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28 07 2015

Sur les pas de Thérèse Desqueyroux…

Propos recueillis par Hervé Pons Belnoue


Sur les pas de Thérèse Desqueyroux…

Christophe Pellet – DR

Auteur de théâtre, avec à son actif une quinzaine de textes dramatiques joués pour la plupart outre-Manche et outre-Rhin, réalisateur diplômé de la Fémis en 1991, Christophe Pellet vit à Berlin. Il est en résidence au Chalet Mauriac du 31 juillet au 10 août, puis du 1er au 7 septembre.

Hervé Pons Belnoue – Christophe Pellet, c’est votre première résidence au Chalet Mauriac…
 
Christophe Pellet – Oui c’est une résidence en deux temps, du 31 juillet au 10 août et du 1er au 7 septembre. C’est un hasard mais un hasard heureux car la première semaine, Michaël Dacheux avec qui j’avais travaillé pour un scénario qui avait obtenu un prix dans la région, Sur le départ, sera également là. Alors, nous pourrons nous faire lire nos projets respectifs, cela créera une forme d’émulation !
 
H.P.B. – Vous allez pour travailler sur quel projet ?
 
C.P. – Je compte y travailler à l’adaptation d’une pièce tout public, Pierre est un panda, que j’ai écrite il y a deux ans pour un metteur en scène, Mathieu Roi, qui veut en faire un opéra. Moi, je voudrai l’adapter en film, en long-métrage. Pour l’instant, je ne suis qu’au début de l’aventure. Je vais d’abord commencer par faire un découpage. La pièce existe, donc l’histoire est là, les dialogues sont là, et je voudrais garder une certaine théâtralité, comme il y a souvent dans mes films. Quelque chose de très frontal, à base de plans fixes. Comme un cinéma qui ne soit pas dans une narration habituelle. Je vais essayer de trouver des formes particulières pour raconter cette histoire de deux femmes qui élèvent un petit garçon, c’est un couple homoparental.
 
H.P.B. – C’est l’histoire de ce petit garçon ?
 
C.P. – Le petit garçon, Pierre, tombe en amitié avec une petite fille, Claire, issue d’une famille catholique très traditionnelle. Dans le livre je dis très croyante, je ne souhaite pas évoquer une religion en particulier. Les parents de Claire vont s’opposer à cet amour-là, c’est un amour d’enfance. Les deux mères de Pierre vont tenter d’aider les enfants, mais elles devront se défendre contre les attaques de la famille de Claire et subir des salves d’injures homophobes de la part des frères de la gamine. Une d’elle sombrera dans une profonde dépression et Pierre se transformera en panda…
 
H.P.B. – Pourquoi en panda ?
 
C.P. – Parce que les pandas ne sont ni mâle, ni femelle, ils sont tous égaux, mais aussi parce que, c’est le revers de la médaille, les pandas sont aujourd’hui en voie d’extinction, on se sait pas très bien pourquoi ils n’arrivent plus à se reproduire, alors pour sauver l’espèce, les scientifiques pratiquent l’insémination artificielle. C’est un miracle si les femelles parviennent à avoir un panda par an. La famille de Claire traite celle de Pierre de famille Panda pour se moquer de ce mode de procréation, comme si ce n’était pas naturel.
Alors les deux enfants fuguent ensemble et deviennent des pandas et vivent dans un monde parallèle pour échapper à la souffrance d’être séparés.
 
H.P.B. – C’est Roméo et Juliette !
 
C.P. – Exactement, comme Roméo et Juliette on les empêche de vivre leur amour/amitié. La petite fille est très amoureuse de Pierre elle l’embrasse, elle le touche tout le temps. Lui, il lui remonte les jupes… Ce sont des jeux d’enfant très ordinaires.  C’est Claire qui va organiser la fuite, elle vient d’une famille plus dure que celle de Pierre, avec des conditions de vie plus difficile. Elle a plus l’habitude de se battre.
 
H.P.B. – C’est un texte sur l’homophobie, la peur de l’autre, le repli sur soi… 
 
C.P. – Oui, comment des insultes peuvent briser une vie, car les deux femmes se séparent, leur couple ne tiendra pas face à la cruauté des gens. Les gamins fuguent, mais finalement la gamine sera récupérée par sa famille et ils quitteront la ville.
 
H.P.B. – Ce sont les « méchants » qui gagnent ?
 
C.P. – Oui ce sont les méchants qui gagnent, mais dans mes pièces les fins sont toujours tristes. La vie n’est pas marante. Je ne pouvais pas imaginer une happy end. J’ai écrit ce texte au moment des grandes manifestations homophobes en France contre le mariage pour les couples de même sexe. Il y a deux ans. J’en avais gros sur la patate de voir ce déferlement de haine. En même temps, je n’ai pas voulu écrire un texte à charge contre la famille croyante qui finalement  prend conscience que Claire doit avoir sa vie à elle.  Le père est dévoré par son travail, il est au presque au chômage, il y a quatre enfants et ne s’en sort pas. Cela explique en partie son intransigeance face à ces deux femmes qui élèvent leur enfant librement.
 
H.P.B. – Pourquoi vouloir en faire un film ?
 
C.P. – Cette histoire me tient à cœur, et il me semble que ce pourrait être un beau film. Il y a des beaux personnages, même si c’est très difficile de filmer des enfants. Et même si les manifestations se sont tues et le mariage pour tous a été voté, il me semble que c’est un film nécessaire car la haine est toujours prompte à ressurgir. 
J’ai vraiment envie de trouver des formes singulières pour le filmer,  pour que surtout ce ne soit pas réaliste. Je ne veux pas d’un cinéma à charge comme peuvent le faire par exemple les frères Dardenne, que j’adore pourtant. Je voudrais trouver une forme plus douce, comme on trouve chez les Portugais, comme Manuel de Oliveira, sans conflit ouvert comme c’est le cas dans la pièce, je voudrais que le film soit plus épuré.
 
H.P.B. – Ce travail de découpage auquel vous allez vous consacrer pendant votre résidence sera également un travail de réécriture ?
 
C.P. – Certainement, car dans la pièce les dialogues sont très bavards. Au cinéma je privilégie plus l’image. Je pense donc que je vais beaucoup couper dans les dialogues, et  essayer de ne garder que les situations fortes pour que l’on dépasse la simple opposition de deux familles à la Capulet et Montaigu.
 
H.P.B. – Vous voulez prendre une certaine distance avec votre sujet ? Suggérer plutôt que dire ?
 
C.P. – Oui et pour cela je dois trouver la forme cinématographique, visuelle et poétique, adéquate. Je ne suis plus dans la colère initiale qui avait déclenché ce texte, je souhaite avoir plus de distance. Je voudrais essayer de trouver l’esprit de ces personnages.
 
H.P.B. – Que conservez-vous de votre théâtre dans votre cinéma ?
 
C.P. – C’est difficile à dire, mais les grands cinéastes qui m’intéressent, Fassbinder, Visconti,
Bergman ont une théâtralité. Il y a des regards caméra qui sont comme des adresses au public, des monologues.  Chez Visconti la théâtralité est perceptible dans les décors, la scénographie. Chez Fassbinder c’est l’énergie de toutes ses pièces qu’il a filmées. Les larmes amères de Petra Von Kant est une pièce extraordinaire et le film est un chef d’œuvre.
 
H.P.B. – Vous avez déjà tourné votre dernier moyen-métrage en Aquitaine, c’est une région qui vous inspire ?
 
C.P. – J’ai adoré tourner à Contis et dans les villages alentours. Pour ce film j’aimerais m’installer à Bordeaux qui me semble appropriée à l’histoire.
 
H.P.B. – En effet Bordeaux était, après Paris, la ville la plus mobilisée contre l’égalité des droits au mariage…
 
C.P. – C’est pour cette raison que j’aimerais tourner à Bordeaux. C’est une histoire qu’aurait pu écrire Mauriac, une histoire sur les haines familiales, et la révolte des enfants. On n’est pas très loin de Thérèse Desqueyroux.

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