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23 04 2018

Thi Nhuy Hoang : En profiter pour trouver le mot juste

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Thi Nhuy Hoang : En profiter pour trouver le mot juste

Photo : Élisabeth Roger / Écla

Lauréate de la résidence Traduction pour l’année 2018, Thi Nhuy Hoang est venue de Hanoï au Chalet Mauriac, du 5 mars au 14 avril, pour traduire en vietnamien un roman d’Anatole France, Pierre Nozière. Ce mercredi après-midi, avant-veille de son départ, elle a volontiers accepté de parler de son métier et de ce temps passé à St-Symphorien. Elle aime parler de ce qu’elle fait. Elle n’a pas peur que son français l’empêche de dire précisément ce qu’elle veut dire. Ce mercredi-là, dans la cuisine du chalet, une tourtière landaise fut partagée et dégustée, en l’honneur d’un événement extraordinaire. Grâce aussi à ce moment sans doute — mais pouvait-on attendre autre chose d’une traductrice — les mots justes ont ensuite été choisis. Avec calme. Avec chaleur. Avec facilité.


Comment a eu lieu votre rencontre avec le français, comment ensuite avez-vous décidé de vous diriger vers la traduction et d’en faire votre métier ?

Thi Nhuy Hoang : J’ai appris le français au lycée et, à l’université, j’ai suivi un cursus pour l’enseigner. Mais l’enseignement ne me convenait pas tellement et, en plus, à cette époque, il était difficile de trouver un poste. Il me fallait alors choisir : soit chercher n’importe quel travail, soit suivre une formation de traduction. Il existait un programme de deux ans, financé par l’ambassade de France, destiné à former des traducteurs et des interprètes. J’ai réussi le concours d’entrée et suivi la formation, du côté de la traduction, parce que je ne suis pas douée à l’oral. On y apprenait différents aspects de ce métier, en particulier du point de vue économique et administratif, moins littéraire, car le programme avait surtout pour vocation à former des professionnels destinés à travailler dans les agences françaises au Vietnam. Des formations à la traduction littéraire sont proposées de temps en temps à l’université, mais elles ne sont pas très fréquentes.

J’ai ensuite trouvé un emploi dans la maison d’édition Nha Nam, où la traduction littéraire est l’activité la plus importante. Je me suis donc orientée de ce côté-là.

 
Vous êtes donc traductrice salariée de cette compagnie. Existe-t-il néanmoins au Vietnam des traductrices et des traducteurs indépendants ?
Oui, cela existe, mais il y en a très peu car la rémunération n’est pas très élevée et, pour gagner sa vie, la traduction littéraire ne suffit certainement pas. Il faut plutôt se diriger vers la traduction technique.
Pour Nha Nam, je travaille comme éditrice, c’est-à-dire que je suis celle qui corrige les traductions des autres. À un moment, j’ai souhaité me mettre à traduire également, en commençant par des livres pour la jeunesse, que j’aime beaucoup. Mais mon activité personnelle de traduction reste surtout, pour le moment, du domaine de la passion, elle n’est pas mon activité principale.
 
 

"Aujourd’hui, je suis plutôt encore une traductrice amateure."

 

Est-ce seulement la maison d’édition qui choisit les textes à traduire ou bien avez-vous la possibilité de faire des propositions ?

Normalement, c’est la maison d’édition qui propose les textes mais il y a des traductrices et des traducteurs qui font des propositions pour que la maison achète des droits. C’est le cas notamment pour les classiques. Pour les ouvrages contemporains, Nha Nam est le plus souvent à l’origine des choix, grâce à un bureau de six ou sept personnes qui lisent les livres, vont aux foires internationales pour observer les tendances du monde éditorial et choisir les titres et qui ensuite cherchent les traductrices et les traducteurs qui conviennent, selon les livres. Il existe un réseau très riche de professionnels et d’amateurs.

Moi, par exemple, aujourd’hui, je suis plutôt encore une traductrice amateure. Car mon activité principale, aujourd’hui, ne me laisse pas beaucoup de temps personnel pour les traductions que j’aimerais pouvoir réaliser. Plus tard, dans quelques années, je pense que je quitterais la maison d’édition pour devenir traductrice professionnelle indépendante. Mais il faut avoir des relations et un point de vue affirmé sur les tendances éditoriales pour devenir une bonne traductrice indépendante, sinon cela ne marche pas bien.


Est-ce que les lecteurs vietnamiens sont curieux de la littérature française ?

Ils lisent beaucoup les classiques, bien sûr, mais chaque année au Vietnam on publie aussi au moins une soixantaine de titres de littérature contemporaine, sans compter les livres pour la jeunesse. Des auteurs comme Patrick Modiano, Michel Houellebecq, Leïla Slimani, Annie Ernaux, Pierre Lemaître, Romain Gary, etc. La littérature française est autant appréciée que la littérature anglo-saxonne. Des auteurs plus populaires, comme Guillaume Musso ou Marc Lévy, sont également beaucoup lus.
 

Quelles sont les principales difficultés que vous pose votre langue quand vous traduisez ?

La plus grande vient surtout des différences de pensée et de réflexion entre les Français et les Vietnamiens. Les premiers pensent d’une manière verticale, alors que les seconds pensent d’une manière horizontale. Et d’un point de vue linguistique, le vietnamien, qui a pourtant plus de deux cents ans et a subi les influences du chinois, du français, est une langue dans laquelle parfois on n’a pas encore trouvé les correspondants adéquats pour traduire, alors il faut inventer, ou bien « vietnamiser » les mots français.

En ce qui concerne la traduction de Pierre Nozière, d’Anatole France, sur laquelle j’ai travaillé ici, la principale difficulté concerne les aspects historiques et religieux. Il n’y a pas toujours d’équivalence. De même aussi entre la nature vietnamienne, tropicale, et la nature française, plus continentale, plus froide. Dans la troisième partie du livre, il y a des voyages en France avec de nombreuses descriptions des paysages, pour lesquelles il faut trouver les noms d’arbres, qui n’ont pas encore de mots équivalents en vietnamien. Il y a aussi des chansons populaires rimées, qui rendent le travail de traduction également très difficile !
 

Avec le recul, que vous ont apporté ces deux années de formation que vous avez suivies au Centre de formation d’interprètes et de traducteurs ? Envisageriez-vous à votre tour d’enseigner la traduction ?

J’y ai acquis une façon très utile de comprendre les textes, ainsi qu’une connaissance générale sur tous les domaines de la société française, grâce aux cours consacrés à la vie politique, à l’économie, à divers domaines, juridique et littéraire notamment.
De façon plus concrète, j’ai appris aussi le choix du mot juste. Nos enseignants insistaient beaucoup sur le choix du mot juste en fonction de chaque texte, de chaque auteur, de chaque époque aussi. Pendant la formation, j’ai eu à traduire beaucoup d’articles de la presse française : Le Monde, Le Figaro, Le Point, etc. Au Vietnam, il n’y a qu’un parti unique, alors il n’y a pas différentes tendances politques dans la société. Mais pour traduire les articles français, il fallait tenir compte des tendances de chaque journal. Au début, nous ne les percevions pas, mais avec l’aide des enseignants et avec le temps, la lecture fréquente des journaux nous a permis de déceler les nuances et de choisir un ton pour traduire.
Pour l’enseignement, je ne me sens pas particulièrement douée, et ma façon de m’exprimer n’est encore pas très bonne. Mais plus tard, si quelqu’un m’invite, alors je partagerais mes expériences dans la traduction.
 
 

"Il y a même des cas où nous ne trouvons pas la solution à un problème, alors nous demandons à quelqu’un d’autre."

 

Quand vous êtes traductrice, vous n’êtes pas éditrice. A ce moment-là, vous avez vous aussi, je suppose, un rapport avec un éditeur ou une éditrice. Comment se passe cet échange ?

Il y a toujours, toujours, de nombreuses discussions. Et il y a même des cas où nous ne trouvons pas la solution à un problème, alors nous demandons à quelqu’un d’autre. Mais il faut que moi, ou bien l’éditrice ou l’éditeur, nous acceptions la proposition. Et parfois il arrive aussi que nous ne soyons pas très contents du résultat.

 

Qui est à l’origine de ce projet de traduction de Pierre Nozière et où en êtes-vous aujourd’hui ?

La maison avait le projet de relancer, de revaloriser les auteurs classiques, dont Anatole France, mais c’est moi qui ai choisi Pierre Nozière, livre qui n’avait jamais encore été traduit, contrairement à d’autres titres que nous devrions publier plus tard, dans de nouvelles traductions.

Quand je suis arrivée ici, j’avais déjà commencé, car c’est un livre assez court, ce qui m’a permis de trouver un peu de temps, malgré mon travail. Il me reste maintenant un mois avant de remettre la traduction. Mais il faut dire que j’ai mis un peu de temps à m’adapter ici (rires), cela ne s’est pas tout à fait passé comme prévu…
 

Qu’est-ce qui a été difficile pour vous au début ?

Le décalage horaire tout d’abord (rires) et puis aussi le fait que, comme il n’y avait pas d’obligation à travailler, je pouvais faire ce que je voulais. Alors c’était un peu désordonné ! Au Vietnam, je vais au bureau à 8 h et je rentre à 17 h 30, mais ici il fallait trouver un rythme. J’ai perdu une semaine pour m’habituer… et pour profiter aussi !
 

Est-ce la première fois que vous venez en résidence ? Qu’est-ce qui a motivé votre envie ? Quelle importance a eu pour vous ce bain dans la langue française ?

Oui, c’est une première fois, mais pas mon séjour en France. La résidence, je la voyais comme une occasion de vivre à plein temps en français, au milieu des Français, et c’est important parce que mes connaissances linguistiques sont, à ce jour, plutôt théoriques. Je pensais que cette période serait utile pour les approfondir et aussi, comme je n’ai pas beaucoup de temps pour traduire au Vietnam, qu’il serait important d’en avoir ici suffisamment pour me consacrer entièrement à la traduction. C’étaient mes plus grandes motivations. Et être plongée dans la langue française a bien sûr été très bénéfique. J’ai pu observer des habitudes de vie, entendre des expressions ordinaires qu’auparavant je comprenais mal. Et toutes ces observations vont avoir une influence sur mes traductions.
 

Qu’est-ce qui restera le plus présent dans votre souvenir de ces moments passés ici ?

Le train de vie campagnard. Si différent pour moi qui vient de Hanoï, ville très animée, très bruyante. Et même si à mon arrivée, j’ai été un peu perturbée, j’ai appris à aimer le calme, la tranquillité, l’amabilité des villageois. La cohabitation avec les autres résidents aussi, qu’ils travaillent dans le même domaine ou dans d’autres, nos conversations, nos échanges. Il y a ici une ambiance très spéciale.


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