Entretiens > Au Chalet Mauriac 2016

14 11 2016

Traduire, au rythme de Nina Simone...

Propos recueillis par Nathalie André


Traduire, au rythme de Nina Simone...

Edward Gauvin - Photo : Nathalie André

Lorsqu’Edward Gauvin, le jeune et talentueux traducteur américain de Mécanicien et autres contes de Jean Ferry (auteur réédité en 2010 par les éditions bordelaises Finitude), a présenté sa demande de résidence à Écla, pour traduire En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, un autre auteur des éditions Finitude, il était impensable de ne pas le recevoir et il était également indispensable qu’il puisse rencontrer Emmanuelle et Thierry Boizet1, qui dirigent ces éditions. Edward Gauvin, écrivain et nouvelliste par ailleurs, est donc venu au chalet Mauriac du 17 octobre au novembre 2016, « peaufiner », comme il le dit, sa traduction, prévue pour les prestigieuses éditions américaines, Simon & Schuster.

Le 11 janvier 2016, Jérôme Garcin2 signait dans Le Nouvel Observateur, une chronique digne d’un coup de tonnerre : « Retenez bien le nom de cet inconnu, Olivier Bourdeaut. À 35 ans, il sera bientôt fameux et son premier roman va faire un tabac. […] Paru chez Finitude, un excellent petit éditeur girondin, En attendant Bojangles, dans une prose chantante, fait sourire les larmes et pleurer l’allégresse. Il mérite le succès qui va fondre sur cette fable extravagante et bouleversante ». Paru seulement quatre jours plus tôt, le 7 janvier, le roman d’Olivier Bourdeaut est immédiatement un immense succès éditorial. Il a reçu depuis, le Grand Prix RTL / Lire, le Prix roman France-Télévisions, le Prix Emmanuel-Roblès, le Prix de l'Académie littéraire de Bretagne et des Pays-de-la-Loire et le Prix Roman des étudiants France Culture / Télérama.

Nathalie André  –  On compte, parmi vos traductions, près de deux cents albums de bande dessinée francophones - dont des auteurs de Nouvelle Aquitaine tels que Blutch ou Hervé Bourhis - et moins de dix ouvrages liés essentiellement à la littérature fantastique. Est-ce un choix personnel ou un choix de commandes ?
 
Edward Gauvin C’est un choix personnel parce qu’il y a beaucoup moins de traductions de littérature aux États-Unis, qu’ici, en Europe et il est particulièrement difficile de convaincre les éditeurs américains. Alors il est vrai que la bande dessinée c’est mon gagne-pain, parce qu’il y a réel un créneau. Les éditeurs américains en publient beaucoup et ils choisissent finalement plus sur le graphisme et les prix obtenus que sur le scénario. J’ai en plus eu la chance de traduire de grands auteurs tels que Lewis Trondheim, Joann Sfar, Marjane Satrapi ou Edmond Baudoin...
Mais je m’intéresse aussi depuis longtemps aux auteurs fantastiques franco-belges du 20e siècle. C’est comme ça que j’ai découvert, dans une anthologie, une nouvelle de Jean Ferry3, Le Tigre mondain. J’ai ensuite trouvé le recueil Le Mécanicien et autres contes, paru en 1953 et, quand j’ai décidé de le traduire en entier, j’ai rencontré l’éditeur américain Wakefield Press, qui avait déjà acheté les droits avec les éditions Finitude (qui eux l’avaient réédité en 2010). The Conductor and other tales est sorti en 2013. Ensuite, en explorant le catalogue des éditions Finitudes, j’ai également trouvé Engeland, de Pierre Cendors (Prix Alain-Fournier 2011) que j’avais découvert dans une revue parisienne, quatre ans plus tôt et que j’aimerais bien traduire aussi.
 
N. A. Est-ce comme ça que vous avez découvert En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut – qui vient à peine de paraître ? Et l’inscrivez-vous lui aussi, dans la littérature fantastique ?
 
E. G. En fait, c’est l’éditeur Simon & Schuster qui m’a trouvé ! En 2010, dans le cadre d’une bourse de traduction, j’avais rencontré Ira Silverberg, qui dirigeait alors le Fonds national pour les arts. Il est ensuite devenu agent littéraire pour cet éditeur et c’est lui qui s’est souvenu de moi et qui m’a contacté. C’est ma première traduction pour un grand éditeur – et c’est un des cinq plus grands éditeurs anglophones -, alors je suis très content. Et puis comme Bojangles a été très primé ici, mon éditeur espère bien qu’il ait encore plus de succès aux États-Unis...
Le livre m’a tout de suite plu. Je ne le classe pas dans le fantastique mais dans ce qu’on appelle, nous, « la fantaisie ». Ces dernières années, les ouvrages qui ont « un fond de fantaisie française » charment beaucoup les américains. Ce goût a émergé par le cinéma finalement ; avec la sortie du film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet (2001).
Dans Bojangles, les deux voix du père et du fils m’ont plu... C’est très riche en rimes et en jeux de mots. Le plus difficile est que ma traduction réussisse à préserver ce style étincelant qui fait la fraicheur du roman.
 
N. A. – Je me suis en effet demandée comment vous alliez traduire toutes ces expressions réinventées et particulièrement imagées, telles que « frapper au coin du bon sens » qui revient tout au long du livre ? D’autant, que selon les personnages, le style diffère totalement. La mère s’exprime elle en rimes et de manière très aristocratique...
 
E. G. – Et ce n’est pas la seule difficulté ; les différents niveaux de lecture en sont une autre. Si c’était un tissu, on pourrait le comparer à une étoffe colorée dont la doublure serait épaisse et noire... Les rimes, ici, j’ai réussi à les conserver mais parfois, selon les traductions, c’est impossible... Pour autant, il est possible d’y lire la même chose. Par exemple lorsque Beckett se traduit lui-même, il fait sauter des choses pour en ouvrir d’autres qui finalement conservent la même musicalité. La mère en effet, parle une langue un peu surannée... Ici, la temporalité n’était pas évidente à définir. Le fait qu’il est fait mention de la mort de Claude François, donne une fourchette chronologique. Mais c’est en regardant les entretiens vidéos de l’auteur que je l’ai calée sur son âge à lui, finalement... C’est par ailleurs assez unique aussi que tout soit écrit à l’imparfait... Ce qui n’est pas simple parce que le passé ne fonctionne pas de la même manière en américain.
 
N. A. – Depuis 12 ans, vous donnez régulièrement des conférences sur la « traductologie ». Cela ne vous donne pas envie de l’enseigner, pour transmettre justement ?
 
E. G. – Ces dernières années aux États-Unis, ces conférences ont été de vraies opportunités pour mettre les traducteurs plus en avant et pour que les lecteurs mesurent le travail qui se fait entre deux langues. Mais c’est un travail de fond et de longue haleine. Pourtant, ça évolue. À partir des années 90, des diplômes en écriture créative ont émergé – je suis moi-même diplômé de l’atelier des écrivains de l’université de l’Iowa qui était alors très réputé – et, aujourd’hui, il existent des master de traduction, de 2 ou 3 ans, dans toutes les grandes universités. De fait, je me trouve entre deux générations : les traducteurs plus âgés que moi étaient bilingues mais non formés et, la jeune génération est, elle, un produit formaté. Mais ces jeunes sont très enthousiastes, ils créent des revues pour se publier et des maisons d’éditions pour traduire des textes. Alors en effet, devenir enseignant en traduction, c’est exactement le but en ce moment. Ça fait 10 ans que je travaille en free lance et c’est toujours aléatoire... Et puis je souhaite stabiliser ma situation parce que j’envisage de fonder une famille ce qui implique d’être un peu plus sédentaire qu’avant.
 
N. A. – J’aimerais vous poser une dernière question – anecdotique – qui me titille ? Comment avez-vous prévu de traduire « Mademoiselle Superfétatoire », la grue de Numidie, l’animal de compagnie de la famille ?
 
E. G. – J’ai beaucoup hésité mais ce sera « Mademoiselle Superflu » puisque la famille la trouve inutile... En revanche, je n’ai pas encore validé la traduction du surnom du sénateur... Il faudra me lire.
 
1. À lire dans éclairs : http://eclairs.aquitaine.fr/emmanuelle-boizet-editions-finitude.html
2. Jérôme Garcin, né en 1956 à Paris, est écrivain, journaliste, animateur et producteur radio. Il dirige actuellement le service culturel du Nouvel Observateur, produit et anime l'émission Le Masque et la Plume sur France Inter et, est membre du comité de lecture de la Comédie-Française.
3. Jean Ferry (1906-1974) était écrivain et scénariste. Il a écrit notamment pour Henri-Georges Clouzot, Luis Buñuel, Louis Malle... Membre éminent du Collège de Pataphysique, il était également le spécialiste de l’œuvre de Raymond Roussel.
 

Tout afficher