Entretiens > Au Chalet Mauriac 2015

09 07 2014

Tirer les fils du récit…

Propos recueillis par Hervé Pons Belnoue


Tirer les fils du récit…

Photo : Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Réalisateur, scénariste, auteur de trois courts-métrages, Grégoire Graesslin en résidence au Chalet Mauriac en juin puis en août 2015 écrit son premier long…

Hervé Pons Belnoue – Vous êtes originaire des Ardennes, un pays de forêts, vous avez écrit votre premier scénario sur une souche d’arbre. La beauté du parc du Chalet Mauriac, ses arbres célébrés et embrassés par l’auteur aquitain doivent vous inspirer….
 
Grégoire Graesslin – Je suis du matin, ou de la nuit, l’après-midi, après le déjeuner, je ne peux pas écrire, alors je fais de grandes promenades dans le parc. Il est magnifique. Et il y a l’arbre de Mauriac en effet… j’ai même vu des pensionnaires l’étreindre !
La première semaine que j’ai passé au Chalet, au printemps dernier, a été un moment charnière pour mon projet. J’ai beaucoup avancé. J’en suis aujourd’hui au traitement du scénario et mon objectif d’ici la fin de la résidence est d’avoir écrit, une première, voire deuxième version du scénario de ce long-métrage. J’y suis allé à un moment où je me repositionnais sur l’histoire et me recentrais sur ce qui me plaisait vraiment. C’est un film qui parle d’un fait divers. Jusqu’alors j’y étais resté très collé, les personnages étaient fouillis. Cette première résidence m’a permis de cadrer les choses et de tirer les fils du récit vers ce qui me plaisait, les personnages, la situation, ce que je voulais raconter.
À Paris, je travaille pour le cinéma mais dans le domaine des ventes internationales, je suis salarié. Il est difficile pour moi d’écrire le soir après une journée de travail, il ne me reste que le week-end. Avoir un temps de résidence, un espace d’écriture, de calme et de déconnection totale est extrêmement précieux.  En une semaine j’ai déjà gagné, deux, presque trois mois de travail. 
 
H.P.B. – Quel est le projet de ce premier long métrage ?
 
G.G. – Son premier titre est Baisser les yeux serrer les poings, mais un second est en train de se profiler … Les Vautours… Trois personnages dans un village sinistré du le nord est de la France, en proie au chômage, la scierie premier et dernier employeur vient de fermer. La seule activité du village est la route départementale qui le traverse. Les automobilistes passent sans s’arrêter. Il y a un restau route, le seul commerce ouvert. Les routiers prennent leur café, mangent, se douchent et repartent. Le patron, Jean-Luc, a une fille, Léa, qui revient durant les vacances d’été. Elle a grandi avec les camions, elle est électro-mécanicienne dans la grande ville voisine. Elle revient pour mettre un terme à son histoire d’amour avec Fab, qui vit dans le village. Son amour d’enfance. Elle est partie étudier, lui est resté. Il zone et vit de menus trafics. Il vole dans les camions sur l’aire d’autoroute, des parfums, des chaussures qu’il revend dans des cashconverters ou les brocantes le week-end. Ce garçon est persuadé que son père est un routier polonais.
Un jour, au restau route, l’électricité est coupée. Le père n’arrive plus à payer ses factures. Désespéré, il décide de faire un coup, voler la cargaison d’un camion et la revendre avec des gars du village. Ça se passe bien alors ils organisent un loto pour fêter ça.
Ce larcin redonne de l’espoir à tout le monde, au fur et mesure, voulant gagner de l’argent pour de l’argent, les habitants s’encanaillent. Ils enchainent les vols, jusqu’au jour où ils tombent sur le mauvais camion. Ils trouvent des kalachnikovs cachées à l’intérieur de matelas. Le camion appartient à la mafia bulgare. Les voleurs mettent le doigt dans un engrenage qui entrainera tout le village. C’est un thriller social, c’est aussi un film d’amour car il y a l’histoire de Léa et Fab.
Alors, Les vautours, est peut être plus approprié comme titre, à l’image de ces gars, dans ce village, attendant que le camion passe… C’est comme l’attaque de la diligence, un western !
 
H.P.B. – Un western thriller social….
 
G.G. – Et mélo ! C’est encore mouvant en tout cas, j’ai besoin de travailler et de préciser ce qui me plait le plus pour ce film.
 
H.P.B. – Vous disiez qu’il vous avait été inspiré par un fait divers ?
 
G.G. – C’est une histoire que mon père m’a raconté, il est gendarme. Dans un village de quatre-vingt-cinq habitants, un matin, deux escadrons du GIGN ont interpelés trente-cinq personnes. Des ados, mais aussi des personnes âgées et des adultes. À la stupeur générale, on a découvert que ce village était devenu la plaque tournante de la drogue venant de Maastricht et alimentant les banlieues parisiennes. Pour tromper l’ennui, les jeunes du village, une fois leur permis de conduire en poche, faisaient des allers et retour entre chez eux et Liège ou Maastricht. Un jour ils sont revenus avec de la drogue. Ils passaient par les petits chemins et s’enrichissaient de plus en plus. Ils s’achetaient des écrans plasma. Les garçons n’avaient jamais de drogue sur eux, les mamans pendant le babysitting la faisaient transiter tandis que les personnes âgées gardaient la marchandise sous leurs matelas. Toute une communauté, intergénérationnelle, a repris espoir, s’est remis à vivre en trafiquant. Ils se sont fait coincer bêtement lorsque Darty a livré six frigos et écrans plasma au village dans la même journée. Les autorités ont trouvé cela étrange…
 
H.P.B. – Il y a un lien entre vos premiers courts métrages et l’écriture de ce long, c’est la route…
 
G.G. – Oui, c’est un thème important, dans Coquelicot, Entre les doigts et Helix Aspersa il y a des routes ! Des Ardennes ou des Landes. Des arbres aussi, des forêts. La campagne et l’isolement. L’espace. Je filme souvent mes personnages en train de marcher seuls, s’éloigner, prendre de la distance, prendre du temps. J’aime les laisser sortir du cadre. Les routes, les villages, les forets, les fins de villages, les horizons sont plus propices à cette solitude. Ce sont des images de l’enfance, je me souviens de ces longues routes, de ces villages avec ces places désertes, ces salles des fêtes constamment fermées parce qu’il n’y a plus de fêtes, ces maisons murées et ces bancs où nous nous retrouvions avec mes camarades de classe parce qu’il n’y avait rien à faire à part sortir dans la boîte de nuit du coin le samedi soir. J’y pense souvent avec tendresse, c’est de là que je viens et certainement de là que j’écris.

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