En vue 2018

28 03 2018

Tombeau pour Mathieu Riboulet, 57 ans, le 5 février 2018 à Bordeaux

Par Florence Delaporte


Tombeau pour Mathieu Riboulet, 57 ans, le 5 février 2018 à Bordeaux

Photo : Mathieu Riboulet dans "Le Corps des Anges", adaptation cinématographique par Benoît Duvette - Collectif des Routes.

«Ailleurs, j’ai longtemps pensé que je pourrais y être. Et j’y suis allé voir. Sans me rendre bien compte que ce faisant j’obéissais à une sorte d’ordre implicite flottant dans l’air vicié du temps et parant la mobilité de toutes les vertus.… Il n’y a qu’ici qu’on peut tenir lumière, vent, pierres, sable et odeurs dans un geste tranquille, ici, là où nous sommes. Ailleurs on ne peut pas. Ailleurs on n’y est pas. »
Mathieu Riboulet, Lagrasse, août 2017
 

Depuis le cinq février 2018, Mathieu est ailleurs. Ce jour-là, il a neigé sur Paris comme sur l’enterrement de Verlaine, couvrant d’un suaire le printemps qui allait éclore. Recouvrant de stupeur ceux qui le connaissaient et, à mesure que la ville étendait son voile gris sur la neige, de tristesse glacée. Ceux qui le lisaient, ceux qui ont eu la chance de le connaître, ceux qui l’ont croisé, même brièvement, tous ont perdu un ami.


Nous avons perdu un ami. Mathieu dit « Nous »1. Quand il écrit « Je », il dit « Nous ». Sans pérorer jamais, sans donner de leçon, dans l’évidence d’être ensemble. Il a notre âge, il aura toujours notre âge et nous le sien, mais lui, il nous replace au milieu de notre génération, celle d’après. Il veut être ensemble, il sait que nous ne sommes pas séparés, pas autant qu’on voudrait que nous le soyons. Il nous relie, parce qu’il va au plus profond, à l’essentiel de ce que nous sommes, c’est-à-dire dans les détails.

On s’est reconnus au tout début quand nos livres étaient sur les mêmes étals des libraires, puis dans les mêmes collections de ceux qui veulent un pas de côté, aimés par les mêmes belles âmes dont nous ne nous sommes jamais séparés depuis. La grâce modeste et déroutante, le rire mutin éblouissant et la pertinence tranquille de cet écouteur hors du commun qui n’oubliait jamais un mot de ce qu’on lui confiait restaient identiques d’une rencontre à l’autre, quelles que soient les années qui les séparaient. Mathieu comprenait vite. Il exerçait de la légèreté sur nos vies, comme d’autres les lestent ou les découragent.

Qui sera notre porte-voix ? Qui parlera au nom de « nous » sans pathos, de la violence des années de plomb et de fol espoir où nous avons grandi - « on appelle ça, après, une génération », des corps qui furent offerts puis repris ? Qui des traces dans nos corps de la violence des temps ? Qui de nos peurs, de nos fuites, de nos tristesses d’observateurs inquiets ?

Il nous lègue une cathédrale, ce fils d’architecte fin et fort comme une proue de caravelle. Un début de cathédrale, une promesse que son dernier livre, Entre les deux il n’y a rien (éditions Verdier, grâces leur soient rendues), tenait enfin, ça y est, une puissance, un épos, Mathieu gravait son sillage dans la pierre, il prenait son envol, les corps et l’époque, le sexe et l’Histoire, les lieux de nos vies, et nous étions si fiers !

Qui est mort le 5 février à Bordeaux ? C’est un peu de nous. On voit cette absence dans les yeux de ses proches : nous n’y serons plus tout à fait, on prendra soin de ceux qui restent mais nous ne sommes plus vraiment entiers maintenant, nous sommes écornés, vous et moi qui l’avons aimé, qui l’aimons, parce qu’il nous réconciliait.

« Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts », nous dit-il. « On n'écrit pas autre chose. Des tombeaux. »


 
 
1« Ce “nous” est multiple et changeant, fragmenté et incertain, c’est notre force – de moins en moins d’ordres nous assignent à de moins en moins de rôles – et notre faiblesse – nous ne savons plus former communauté autre que provisoire…»