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04 06 2018

Toucher surnaturel. Baiser cosmique.

Par Donatien Garnier


Toucher surnaturel. Baiser cosmique.

Photo : Alban Gilbert / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Lauréats de la résidence Écritures numériques de l’ALCA, les artistes Magali Daniaux et Cédric Pigot étaient au Chalet Mauriac pendant tout le mois d’avril pour développer TUSCI (Terrestrial Unhuman Speculative Core Intelligence), un projet alliant intelligence artificielle, vidéo et poésie.  Guillaume Dumas, chercheur en neurosciences, et Nicolas Montgermont, artiste et développeur, les ont rejoints en milieu de séjour pour une semaine de forte intensité.  


Chalet Mauriac, Saint-Symphorien, Gironde, France : 44°25'26.7"N 0°29'33.2"W. Sur la table en métal blanc du jardin une fenêtre s’ouvre dans l’ordinateur de Magali Daniaux, une fenêtre sur Ny Ålesund, Archipel de Svalbard, Norvège : 78°55'20.9"N 11°55'18.3"E. Dans le cadre, un paysage encore enneigé, un bras de mer, des montagnes et, au premier plan, une canalisation en bois surplombant la toundra. Il pourrait s’agir d’une photo mais l’image, imperceptiblement, se transforme. Il pourrait s’agir d’un film mais le paysage est montré en temps réel via une webcam installée par le duo d’artistes dans cette station polaire Internationale. C’est précisément cette  œuvre « picturale », 78° 55’N, qui est à l’origine de leur présence en pays paroupian.
 


« Quelque longue et confuse histoire ayant transformé les jungles en jardinets. *»

Une origine lointaine, que l’on pourrait faire remonter à 2012, date de la création de 78° 55’N. Voire, deux an plus tôt, à l’installation d’une autre webcam au nord du cercle polaire, à Kirkenes, en Norvège également, et qui avait donné lieu à la création d’une œuvre intitulée 69°43’N, constituée  de onze microrécits sonores sur fond de réchauffement climatique et de marée noire. Voire encore quelques années en amont. Magali Daniaux : « Nous souhaitions positionner une caméra de surveillance pour documenter la disparition du plus gros glacier du monde, le glacier d’Ilulissat, pendant cent ans. » Cédric Pigot : « Une idée que nous avons reprise à Vaisseau Divin, l’un des personnages d’une histoire que nous avions écrite. » M.D. : « Malgré tous nos efforts le projet n’a jamais vu le jour. Mais le directeur du mécénat de chez GDF SUEZ nous a fait comprendre que la contemplation passive de la catastrophe, même d’une beauté inouïe, n’était pas envisageable. Nous nous sommes alors intéressés aux endroits du monde pour lesquels le réchauffement climatique était synonyme de développement économique, d’aubaine ». C’est ainsi que Magali et Cédric se rendent à Kirkenes, commune située sur le fameux passage du Nord-Ouest. Un espace hautement stratégique pour lequel ils vont se passionner. De nombreuses pièces, performances, installations, allant de la création d’une odeur à la conception d’une pièce en réalité virtuelle naîtront de cet intérêt pour l’Arctique contemporain.

Cette filiation arborescente est importante. Elle prend racine dans une volonté de faire œuvre commune qui apparaît dès la rencontre du couple en 2001. Cédric, après quelques années de direction artistique dans l’édition et la presse, s’est investi dans la musique « élecroacoustique, techno, ambiant expérimental» et accompagne des plasticiens dans leur création. Après des études de linguistique, Magali est chargée de communication dans un centre d’art. Bien plus que de mettre leur savoir-faire en commun, ils vont définir trois univers imaginaires qui formeront le terreau de leur(s) œuvre(s) en devenir, le socle de leurs expérimentations. M.D. : « Le premier de ces mondes composites est Drohobycz, lieu de la contestation, du contrôle et de la coercition ; vient ensuite Lac, l’origine, le féérique, la nature ; puis Tanz, domaine du fantasme, de la science-fiction et de l’utopie.»



« Une idée persistante de ce qui pourrait t’exciter* »

Quelque temps après avoir installé leur webcam à Ny Ålesund, Magali et Cédric enclenchent le détecteur de mouvement de la caméra afin de documenter toutes les actions qui ont lieu devant la caméra. Certaines révèlent un accident climatique, une averse, un arc en ciel, un éclair, d’autres le passage d’un animal ou une activité humaine, les phares d’un véhicule de la station… C.D. : « C’était aussi prendre le contrepied du temps réel, du stream, un temps à l’inexorable lenteur. »  M.D. : « On avait envie d’entrer en dialogue ces milliers de vidéos à notre disposition.  Et on s’est souvenu de cette pratique étrusque qui consistait à lire l’avenir dans l’évolution du ciel, à interpréter le passage d’un oiseau par exemple. » Pris au jeu de cette fiction « post-cybernétique », Magali et Cédric s’interrogent : comment décrypter l’auspice de la station polaire ? L’immense corpus vidéo est parfait pour le processus d’apprentissage d’une intelligence artificielle et le duo initie un groupe de recherche composé de Guillaume Dumas, ingénieur centralien et docteur en neurosciences cognitives à l'Institut Pasteur, et de Nicolas Montgermont, artiste et développeur, qui s'intéresse notamment à la manière dont les ondes se déplacent et se transforment dans l’espace.

Six mois plus tard, en avril 2018, l’équipe est réunie pour une semaine au Chalet Mauriac. Magali et Cédric ont préparé le terrain pendant la quinzaine qui a précédée ; ils sont à pied d’œuvre pour une session de courtes nuits pendant laquelle la grande salle de réunion va être transformée en centre de recherche informatique. M.D. : « Tous les matins, nous faisions un point et puis chacun se concentrait sur sa tâche. » À charge pour Guillaume de développer l’architecture d’une intelligence artificielle constituée de multipleS « réseaux de neurones récursifs » et capable de générer un court poème à chaque fois qu’une vidéo sera émise depuis Ny Ålesund. À Nicolas le soin de développer les processus d’analyse vidéo ainsi que les communications entre l’intelligence artificielle et Internet. Seule la façon dont ces petits textes seraient délivrés restait encore en suspens. M.D. : « On ne voulait pas d’interface graphique, pas d’application, pas de web. » La solution surgit un soir, à l’apéro, « moment clé de ces journées marathon » : le poème sera envoyé directement sous forme de SMS à une liste d’abonnés.

 

« Indétectables, comme des missiles organiques* »

Après le dîner, l’équipe regagne son laboratoire pour une nouvelle session de travail « jusqu’à deux ou trois heures du matin. Les machines, elles, tournent toute la nuit. M.D : « Le propre de l’intelligence artificielle, c’est qu’elle doit passer par une période d’apprentissage profond. Et pour que cet apprentissage se produise il faut lui donner les bases de ce qui va constituer son analyse et les bases de ce qui va constituer son langage. » Pour Magali et Cédric, cela signifie qu’il faut « nourrir » le logiciel d’un grand nombre de vidéos – les cinq-cent-soixante-neuf films générés sur la seule année 2014 -  mais aussi  de langage. C.P. : « Préparer cette matière a occupé notre début de résidence. Nous avons d’abord sélectionné un corpus de textes littéraires avec des romans noirs, des textes érotiques, de la science-fiction, puis nous avons commencé à écrire des poèmes, un pour chaque vidéo de 2014, notre année étalon. » Deux-cent-cinquante-neuf textes sont ainsi écrits à quatre mains, directement en anglais, dans une forme de jet continu qui s’étend de dix heures à quinze heures, laissant le reste de l’après-midi pour s’occuper de leur maison d’édition UV, de la préparation de leur prochaine exposition en Norvège avec le duo d’architectes Stiv Kuling ou les promenades pendant lesquelles ils prélèvent des échantillons de nature pour leur collection. M.D. : « On a vécu un peu reclus dans notre chambre les premiers temps mais cela nous a permis de produire entre 20 et 30 poèmes chaque jour. »

À l’arrivée des deux autres membres de l’équipe,  il y a donc suffisamment de matière pour lancer les premiers essais. Et résoudre les premiers problèmes.  M.D. : « Les textes produits par l’intelligence artificielle semblaient figés dans le passé. Or il était très important pour nous qu’ils s’inscrivent dans le monde contemporain, qu’ils reflètent les problématiques qui nous semblent cruciales et qu’il utilise des noms propres d’aujourd’hui. » Pour y remédier, l’équipe décide de créer un nouveau corpus d’apprentissage constitué d’articles de presse. Un défi pour Guillaume Dumas qui a dû créer des mini programmes permettant d’aspirer les textes au format .epub (utilisés par les liseuses de type Kindle) ou .pdf pour les restituer dans une forme compatible avec l’Intelligence artificielle. C.P : « Il fallait par exemple pouvoir nettoyer les textes de leurs scories (titres, notes, sommaire…), éviter qu’un nom composé comme Jean-Luc Godard devienne trois mots séparés, ou encore qu’une majuscule de début de phrase soit considérée comme la marque d’un nom propre. »

 

« Tu sauras quoi faire lorsque ça t’arrivera, non ? *»

À la grande densité des trois premières semaines de résidence succèdent des journées plus détendues : le projet TUSCI est en bonne voie. L’intelligence artificielle a composé ses premiers textes et ils reçoivent tous les quatre les premiers messages par SMS. C.P : « Nous sommes encore loin de ce que nous avons en tête mais les premiers résultats sont tout à fait enthousiasmants. ». M.D : « On était très fascinés Cédric et moi par les enjeux et les possibilités de l’intelligence artificielle mais on ne savait pas trop à quoi s’attendre et là nous avons l’impression que c’est le début d’une recherche qui va nous tenir en haleine pendant un moment. » Reste à terminer l’écriture des poèmes et l’apprentissage de l’intelligence artificielle. Un travail qui devrait prendre encore quelques mois et qui nécessitera l’acquisition d’un calculateur dédié. La fenêtre sur le grand Nord est refermée. Il faut quitter Saint-Symphorien. Et guetter sur son téléphone une prophétie du grand Nord.
 
 
Retrouvez l’œuvre de Magali daniaux et Cédric Pigot sur le web : daniauxpigot.com
Leurs ouvrages UV (2015) et The Diluted Hours (2016) sont parus aux Éditions Supernova.

*Le titre et les intertitres sont extraits des textes écrits en anglais par Magali Daniaux et Cédric Pigot pour « nourrir » l’apprentissage de l’intelligence artificielle. Ils sont traduits par l’auteur de l’article.
 
 
 
 
 

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