Films

18 02 2015

Sud Eau Nord Déplacer d'Antoine Boutet

Propos recueillis par Olivier Daunizeau


Sud Eau Nord Déplacer d'Antoine Boutet

Le silence et l’immensité des paysages, des hommes arrachés à leurs terres, la monstruosité d’un projet voulu par un régime qui veut imposer sa loi aux êtres humains et à la nature, sont les ingrédients de ce film bouleversant par son sujet et son esthétique. Rencontre avec Antoine Boutet

Olivier Daunizeau – Dans Sud Eau Nord Déplacer, vous partez en Chine et vous ouvrez le film sur une description mythologique des lieux que vous allez parcourir.
 
Antoine Boutet – Le film commence en effet par un texte extrait d’un recueil de l’antiquité chinoise, le Classique des montagnes et des mers. Il y a évidemment un décalage entre la Chine d’aujourd’hui et les préoccupations qui étaient liées au paysage et à la géographie il y a plusieurs millénaires. Ce début peut sembler énigmatique, mais ce texte est comme une source. Les questions du paysage, de l’eau et de sa transformation, ont toujours existé en Chine. Le texte d’ouverture raconte la genèse d’un territoire du point de vue géographique et fantastique, et met en perspective ce qui va suivre. Il n’y a pas d’autre apport de textes dans le film…
 
O.D. – … sauf ceux des affiches officielles : « Les gens des plaines aiment le Parti Communiste », « Verdir le désert, construire la Chine du Nord », …
 
Sud-Eau-Nord-Deplacer-02A.B. – Bien sûr ! Ces phrases prolongent le premier texte, d’une certaine manière, car on peut en faire une lecture mythologique actuelle du territoire. Elles montrent la force de la propagande, la volonté d’afficher à même le paysage l’image d’un pouvoir fort. Le texte d’ouverture rappelait la force du lien de la culture chinoise à la nature et aujourd’hui encore, le rapport à l’eau est prédominant dans l’organisation du pays. Beaucoup des chefs d’état sont d’anciens ingénieurs hydrauliques. D’une certaine manière, maîtriser l’eau, c’est maîtriser le peuple, cela fait partie de la gestion politique. Ces slogans le rappellent.
 
O.D. – Ce chantier gigantesque va durer 50 ans. Comme dans votre film précédent, dans lequel le héros creusait et sculptait une grotte, vous cherchez à mesurer notre rapport à l’infini.
 
A.B. – C’est fascinant comme nous pouvons nous projeter dans des travaux, dans des perspectives qui dépassent notre propre existence. Dans tous mes films, ce qui m’intéresse, c’est partir d’une situation que je découvre, ancrée dans le présent, et qui permet de se projeter. Dans Sud Eau Nord Déplacer, cette entreprise de l’état chinois va durer tellement longtemps que j’y ai vu de la science-fiction. Ça m’est apparu au montage, j’ai eu l’impression de me retrouver dans un film d’anticipation. Où est-on ? Dans quel temps ? Après une catastrophe ? Avant ? Cette incertitude plane par moments dans le film et ce sentiment d’étrangeté, qu’on retrouve aussi dans Le Plein Pays, me permet de conserver une tension.
 
O.D. – Vous n’aviez pas perçu cette ambiance de science-fiction pendant le tournage ?
 
A.B. – C’étaient des impressions : l’avancée du désert, des constructions à l’arrêt… Et une incertitude liée au fait que plusSud-Eau-Nord-Deplacer-03 je filmais, plus mon sujet s’élargissait et moins je le comprenais. Le rapport à l’eau, à l’environnement, les conséquences de cet aménagement sur la vie des gens et leur impossibilité d’en parler : toutes ces ramifications révélaient des contradictions, que je constatais sur le terrain. Le film reflète ces impressions, interroge le bien-fondé du projet hydraulique en montrant une certaine absurdité dans son développement, même s’il n’apporte aucun discours scientifique. La majorité des personnages que l’on rencontre sont opposés au projet et surtout à la façon dont le gouvernement le mène. J’ai découvert que des individus se mobilisent, réagissent, qu’il y a quelque chose qui se passe. D’une manière souterraine, une surveillance citoyenne existe et l’apport d’Internet est très important en Chine. Les gens ne lisent plus ces slogans officiels qui continuent à s’afficher partout. Sans ces rencontres, je n’aurais filmé que l’argumentaire officiel et des paysages dévastés.
 
O.D. – Un des personnages cite une phrase de Margaret Thatcher : « En Chine, il n’y a pas de société, il n’y a qu’un État ». Comment la réalisation de ce film a-t-elle changé votre regard politique sur la Chine ?
 
A.B. – Je me suis rendu compte à quel point cela leur était compliqué d’argumenter contre le projet. Ceux qui le font ne sont que quelques individus, des bloggers, des intellectuels ou des associations qui restent fragiles face au colosse étatique. Depuis Zone of initial dilution, mon premier film en Chine, je connaissais la violence à leur égard. Et cette violence-là, on la connaît peu chez nous : face aux projets importants, il y a toujours un peu de concertation, on peut manifester son opposition, les associations veillent. Dans le contexte chinois, le fait de s’exprimer sur des sujets sensibles est une prise de risque importante.
L’impossibilité d’un dialogue me paraît être le point crucial ; c’est ce que racontent les personnages et c’est ce qui entraîne le film dans une nouvelle direction. En quittant le sujet du chantier hydraulique, j’aborde cet impossible dialogue entre la société civile et le pouvoir, qu’il soit local ou national.
Et une fois que le spectateur a compris ce virage, vous l’emmenez à la source du fleuve, qui se situe au Tibet. J’avais assez peu d’idées a priori sur la structure du film, mais je voulais qu’il se termine au Tibet. C’est là que se situe la troisième voie de transfert d’eau, celle qui est toujours à l’étude. Cet épilogue permet de voir un territoire qui n’est pas encore transformé et de se projeter dans ce qu’il pourrait devenir : la tension est laissée à l’imagination du spectateur.
 
O.D. – On sent parfois la résistance du pays par rapport à l’étranger que vous êtes, et les risques que vous avez dû prendre pour faire ce film.
 
A.B. – Ma position était un peu particulière. Je me suis mis volontairement en difficulté pour faire ce film : je découvrais le chantier, tout en sachant que ce n’était pas l’unique sujet. C’était une ligne directrice dont je voulais explorer les marges. Et puis, je ne parle pas chinois et je n’avais pas d’autorisation. Mais paradoxalement, ces manques furent un avantage pour mieux observer le terrain. Ensuite, le fait de revenir pendant plusieurs années m’a permis d’être de plus en plus précis, de savoir ce que je pouvais faire, de trouver des solutions pour atteindre ce qui ne m’était pas autorisé. Tourner dans des endroits sensibles et organiser des rencontres a été compliqué, mais l’enjeu était tel qu’il fallait aller au bout de chaque piste. Donc il était inévitable de prendre des risques, mais rien de comparable avec ceux que prennent quotidiennement les personnages du film.

À retouver sur le site d'Écla
À découvrir aussi l'entretien avec Antoine Boutet sur le site du CNC


Rencontre avec Julie Paratian, Sister productions.

Olivier Daunizeau – Comment vous est venue l’envie de rejoindre la production de Sud Eau Nord Déplacer ?

Julie Paratian – Le dernier film d’Antoine Boutet, Le Plein pays, m’avait bouleversée. Il y a trois ans, Antoine venait de se réinstaller à Bordeaux, où ma société de production est établie. Patrice Nezan, le producteur délégué du film, m’a alors contactée pour le coproduire avec lui. Leur travail avait commencé deux ans auparavant et les repérages avaient été faits, mais pour des raisons politiques et à cause d’un manque de financement, le tournage avait du mal à s’organiser.
Le fait d’obtenir le soutien de la Région Aquitaine a été décisif. Ensuite, nous avons travaillé tous les trois à la post-production du film et à la recherche des derniers financements. Antoine Boutet est un réalisateur rare, son langage cinématographique nous touche à des niveaux très profonds et malgré des conditions de production compliquées, je suis très heureuse d’avoir participé à cette aventure. Le film est exceptionnel, aussi bien du point de vue des rencontres humaines que de son esthétique. Pour moi, Sud Eau Nord Déplacer est le pendant documentaire de A touch of sin de Jia Zhangke. J’avais cette intuition, en rencontrant le réalisateur et son projet, que quelque chose de beau allait arriver…

O.D. – Quels risques avez-vous rencontrés dans la production du film ?
 
J.P. – Sur ce genre de film, les producteurs indépendants (comme les réalisateurs) apportent leur temps et leur travail avant d’être payés, c’est leur part de risque. Or, un film comme celui-ci s’écrit sur un temps long, sur le terrain, pas à son bureau. Au début, le projet n’était que la promesse de quelque chose en devenir : Antoine Boutet ne part pas avec une idée préconçue de la réalité qu’il va rencontrer. Mais, pour trouver des financements, on nous demande très précisément ce que le film va raconter, ce qui s’oppose à la nature même de ces projets documentaires. Il y a un peu plus de cinq ans, on aurait pu espérer une coproduction avec une chaîne de télévision, mais aujourd’hui un film aussi subjectif et réflexif, qui est au départ un pari, ne peut pas être envisagé par la télévision, qui y préfère des films « dossiers » faisant le tour soi-disant objectif d’une question.
C’est Patrice Nezan, des Films du Présent, qui a assumé le premier sa part de risque en se lançant avec Antoine dans le projet. Cette phase de développement a été essentielle pour que l’on puisse ensuite, ensemble, trouver les financements qui ont permis d’avancer. Pour autant, à chaque étape de la production, nous n’avions aucun financement acquis et nous aurions très bien pu ne pas terminer le film, malgré les efforts du réalisateur, des techniciens et des producteurs qui ont mis une grande part de leurs salaires en participation. Je me disais toujours « on y arrivera ! », j’étais portée par la force du projet et par le travail du réalisateur. Dans ces moments, la question du risque passe au second plan. Heureusement, nous avons fini par trouver in extremis de quoi aller jusqu’au bout de la production, avec le Festival de Belfort.
 
O.D. – Quelle place a pris la Région Aquitaine dans cette aventure ?
 
J.P. – Le fait d’être associés à une Région nous donne le sentiment d’avoir « une maison », surtout dans un travail comme celui-là, avec de longues périodes de tournage à l’étranger, où l’impression d’être « hors sol », ajoutée à la précarité des financements, peut être vraiment déstabilisante. Le fait qu’Antoine habite Bordeaux et qu’on ait eu des rendez-vous très réguliers, mais aussi que l’on sente l’accompagnement de l’équipe d’Écla Aquitaine, tout cela nous a apporté un point d’ancrage. Partager les bonnes et les mauvaises nouvelles, savoir que le film est attendu avec intérêt, a renforcé l’énergie que nous y mettions. Il y a ici un climat de confiance qui nous a portés et qui se prolonge par le travail des salles de cinéma de la région qui ont très envie de programmer le film.

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  • Biographie et filmographie d'Antoine Boutet
    Antoine Boutet est un réalisateur et plasticien français. Il expose pendant dix ans ses vidéos et installations (fabrique d’un espace urbain traversé de labyrinthes à fourmis, de ponts et canaux impossibles, de sites touristiques murés)…
    Aujourd’hui, ses films documentaires renouvellent son travail sur la transformation politique du paysage et s’attachent à recueillir les traces d’un futur incertain. Zone of initial dilution (2006), sur le barrage des Trois-Gorges en Chine, et Le Plein Pays (2009), portrait d’un ermite en France, ont été primés dans de nombreux festivals.
     
    Le Plein Pays, 2010
    Documentaire récompensé au : FID Marseille 2009 - Prix du GNCR / Visions du Réel, Nyon 2010 – Prix du Jeune Public / Entrevues Festival du Film de Belfort 2009 - Prix du Public / Les Écrans documentaires, Arcueil 2009 - Mention du Jury / Festival Punta de Vista, Pamplona 2010 – Mention Spéciale.
     
    Zone of initial dilution, 2006
    Documentaire récompensé au : Teheran Documentary Festival, Special Jury Prize / Bucarest DaKINO Festival, Best Documentary / Tampere Short Film Festival, Best Documentary / Goias Environmental, Film Festival, Best Short Film / Les Écrans documentaires, Arcueil, Prix du Geste Court / Traces de Vie, Clermont-Ferrand, Mention Spéciale.
  • Fiche technique
    Écriture et réalisation : Antoine Boutet
    Image, montage, son : Antoine Boutet
    Image, son additionnel : Philippe Eustachon, Boris Svartzman
    Montage son : Alexandre Hecker
    Mixage : Christophe Vingtrinier
    Coloriste : Isabelle Julien
    Directeur de post-production : Pierre Huot
    Musique : Andy Moor & Yannis Kyriakides
    Production : Patrice Nezan, Laurent Versini (Les Films du présent), Julie Paratian, Lucie Corman (Sister productions)
    Sortie en salle le 28 janvier 2015.
     
    France - 2014 - 110 min - HD - Couleur
    Format : DCP / ratio 1,85
    Version originale : Chinois
    Sous-titrage : Français & Anglais
    Distribution : Zeugma films : 7, rue Ganneron – 75018 Paris
    01 43 87 00 54 / distribution@zeugma-films.fr
     
    Partenaires
    Région Aquitaine en partenariat avec le CNC
    Région PACA en partenariat avec le CNC
    CNC
    [Films en cours] Aide à la post-production du Festival Entrevues Belfort
    Ministère de la Culture et de la Communication
    Direction générale des Patrimoines, Service de l’Architecture
    Programme MEDIA de l’Union Européenne
    SCAM Brouillon d’un rêve
    Écla Aquitaine
     
    Sud Eau Nord Déplacer a bénéficié de 15 000 € en aide à la conception documentaire et 50 000 € en aide à la production long-métrage documentaire de la part de la Région Aquitaine.
     
    Contacts
    Les films du présent : contact@lesfilmsdupresent.fr
    Sister Productions : info@sisterprod.com
    Design : Franck Tallon