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20 05 2016

Tatave, jour 4

Par Sébastien Laurier


Tatave, jour 4

Morcenx – Vendredi 20 mai. 14 h 59.
 
Quand on vient de Rion, on sait qu’il faut se méfier des gens de Morcenx. Ma mère m’a toujours dit qu’au bal, il y avait toujours des problèmes avec ceux de Morcenx. Mais jamais avec ceux de Tartas ; allez savoir pourquoi.
Quoiqu’il en soit, j’ai toujours eu envers cette contrée hostile (ma grand-mère y est même morte, c’est vous dire) une sorte de réticence mêlée d’appréhension. Vous avouerez que quand une ville s’écrit Morcenx et se prononce Morsainsse, c’est bien qu’elle a quelque chose à cacher. Et pourquoi on dit morcenais et pas morcenxois ou morcenxais ? Si ces gens ont du mal à exprimer clairement leur nom, c’est bien qu’ils ont quelque chose à cacher. Qui doit plus sûrement relever d’une face obscure inavouable que du nom caché de Dieu…
Enfant, je ne comprenais pas non plus pourquoi les fêtes de la ville avaient lieu en juin, alors que les grandes vacances n’avaient même pas commencé. Á Rion, chez les gens civilisés, les fêtes avaient/ont lieu autour du 15 août, après la feria de Dax. Donc, pendant les grandes vacances, on pouvait aller au manège et à la course pègue (« gala comico-taurin » pour les parisiens et les touristes) après les corridas de Dax alors qu’à Morcenx…
Ces gens n’étaient décidemment pas comme nous.
Dans le livre Into Ze Landes, j’ai coupé bien des passages où je m’amusais à dire du mal des morcenais. Au bout du périple, j’arrivais à la conclusion que cette peuplade étrange faisait partie de la même humanité que nous autres, mais je me suis dit que ça ne faisait/ferait rire que moi. Donc…
Aujourd’hui, je voudrais battre ma coulpe trois fois et rendre un hommage particulier à un homme, un morcenais, à une source sur le territoire de cette communauté de communes mais aussi à l’ensemble de la population et des institutions locales.
Tout d’abord, merci aux gens de l’EPAHD, ils se sont très bien occupés de ma grand-mère jusqu’au bout et sa fin de vie a été aussi douce et confortable que possible grâce à l’attention de toute l’équipe (qui appelait tout de même ma grand-mère Yayé alors qu’elle s’appelait Henriette, on ne m’ôtera pas de l’idée que ces gens ont un problème avec les noms, enfin bref j’ai dit que je ne dirais plus de mal des Morcenais…).
Ensuite, aujourd’hui je suis accueilli pour une lecture musicale à la médiathèque ce vendredi 20 mai et le 12 juillet, on fera une marche-lecture matinale autour des 3 sources guérisseuses de Ousse-Suzan (cc de Morcenx itou) avec apéro final. Grand merci à eux, ce seront les premières lectures dans les Landes !
Mais surtout, non content de dénigrer gratuitement ces gens,  j’ai écrit (ça c’est resté dans le livre et c’est éminemment plus grave) qu’une source ne m’avait pas plu : Notre-Dame-des-Douleurs à Garrosse.
Or, cette source qui était tombée dans l’oubli a été restaurée et remise en état par un morcenais. Aujourd’hui il est de mon devoir et de ma responsabilité de rendre grâce et hommage à cet homme et à cette source ; voici leur histoire commune.
Tatave (en réalité il s’appelle Jean-Pierre, vous m’avouerez quand même que ces morcenais ont un authentique problè…enfin bref…) a typiquement le profil de morcenais dont chaque Rionnais devait se méfier. Il jouait talonneur et il était très violent (surtout avec Rion car ils ne s’aimaient pas beaucoup. Tiens tiens…). Les gens disaient de lui : « le 2, il est fou » et certains anciens Rionnais se souviennent encore de la férocité de la brute. Voilà pour le côté obscur de cet homme qui, par ailleurs conducteur de trains, était assez timide dans la vie active. Venons-en à la lumière.
Une nuit (évidemment, la lumière ne peut venir que de l’obscurité, je vous laisse méditer là-dessus) du printemps 1992, un lundi plus précisément, il a fait un rêve : il s’est vu en train de chercher la fontaine de Garrosse, perdue au milieu des ronces et des arbres. Il cherchait dans la nature et s’est vu la refaire.
Le mardi, il a fait le même rêve.
Le mercredi, il a fait le même rêve.
Le jeudi, rien. Pas de rêve. Il en a parlé à sa femme.
Le vendredi midi, en rentrant du travail (il était à l’atelier ce matin-là), en passant devant le camp d’aviation de Rion, il y a eu comme une image/vision/photo sur le volant de la voiture :  la fontaine restaurée. Il s’est dit (une voix a dit ?) : « il faut que tu refasses la fontaine de Garrosse à partir de vendredi ». Il l’a dit à sa femme en rentrant. L’après-midi, il y est allé.
Il a commencé tout seul, le vendredi après-midi. Un ami est arrivé. Il lui a expliqué son rêve. L’ami l’a aidé à débroussailler. Ce jour là, ils ont retrouvé la croix, les montants de l’oratoire en bois. Ils ont retrouvé la fontaine. Le rêve était devenu réalité.
Le lendemain il est allé voir un autre ami et lui a raconté son rêve. « Ah ben, je vais t’aider ». Au final, ils se sont retrouvés à 7 ou 8.
Le chantier a duré de 1992 à 1995. Pendant ces trois ans, il allait tous les jours à la source. Il était obligé. Si ça a été difficile et si personne n’y croyait,  pas même le curé, ils ont toujours reçu de l’aide à un moment. Par exemple, comme quand il cherchait une vierge : le curé de Garrosse lui en a donné une, mais qui était en sale état. Un jour, en discutant avec un vieux, il a découvert que c’était l’homme qui l’avait faite et qui a bien voulu la refaire à neuf. Au départ, la vierge était ocre. « on » (une voix) a dit à Tatave : « faut que tu fasses ça en bleu ». Ils ont fait un appel à dons avec une association « les amis du Brassens », ont récolté 600 euros, ont tout remis en état. Le curé n’y croyait pas ? On lui disait qu’ils n’y arriveraient pas ? Tout a été fini pour le jour de Pâques 1995 (un jour d’orage, un bon signe). Ce jour là, on a posé la dernière tuile. Le curé avait demandé :
« - Qu’est-ce que tu veux ?
– La procession.
– D’accord, mais on n’aura pas beaucoup de monde ».
Ils étaient plus de 400…
S’il est croyant, Tatave n’avait auparavant aucun lien avec les sources. La révélation, il l’a eu ce vendredi après-midi là. Depuis, il vit avec cette question : pourquoi lui ?
En 98, il a tout arrêté. Le réaménagement ne lui plaisait pas…
Par ailleurs, il ne sait pas si ça a un rapport, mais un ami magnétiseur est mort en 97. Sa mère l’avait appelé en lui disant qu’il devait continuer ce que faisait son fils. Mais je ne sais pas, a t-il répondu. Si, tu sais, a t-elle conclu.
Depuis 98, il fait « ça » (magnétiseur). Ça s’est manifesté comme ça : un jour, il est allé chercher de l’eau chez quelqu’un. Il a serré la main de la femme. Il a senti. Vous avez mal là ? Oui. Il a mis la main dans son dos. Elle n’avait plus mal. Depuis, il touche les gens et ça les soulage.
Un jour, un vieux, avant de mourir, l’a appelé pour lui donner le don pour les verrues plantaires
Une dame lui a donné pour le zona.
Une dame lui a donné pour le feu :
«  – Je vais te poser une question, faut pas que tu réfléchisses : est-ce que tu fais ça pour l’argent ou pour aider les gens ?
– Pour aider les gens.
– Alors je te le donne. Tout ce que tu voudras, tu l’auras. »
Aujourd’hui Tatave prend ce qu’on lui donne (oranges, poulets, la pièce, etc.).
Il n’est retourné à la source qu’en 2013. La vierge était à nouveau toute esquintée. Une artiste-peintre canadienne l’a repeinte. On a installé des barres pour les mouchoirs.
Aujourd’hui encore, il reste avec cette question : pourquoi lui ?