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14 12 2017

Traduire dans le calme, les bruits du monde

Par Anne Duprez


Traduire dans le calme, les bruits du monde

Photo : Élisabeth Roger / Écla

En résidence de traduction à la Prévôté, du 6 novembre au 15 décembre 2017, Işık Ergüden est né en 1960 à Istanbul où il vit toujours. Traducteur prolifique, sa bibliographie compte depuis 1992 pas moins de 200 ouvrages traduits, tant en littérature qu’en philosophie et ce depuis le français, l’anglais, l’espagnol et le portugais vers le turc. Işık Ergüden est donc venu traduire en turc Fureur et mystère de René Char qu’il doit remettre à son éditeur au printemps 2018. Particulièrement complexe à traduire, cet ouvrage de poésie rassemble en un seul volume l’ensemble des textes de René Char, déjà publiés ou non, qu’il a écrits depuis 1938* et publiés par Gallimard en 1948.


6 décembre 2017. Il fait gris et froid. Un précoce hiver enveloppe la ville d’une brume glaçante. Voilà un mois, jour pour jour, qu’Işık Ergüden, traducteur turc, sociologue et philosophe, est arrivé à Bordeaux, rue de la Prévôté. Il y est entré en résidence presque comme on entre en résistance. « Pour fuir, même pour peu de temps, l’atmosphère catastrophique de la Turquie », a-t-il écrit dans son dossier de candidature. Il a choisi de traduire René Char et plus précisément Fureur et Mystère, paru en 1967 chez Gallimard. C’est la première fois que René Char est traduit en turc.

Dans le café qui nous ouvre ses portes, l’atmosphère est plutôt chaleureuse. La radio accompagne les conversations qui animent les tables qui nous entourent. J’ai peur que cela n’entrave la quiétude de l’entretien à venir. Au contraire, Işık Ergüden insiste sur le calme propice des villes françaises, Bordeaux et même Paris, en contraste avec Istanbul, qui jamais ne dort, agitée d’un bruit perpétuel. « Sans le calme de la résidence, je n’aurai pas pu finir mon travail », ajoute-t-il. Il a en effet déjà quasiment achevé sa traduction.
 

« Nous n’avons pas fait la Révolution, alors traduire c’est un peu tenter de la faire par les livres »

 
Işık Ergüden est venu à la traduction lorsqu’il était prisonnier politique dans son pays, entre 1979 et 1991. Douze ans durant lesquels la lecture lui a permis de s’évader. La traduction est une clé qui permet d’investir d’autres mondes. Dans un rapport intime au texte tout d’abord, avant de transmettre, ensuite, à un autre que soi, à un public, à un pays. Ainsi Işık Ergüden a-t-il d’abord traduit pour survivre ; une fois libre, il traduira pour vivre. « Je n’avais pas envie d’être enfermé dans un bureau », dit-il. Il traduit depuis pour gagner sa vie. Il traduit aussi pour continuer à résister. Car traduire les textes littéraires est aussi une clé qui cherche à ouvrir le regard. Celui de tout un pays vers une autre manière de vivre ensemble. Vers plus de liberté. « Nous n’avons pas fait la Révolution, alors traduire c’est un peu tenter de la faire par les livres », affirme-t-il, presque timidement. Et quand on lui demande si ça fonctionne, il répond « non », avec un grand sourire.  Işık Ergüden sourit comme on mélangerait du gris et du soleil, l’espoir et la désillusion. De ce mélange vient sans doute sa ténacité : traduire, et traduire toujours plus. À ce jour, plus de deux cents ouvrages ! Les auteurs français, mais pas seulement. Il traduit aussi le portugais, l’espagnol et l’anglais, même si, précise-t-il, il ne peut pas mener une conversation dans ces trois dernières langues.

L’écrit est pourtant aussi une parole. Qui se livre dans le calme d’un entre soi, d’un intime entretien entre l’auteur et le lecteur. Entre l’auteur et le traducteur. Traduire est aussi un don, par lequel le traducteur offre à tout un peuple l’accès à  un autre univers. Dans le cas d’Işık Ergüden, si ce n’est pas résister, c’est s’opposer en proposant, via le calme, apparent, des mots. Traduire est aussi un combat.
 
Fureur et Mystère de René Char est le premier livre qu’Işık Ergüden traduit réellement par choix. Il s’offre ce luxe parce qu’il est éditeur depuis 2016 et que ce travail d’édition lui apporte une relative stabilité financière. Parce que la poésie est peu rentable en Turquie. Et c’est bien peut-être aussi parce qu’elle est peu lue qu’il cherche aussi à la traduire. Car si la traduction est un combat, la poésie est un cri. Un cri qui doit être porté plus haut que les bruits du monde. Işık Ergüden a choisi René Char pour son passé de résistant, bien sûr, mais aussi parce que « sa poésie est assez hermétique, même parfois pour un lecteur de langue française ».  Traduire Fureur et Mystère est un défi qu’il s’est lancé à lui-même. Et quelque part, c’est aussi un défi qu’il lance à la Turquie. La poésie pour ouvrir la plus dense des portes : à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire*.
 
Déjà venu en France à plusieurs reprises, ayant déjà fréquenté le Collège des Traducteurs en Arles, Işık Ergüden ne connaissait pas Bordeaux. Lorsqu’il a postulé pour une résidence en Nouvelle-Aquitaine, son choix s’est d’emblée porté sur la solitaire résidence de la Prévôté plutôt que sur le Chalet Mauriac à Saint-Symphorien. Parce que partager sa résidence avec d’autres auteurs serait pour lui partager son temps de travail. Il a besoin d’être seul pour écrire, seul avec le texte à traduire. Mais il a aussi besoin de la ville. « Étant sans possibilité de bouger en voiture, j’avais besoin d’être en ville pour ne pas me couper du monde », précise-t-il. La résidence bordelaise offrait cette possibilité, située dans le calme quartier de l’église Saint-Seurin, à deux pas de l’agitation du centre-ville, pas si loin non plus de la Garonne et de son horizon. Un traducteur est un voyageur immobile, un funambule constamment suspendu entre deux mondes.

Pour autant, si le calme et la solitude sont nécessaires au travail d’Işık Ergüden, le lieu proprement dit n’influe pas sur sa manière de traduire. Seul compte le texte, seuls comptent les mots et les idées. La vie de l’auteur, même, lui importe peu. Savoir que René Char a été résistant ne compte que par la manière dont il résiste, aussi, par sa poésie.
 

Seul compte le texte, seuls comptent les mots et les idées.

 

Işık Ergüden n’a pas de poète préféré. « Tout est question de moment et d’âge de la vie ». La littérature, la poésie, sont alors des réponses à des moments de vie, des armes pour lutter quand il faut lutter, des réponses aux questions et aux doutes. Des solutions aux crises mais aussi parfois des creusets de bonheur et des refuges. Le don que fait le traducteur aux autres lecteurs consiste aussi à révéler le sens de mots contre les maux. Il leur offre en miroir une autre possibilité de réflexion.
 
Işık Ergüden n’a pas non plus de vers de René Char préféré. Ce qui compte c’est la somme de l’écriture. Le texte entier comme une partition dont on ne peut extraire une seule note. Un tableau dont il est impossible de dissocier les couleurs sans en rompre le charme.   
Les mots se tiennent comme des frères. Le texte à traduire est une famille qui voyage et à qui le traducteur ouvre sa porte. Il échange avec eux comme on le ferait autour d’une table, dans la chaleur d’un café, dont la musique de fond n’est pas gênante pour s’écouter et se comprendre. Puis, à nouveau, la porte s’ouvre et les mots continuent leur voyage à la rencontre d’étrangers qui bientôt ne le seront plus aux mots ainsi révélés, avec qui ils se sentiront à leur tour en famille. Traduire est faire d’un texte une maison commune. Une résidence universelle dont le calme, apparent, révèlerait tous les chants.   
 
À présent, Işık Ergüden referme la paisible parenthèse de son temps de résidence, à la Prévôté. Après un passage à Paris, il retournera à Istanbul porter la poésie de René Char aux bruits d’un autre monde. Fureur et Mystère, révélé à la langue turque, réveillera peut-être d’autres consciences, ouvrira peut-être d’autres portes, rencontrera d’autres esprits. Né dans le calme du travail d’un poète qui a transcrit la vie sur une page blanche, réveillé par un traducteur qui, dans le calme à nouveau, l’a porté plus loin, le recueil de poèmes libèrera son cri sur un autre horizon. Ainsi, de calme en réveils, malgré les vacarmes d’une ville où il est difficile de s’entendre, un nouveau message trouvera-t-il son écoute. Et, qui sait, derrière la frontière de brume grise, à force de ténacité, il y aura bien un jour où lèvera le soleil.
 
 
 
*Pierre Corneille, extrait de Le Cid (1636), II, 2.
**René Char, Fureur et Mystère, éd. Gallimard, 1948, rééd. dans la collection « Poésie » en 1967.

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