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Terre et Lettres, un festival engagé

Terre et Lettres, un festival engagé

Photo : projection et débat autour du film de Marie-Monique Robin, "Le Roundup face à ses juges", Festival Terre et Lettres 2018 / Association Terre et Lettres

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


Le festival Terre et Lettres, accueilli à la médiathèque de La Rochelle, fêtera en 2019 son 10e anniversaire. Constituée d’une équipe de bénévoles animée par Xavier de Catheu, l’association qui gère le festival est soutenue par divers partenaires locaux, publics et privés, parmi lesquels la Région Nouvelle-Aquitaine, la ville de La Rochelle et la Fondation Léa Nature. Les auteurs invités, comme les organisateurs, participent à cet événement par conviction et engagement, et en repartent toujours ravis de l’accueil qu’ils ont reçu. Quant au public, il est de plus en plus important et désormais fidèle au rendez-vous.

 
 
De quelle volonté est né ce festival ? Quels étaient vos objectifs au départ ?
 
Dominique Agniel, journaliste et réalisatrice, a créé le festival en 2009, avec une bande d’amis rochelais qui ont des sensibilités très proches. L’idée de départ du festival était de réunir les penseurs de l’écologie, les acteurs du territoire – ceux qui mettent en œuvre une démarche alternative : des agriculteurs biologiques ou des personnes qui travaillent dans le recyclage, par exemple – et des documentaristes. Donc livres, films et acteurs. La volonté était de faire avancer la sensibilisation et la formation.
 
Nous avions invité, en 2016, Mohammed Taleb, auteur de L’Écologie vue du Sud1, qui montre qu’il existe des peuples dans les pays du Sud où le rapport à la nature est différent du nôtre. Plus spirituel. Avec pour conséquence un plus grand respect du fait qu’ils se considèrent comme faisant partie intégrante de la nature, alors qu’en Occident, nous nous considérons comme extérieurs à elle et cherchons à la maîtriser. Nous sommes devenus très matérialistes. Le débat sur la question écologique, en Occident, reste utilitariste : on raisonne en termes de coûts/bénéfices et c’est toujours les arguments économiques qui l’emportent.
 
 
Selon vous, l’approche artistique est-elle essentielle pour sensibiliser le public ?
 
Elle me paraît indispensable. La situation est tellement préoccupante et grave que l’on peut facilement démoraliser le public qui vient au festival. Mais il ne faut pas non plus se voiler la face. Une approche artistique, émotionnelle, peut éveiller en lui le désir d’un autre monde. Nous avions choisi cette année, pour être en exergue du programme du festival, une citation de Saint-Exupéry : « Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »
 
 
Cette ouverture vers une dimension plus artistique correspond-elle aux nouvelles orientations que vous souhaitez donner au festival ?
 
Il y a toujours eu un spectacle qui clôturait le festival mais le volet artistique n’était effectivement pas dominant. Pour l’édition de 2018, nous avons innové en ouvrant le festival à la bande dessinée. C’est un médium qui touche un public plus large et jeune et dans lequel il y a beaucoup de productions sur les problématiques écologiques. Nous continuerons d’inviter des auteurs de BD dans les éditions à venir.
 

 

"À partir du moment où l’on connaît le nom d’une plante, on aura davantage de scrupule à la détruire."

 
 
L’autre innovation cette année a été la mise en place d’ateliers : par exemple sur la reconnaissance des plantes sauvages et la manière de les cuisiner, ou encore sur la récupération du bois. Ces ateliers incitent le public à interagir, pour se familiariser avec ces questions et apprendre. Lors d’une conférence Terre & Lettres, Gilles Clément, qui plaide pour l’intégration de plantes sauvages très souvent négligées dans la composition des jardins, faisait judicieusement observer que « ce qui n’a pas de nom, n’existe pas » aux yeux des gens. À partir du moment où l’on connaît le nom d’une plante, on aura davantage de scrupule à la détruire. Je pense que c’est un gros enjeu d’apprendre aux gens à nommer tout ce qui est vivant pour qu’ils changent d’attitude. Ces ateliers visent notamment à cela.
 
 
Cette dimension éducative du festival prend-elle d’autres formes ?
 
Nous avons toujours mis en place, pour chaque édition du festival, des actions auprès des lycées, comme le lycée Maritime – on a réalisé un film avec eux, projeté pendant le festival. Pour l’année prochaine, nous avons approché deux lycées : Valin, à La Rochelle, qui a une option théâtre, et Merleau-Ponty à Rochefort, où il y a une option cinéma.
 
 
Comment construisez-vous votre programmation ? Est-ce toujours autour d’une thématique donnée ?
 
En 2018, nous avions une thématique générale : « Changer notre rapport au monde », incluant la question de notre rapport à la nature, celle des déchets, mais aussi le transhumanisme et les politiques européennes qui menacent la biodiversité et le vivant. Pour construire le festival 2019, nous avons retenu trois grands thèmes que nous proposons de développer en partenariat avec des institutions rochelaises comme le muséum d’histoire naturelle, l’université de La Rochelle… et des associations avec lesquelles nous avons une proximité de longue date : le Yacht Club Classique, Écran vert, ou encore EchoMer.
 
 
 

"Il y a dans ce département un réseau assez dense de personnes qui s’investissent avec une réelle volonté de transformation et – de mon point de vue – une certaine forme d’héroïsme."

 
 
Le premier grand thème est celui de la place de l’écologie dans la littérature, la philosophie ou encore la poésie. Le deuxième est celui des territoires en résistance ou en transition écologique. On observe que c’est là où les hommes sont nourris de l’histoire, de la culture et de la nature du territoire qui ainsi les habite, que les actions pour le préserver des destructions sont les plus vigoureuses et les plus efficaces. On projettera entre autres un film réalisé par Dominique Agniel, sur la résistance victorieuse au projet de centrale nucléaire à Plogoff2. Les témoignages des personnes qui avaient mené la bataille pour le refus de la centrale nucléaire révèlent leur attachement viscéral à la beauté de ce territoire. Il est intéressant de rechercher comment nourrir et faire vivre ce lien pour que les habitants ne soient plus des déracinés. De ce point de vue là, il y a des initiatives très intéressantes en Charente-Maritime, certaines d’entre elles présentées dans un livre de Véronique Duval – Rencontre avec des paysans remarquables3 –, présenté cette année. Il faut saluer aussi le rôle du groupe Léa Nature pour son engagement aux côtés d’un grand nombre de porteurs de projets et d’initiatives. Il y a dans ce département un réseau assez dense de personnes qui s’investissent avec une réelle volonté de transformation et – de mon point de vue – une certaine forme d’héroïsme.
 
Le dernier axe traitera du rôle crucial des arbres pour notre avenir en tant qu’espèce humaine. Il y a énormément de découvertes scientifiques qui nous sont communiquées. Je pense au livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres4, ou à celui de Ernst Zürcher5, qui est intervenu lors de la dernière édition du festival… C’est extrêmement intéressant. Si, par exemple, on replantait des haies au bord des cultures, on agirait efficacement contre le réchauffement climatique. Côté cinéma, nous projetterons des documentaires en lien avec les thèmes abordés. Nous recherchons aussi un film qui procure une forte émotion artistique et porte à la réflexion, comme le faisait le film Baraka, de Ron Fricke. Je suis convaincu, pour reprendre une phrase de Jean-Luc Coudray6, que c’est la poésie qui sauvera le monde. Il faut revenir à la beauté, à l’artistique. On a toujours été dans cette dimension, dans ce festival, mais on veut désormais la privilégier.
 
 
 
1 Mohammed Taleb, L’Écologie vue du Sud, éditions Sang de la Terre, 2014.
2 Plogoff mon amour, mémoire d’une lutte, de Dominique Agniel – Taïpi films (1 h), 2018.
3 Véronique Duval, Rencontre avec des paysans remarquables Cinq fermes biologiques et paysage, éditions Sud Ouest, 2017.
4 Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, éditions les Arènes, 2017.
5 Ernst Zürcher, Les Arbres, entre visible et invisible, éditions Actes Sud, 2016.
6 Jean-Luc Coudray, Océan cherche avenir, éditions Zeraq, 2017.
 
 
 

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