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21 06 2018

Tiphaine Gantheil et Timothée Morisse, l’émergence se dessine au Québec

Par Claudine Paquet


Tiphaine Gantheil et Timothée Morisse, l’émergence se dessine au Québec

Photo : Capture d'écran - Le Télé Journal Radio Canada

Lauréats de la résidence croisée entre l’Institut canadien de Québec et la Nouvelle-Aquitaine, Tiphaine Gantheil et Timothée Morisse, deux jeunes bédéistes de Charente, sont arrivés à Québec, à la Maison de la littérature qui les accueillait, le 26 avril 2018. Leur objectif était de se plonger quotidiennement pendant deux mois, jusqu’au 31 mai, sur un projet de bande dessinée jeunesse Juliette n’est pas normale, qu’ils avaient déjà commencé à scénariser. Claudine Paquet, la lauréate québécoise en littérature jeunesse venue en 2016 à La Prévôté dans le cadre du même dispositif, est allée à leur rencontre.


C’est dans le cœur historique du Vieux-Québec que j’ai rencontré les lauréats néo-aquitains, Tiphaine Gantheil et Timothée Morisse, les deux dessinateurs français qui apprécient déjà notre vieille capitale. Aussi nous sommes heureux de les accueillir dans la première municipalité francophone à être reconnue « Ville de littérature » par l'UNESCO, en octobre dernier.

Nés dans le Sud-Ouest de la France, Tiphaine à Cognac (Charente) et Timothée à Tulle (Corrèze), ils habitent depuis un an à Jarnac (Charente), près d’Angoulême – la ville de la bande dessinée.

Tiphaine est auteure BD, illustratrice, a une formation en architecture intérieure (École d’Arts appliqués de Poitiers) et elle enseigne le dessin, l’illustration et la peinture. Timothée, lui, est auteur de bande dessinée, illustrateur et graphiste. Tous deux sont diplômés de l’École Cesan de Paris, une formation à l’image narrative. Tiphaine a davantage orienté son travail vers un public jeune ; lui, vers les adultes. Ensemble, ils ont cofondé en 2012 la revue DIG ! (Digression Imaginaire Généralisée), qui compte à ce jour cinq numéros, et deux hors-série. Ce sont des albums conçus avec d’autres collaborateurs ; ils y explorent différents concepts narratifs et univers graphiques.

Tiphaine et Timothée ont également profité d’une résidence d’artistes à l’université de Poitiers, de novembre 2017 à février 2018, pour réaliser une exposition sur Les violences faites aux femmes, présentée en vingt planches - que j’ai eu la chance de découvrir virtuellement à la Maison de la littérature. Les illustrations autour du harcèlement de rue, le consentement, la violence conjugale, l’accueil de la parole des femmes, sont très percutantes. C’est une œuvre particulièrement pertinente ces temps-ci, notamment avec le hashtag #MoiAussi largement véhiculé sur les réseaux sociaux à la suite de l’affaire Weinstein.

Le projet sur lequel ils travaillent, Juliette n’est pas normale, s’adresse aux préadolescents. Cet album, illustré en couleurs, explore un sujet qui l’est rarement en bande dessinée : le haut potentiel intellectuel (HPI) ou la « surdouance » d’une jeune fillette qui souffre de se sentir perpétuellement différente des autres.

A priori, on pourrait penser qu’un QI au-dessus de la moyenne est un atout mais, dans le quotidien, il s’avère que cet état comporte son lot de difficultés, tels une hypersensibilité sensorielle et émotive, un fort sentiment d’être différent des autres, occasionnant beaucoup d’anxiété, de doutes et de problèmes dans les relations sociales. Thématique riche et fort intéressante.
 


"Les auteurs souhaitent que cet album aide les adolescents à comprendre ce qu’est le HPI, les aide aussi à mieux se connaître et à s’accepter pour vivre plus harmonieusement avec cette particularité."



L’idée de cette BD à quatre mains vient de Tiphaine, récemment diagnostiquée HPI. Très motivée à mettre en mots et en images cet état souvent non nommé, elle en a tracé le scénario initial et, plus habituée à dessiner pour les jeunes, elle fait les illustrations. Timothée retravaille et peaufine le texte, en particulier les dialogues, les couleurs et la mise en page.

Les auteurs souhaitent que cet album aide les adolescents à comprendre ce qu’est le HPI, les aide aussi à mieux se connaître et à s’accepter pour vivre plus harmonieusement avec cette particularité. S’estimer davantage, avoir confiance et être à l’aise avec ses différences.

Aucun lien ne réunit ces trois projets réalisés en binôme (DIG !, Les violences faites aux femmes et Juliette n’est pas normale) si ce n’est une imagination fertile de ce duo de créateurs, une réelle flexibilité et un HPA, un « haut potentiel artistique » !

Le fait d’être éloignés de leurs origines, détachés de leur routine et en dehors de leur zone de confort s’est avéré très stimulant intellectuellement pour eux. Vivre le quotidien en terre inconnue les place en état d’ouverture et ils captent ici et là des idées novatrices, qui les aident à porter un regard nouveau sur le monde. Et pour nous, les Québécois, de ce côté-ci de l’océan, c’est une richesse de découvrir de jeunes et talentueux artistes.

En arrivant en pleine saison du sirop d’érable, ils ont bien entendu visité une cabane à sucre sur l’Île d’Orléans. Ils ont également emprunté le traversier pour se rendre à Lévis sur la rive sud et de ce point de vue, ils ont pu « crayonner » le fleuve Saint-Laurent, le Château-Frontenac, les murailles de la Citadelle, etc. Ces esquisses vont d’ailleurs intégrer l’œuvre en cours.

D’un point de vue professionnel, pendant leur séjour, ils ont été invités au Salon international du Livre de Québec (du 11 au 15 avril) où, en plus des séances de dédicaces, ils ont participé à une table ronde sur les collectifs de BD avec les bédéistes Léna Merhj (Liban) et un collaborateur de la revue québécoise Planche. Ils ont dans le même temps rencontré Le Cercle des auteurs de la relève de Québec (bédéistes, romanciers, poètes).

 

"La Maison de la littérature a organisé une rencontre, animée par Marjorie Champagne, pour qu’ils présentent au public québécois leur exposition Les Violences faites aux femmes, réalisée à l’université de Poitiers."



Ils ont participé au jury qui devait sélectionner le prochain lauréat québécois en littérature jeunesse qui s'envolera vers Bordeaux à l’automne 2018 dans le cadre des résidences d’écriture croisées entre l’Institut canadien de Québec et la Nouvelle-Aquitaine.

La Maison de la littérature a organisé une rencontre, animée par Marjorie Champagne, pour qu’ils présentent au public québécois leur exposition Les Violences faites aux femmes, réalisée à l’université de Poitiers. Très sollicités ensuite autour de cette exposition, ils ont été invités sur les plateaux de la radio communautaire de Québec, CKRL, et de la chaîne Radio-Canada (voir le Télé Journal, de la 33ème à la 36ème minute). Ils ont également pu faire connaissance avec les dessinateurs de l’atelier de BD, la shop à bulles, installée dans la Maison de la littérature. Et notamment avec les bédéistes québécois dont Paul Bordeleau, Vallerand, Djief (lauréat en 2009 de la résidence BD à la Prévôté, à Bordeaux), et le Belge Mathieu Burniat et l’Espagnol Javi Rey, invités en résidence à Québec en avril par le festival Québec BD.
En fin de séjour, Tiphaine et Timothée ont également pu présenter leur projet Juliette n’est pas normale aux éditions de bande dessinée La Pastèque, à Montréal, dans l’éventualité d’une publication.

Comme ce fut le cas pour moi lorsque j’ai quitté la maison de la Prévôté à Bordeaux à l’automne 2016, les invités français du printemps 2018 auraient volontiers prolongé leur séjour. Un séjour en résidence d’écriture, c’est beaucoup plus qu’un lieu pour écrire des histoires. C’est une porte ouverte sur tous les possibles. Qui sait, peut-être trouverons-nous bientôt Juliette n’est pas normale dans une librairie du Québec ?
 

Cliquer sur l'image pour visualiser les panneaux de l'exposition.