice en Argentine. Sur les films de Jayro, j’ai été amenée à porter cette double casquette : décoratrice et productrice. J’ai été présente dès le développement du scénario, puis dans la recherche de financements.
 
 
Vous vous dédoublez donc ?
 
Pilar Peredo : Au moment du tournage, je suis présente tous les jours sur le plateau. Et quand le tournage se termine, je me remets à la production.
 
 
 

"Il fallait former les interprètes car il n’y a pas de cinéma au Guatemala."

 
 
 
Comment avez-vous travaillé avec les interprètes ?
 
Jayro Bustamante : Il fallait les former car il n’y a pas de cinéma au Guatemala. On a donc organisé des ateliers pendant un an à la façon du « théâtre de l’opprimé » [méthode d’improvisation initiée par Augusto Boal, dramaturge brésilien, ndlr]. J’avais envie que les comédiens comprennent que la construction d’un personnage est une recherche et que je n’allais pas leur apporter toutes les réponses. Puis, dans un second temps, on a eu recours à la méthode Stanislavski, méthode basée sur la parole qui a fait office de thérapie de groupe. Sauf pour Mauricio [Francisco dans le film] et Maria [la nounou] qui, eux, incarnaient des personnages plus lumineux et plus protecteurs. En revanche, pour tous les autres interprètes, il leur a fallu comprendre la souffrance de Pablo en cherchant dans leurs propres vies des histoires similaires. Cela nous a soudés, on est vraiment devenu une famille.
 
 
Est-ce que les interprètes se sont montrés réticents à tourner des scènes d’amour physique entre deux hommes ?
 
Jayro Bustamante : Dès le départ, les comédiens qui ont montré une résistance à l’idée d’incarner un homo, je n’en ai pas voulu. Je ne les ai même pas rappelés pour faire les figurants. Parce qu’aujourd’hui un artiste doit être impliqué et engagé. Surtout dans mon pays. Les deux acteurs que j’ai choisis ont tout accepté sans réticence.
 
 
Quel a été le parcours du film ?
 
Pilar Peredo : Il a fait son avant-première mondiale à Berlin, dans la section Panorama. Il a été sélectionné dans les festivals de Miami, Toulouse (Prix du Public), Guadalajara (Prix pour le chef opérateur), Cartagena et Panama. Il a été très bien accueilli aussi bien en Europe qu’en Amérique Latine.
 
Jayro Bustamante : Pour ce qui est du Guatemala, je suis devenu par la force des choses le coproducteur de mon film et le distributeur. J’ai ouvert la première salle du pays diffusant du cinéma d’auteur. J’ai fondé la Fondation Ixcanul et je suis même devenu l’agent de certains de mes comédiens.
 

 

"L’idée est d’utiliser le film comme un outil social."

 
 
 
Quel est l’objet de la Fondation Ixcanul ?
 
Jayro Bustamante : La fondation va initier des débats autour du film. Il y a déjà une dizaine de représentants d’églises du pays qui a accepté que l’on projette le film pour susciter la discussion autour de l’inclusion. Je sais qu’au Guatemala le public risque d’être plus réactionnaire qu’en Europe. On va considérer le film comme une insulte à la religion : pour certains religieux, être homosexuel est une insulte à Dieu.
 
La fondation va accompagner le film et faire tout ce travail social que je n’ai pas les moyens de financer. On l’avait déjà fait pour Ixcanul en défendant le droit des enfants et notamment en soutenant une loi faisant passer l’âge légal du mariage des petites filles de 12 ans à 18 ans. L’idée est d’utiliser le film comme un outil social.


 

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  • Entretien avec Edgard Tenembaum

    Comment vous êtes-vous engagé sur Tremblements ?
     
    À la suite d’Ixcanul, que j’avais co-produit, Jayro m’a proposé l’histoire de cet anti-héros, Pablo. Un homme qui ne réussit pas à surpasser les obstacles. Je trouve son parcours plus intéressant que celui qui gagne et réussit tout. Et puis la problématique de l’acceptation de l’homosexualité ne se cantonne pas au Guatemala. On vit en France la menace d’une régression de droits que l’on croit acquis.
     
     
    Comment s’est opérée la production ?
     
    Le succès de Ixcanul a facilité la production de Tremblements. Nous avons obtenu l’aide aux cinémas du Monde du CNC. Or il n’existe aucune convention de coproduction entre la France et le Guatemala, ce qui rend les choses compliquées. Heureusement, le film a été soutenu par la fondation Gan, la chaine Arte et la Région Nouvelle-Aquitaine.
     
     

    "Nous avons sollicité l’aide de la Région dans un but très précis : monter des ateliers pour former les interprètes du film."

     
     
    Comment se fait-il que la Nouvelle-Aquitaine soit partenaire d’un film guatémaltèque ?
     
    À l’époque où je produisais Ixcanul, j’avais été membre de la commission de la Région pour l’attribution d’aides au cinéma et j’avais découvert qu’elle accordait parfois des « aides à la conception » à des films étrangers. Il s’agissait de montants modestes mais très utiles. Nous avons sollicité cette aide dans un but très précis : monter des ateliers pour former les interprètes du film.
     
     
    Comment travaillez-vous avec Pilar Peledo ?
     
    Pilar travaille pour la boite de Jayro implantée au Guatemala : La Casa de Producción. Nous avions déjà coproduit Ixcanul ensemble et nous avons poursuivi cette collaboration en bonne entente, notamment en accompagnant Jayro lors de l’écriture.
     
     
    Avez-vous assisté au tournage ?
     
    Bien sûr ! J’aime être sur le terrain. Et puis j’ai l’expérience des tournages dans les pays difficiles en Amérique latine : le Chili, l’Argentine, le Mexique. Au Guatemala, l’industrie cinématographique est peu développée, on y tourne surtout des publicités. Mais une nouvelle génération de cinéastes pleine de talent arrive.
     
     
    Et pour la post-production ?
     
    Elle s’est déroulée en France et au Luxembourg. En revanche, sur le tournage, l’équipe production et les techniciens étaient tous Guatémaltèques, les mêmes qui avaient travaillé sur Ixcanul. Une façon pour Jayro de leur réitérer sa confiance.



    Propos recueillis par Laetitia Mikles

  • Plus d’informations sur le film

    Guatemala, Pablo, 40 ans, est un "homme comme il faut", religieux pratiquant, marié, père de deux enfants merveilleux Quand Il tombe amoureux de Francisco, sa famille et son Église décident de l’aider à se "soigner". Dieu aime peut-être les pécheurs, mais il déteste le péché.




    Fiche technique du film