Création contemporaine et espaces de transmission

Terra incognita

Terra incognita

Université foraine, Le Moulin d'Apigné, Rennes - Photo : Cyrille Weiner

Par Emmanuelle Schmitt


L es « territoires » à explorer, esthétiques et physiques, redessinent continuellement les contours de la création artistique. S’ajoutent, depuis le début du xxie siècle, des territoires immatériels nés du développement de l’outil numérique et l’affirmation d’un mouvement culturel citoyen et solidaire issu des réseaux numériques qui encouragent une dynamique démocratique en faisant participer de plus en plus de personnes à la scène publique ou politique. 

 
Artistes et citoyens comme acteurs complémentaires de la sphère publique
 
Très tôt, les artistes se sont saisis de l’outil numérique pour explorer de nouvelles voies et développer des oeuvres à partir de l’univers des technologies. Parallèlement, ils ont compris le bien-fondé d’utiliser les canaux de communication générés par Internet pour se forger une existence numérique, se mettre en scène, diffuser et partager ouvertement leurs oeuvres en court-circuitant les périmètres de diffusion établis. En effet, l’outil numérique et Internet provoquent depuis le début du XXIe siècle de nouvelles organisations du travail fondées sur l’échange et la coopération pour produire et se renforcer. Aucun domaine n’échappe aux réseaux de coopération et de relations induits par le numérique, lesquels permettent d’ouvrir assez largement de nouveaux champs en associant créateurs et publics.
 
Ces modes d’organisation du travail et de partage des connaissances ont fait fortement évoluer les politiques publiques (1) qui parleront plus aisément de « filières », recentrant leur action sur toute une chaîne d’acteurs complémentaires entre eux, et proposant des concertations où s’expriment les « acteurs citoyens » qui ont investi les espaces immatériels, qui revendiquent, créent, le font savoir. Lorsque les politiques publiques ouvrent des processus de réflexion auprès des citoyens, ils révèlent souvent bien des surprises, car la plupart des formes de réflexion participative s’expriment en dehors des instances connues. (De nombreux modes d’expressions ou des mouvements échappent aux politiques publiques, les Zadistes (2) en étant un exemple radical.) Ces processus de concertation et de participation, les architectes Loïc Julienne et Patrick Bouchain (3) les ont testés sur le terrain avec le projet d’« université foraine » qui propose une autre façon d’envisager l’espace urbain pour faire émerger un projet par l’appropriation de lieux en friche par les citoyens. À Rennes, la question se posait face à un bâtiment patrimonial délaissé. Fallait-il se lancer dans une commande publique pour faire une nouvelle institution « culturelle », ou vendre tout le patrimoine pour un euro symbolique ? Les architectes ont proposé au maire de leur confier le bâtiment pour la même somme afin de mener une expérience de terrain et de réfléchir en immersion à la réappropriation par les habitants et à la reconversion des bâtiments. Les lieux ouverts ont permis de réinventer l’utilisation de l’espace par différents opérateurs : des écoles d’apprentissage, les étudiants de l’école du Théâtre national de Bretagne, le centre social… La même expérience menée à Clermont-Ferrand en partenariat avec l’école d’art a produit de surprenants parcours artistiques sur une friche située dans un quartier excentré et réputé « difficile ».

 

"Jamais l'idée de publication n'a été aussi plurielle, [...] l'idée étant de s'inscrire et d'exister dans l'espace public..."

 
 
Multiplicité des formes, multiplicité des espaces
 
On trouve ces phénomènes de (ré)appropriation par des publics et des artistes sous la forme de multitude d’espaces publics ou privés, visibles ou immatériels, temporaires et coexistants qui traduisent le monde dans lequel nous vivons. Dans le domaine de la création artistique, ces espaces se sont multipliés et diversifiés, si bien qu’il est parfois difficile pour tout un chacun de reconnaître « son territoire », ce qui laisse le champ ouvert au butinage. Dans le domaine de la littérature, la scène est constituée d’une sphère publique héritée du siècle dernier, bien visible avec ses circuits reposant sur le papier et l’imprimé, et d’une multitude d’espaces relevant d’une littérature « autre » : exposée, performée, in situ, multisupport, audio-orale, et en rencontre constante avec des publics qui demandent à lire, écouter, échanger, discuter, voire exprimer leur désaccord. Un phénomène qu’une institution publique comme le centre Beaubourg à Paris considère comme assez puissant pour avoir créé en septembre 2017, le festival EXTRA ! Festival des littératures hors du livre afin de mettre en lumière les formes variées que prend aujourd’hui la littérature affranchie de l’objet livre. Des champs investis non seulement par des auteurs, mais aussi différents publics qui « surfent » sur les réseaux, et expriment leurs opinions. Jamais l’idée de publication n’a été aussi plurielle, tout le monde écrit son blog ou son article et donne son avis en 140 signes, l’idée étant de s’inscrire et d’exister dans l’espace public, plus que de faire oeuvre. Cependant ces phénomènes peuvent contribuer à la création de l’oeuvre même ! Cette situation est aujourd’hui parfaitement intégrée par le monde des séries, où la collaboration par des « communautés de fans » est devenue le gage de la continuité des scénarii. Les « communautés » se déplacent au gré des festivals, écrivent les histoires, décident de la vie, de la mort ou des amours de personnages de fiction TV et cinéma, et déterminent ainsi la continuation ou non d’une série, dont l’économie repose in fine sur ces « communautés ». Parallèlement, jamais les oeuvres cinématographiques n’ont été aussi nombreuses et multiples, diffusées dans des lieux très divers, rencontrant des micropublics qui se passionnent pour les sujets politiques et sociétaux, et échangent avec enthousiasme lors de rencontres avec des réalisateurs.
 
Un lien social en perpétuelle redéfinition
 
Car l’un des effets des réseaux numériques est qu’ils transforment le lien social et obligent à le réinventer. Les politiques publiques s’appuient beaucoup sur l’idée que la culture est un facteur de cohésion sociale, lequel reposait, jusqu’à la fin du XXe siècle, sur l’idée d’une approche globale. Les industries culturelles qui tirent leur économie des « produits de masse » surfent sur la vague de biens culturels du siècle dernier en les agitant comme des marques. On voit ressortir des albums de Corto Maltese bien après la disparition d’Hugo Pratt, et le film La Guerre des étoiles produit des rejetons ; cependant il n’est pas certain que ces produits de « masse » fassent « sens partagé » et « référence générationnelle », comme ils le faisaient au siècle dernier. Ils se contentent souvent de satisfaire un public qui les consomme et les oublient rapidement. Désormais, les nouveaux espaces de création et de dialogue, les fractionnements et les multiples opinions révélés par les réseaux, la demande de lien direct avec l’artiste et la construction en communauté sont autant d’archipels qui nous obligent à privilégier des approches micropolitiques. Cette nouvelle appréhension du monde, connectée et fragmentée, favorise l’inscription de l’artiste dans un tissu géographique ou social donné, tel le développement des résidences d’artistes qui percutent en un lieu et un temps circonscrits leurs « micropublics » dont ils étaient inconnus la veille. Ainsi se forment des chaînes et des réseaux d’individus inscrivant leurs pratiques dans de multiples espaces sociaux, et échangeant leurs expériences et leurs oeuvres sur les territoires immatériels du Net.
Monde contemporain : terra incognita dont nous sommes tous les explorateurs !
 
(1) Les collectivités de plus de 49 agents ont l’obligation depuis le début du mois d’octobre 2017 de mettre en ligne, en Open Data, leurs principaux documents, tel qu’il est prévu par la loi Numérique.
(2) Personne engagée dans une Zone À Défendre (ZAD).
(3) Patrick Bouchain et Loïc Julienne (atelier CONSTRUIRE) sont deux architectes qui travaillent sur la HQH (haute qualité humaine) en développant des chantiers ouverts au public et en plaçant la valorisation de la maîtrise d’usage au coeur de leur projet : cf. http://construire-architectes.over-blog.com

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