Éditeur néo-aquitain

28 02 2019

Sentences de l'îlot

Par Serge Airoldi


Sentences de l'îlot

Photo : couverture de "L'île des sables" d'Éric Fougère / L'Ire des marges

En 1761, L'Utile s'échoue sur un îlot minuscule et désert, perdu entre Maurice et Rodrigues. Il transporte 160 esclaves embarqués clandestinement à Madagascar dont la moitié survit au naufrage. Quelques semaines plus tard, les Blancs rescapés reprennent la mer en promettant de revenir très vite pour sauver les Noirs.
 
Il a fallu qu'ils attendent quinze ans, absolument démunis. Ils n'étaient plus que huit : sept femmes et un bébé de huit mois. Des trous béants demeurent dans le puzzle, qu'Éric Fougère a cherché à combler avec L’île des sables qui paraît à L'Ire des Marges, éditeur bordelais.

 
Bayonne. 17 novembre 1760. L'Utile, armé et construit dans le port basque, appareille pour l'Île de France (aujourd'hui l'Île Maurice) qu’il atteint le 12 avril 1761 après 147 jours de navigation. Cette flûte de 800 tonneaux, construite pour la Marine royale, appartient alors à la Compagnie française des Indes orientales1. Le 27 juin 1761, l’Utile est envoyé à Madagascar pour y charger des vivres. L'interdiction est catégorique : le capitaine Jean de La Fargue ne peut y acheter des esclaves. Une « activité » commerciale lucrative alors très en vogue au détriment des Malgaches et des populations du Mozambique. L’Utile n’est pas un navire négrier, mais un bâtiment de transport classique destiné à apporter aux colonies produits et matériaux de la métropole, avant d’y retourner avec une cargaison de produits locaux.
 
Fort de complicités, La Fargue embarque pourtant près de 160 esclaves malgaches, qu’il compte débarquer sur l’île Rodrigues2. Quand il quitte Madagascar, pour plus de discrétion, le bateau ne suit pas la route habituelle vers l’île de France, mais navigue au nord, passant à proximité de l’île de Sable découverte en 1722 et cartographiée depuis 1739 seulement……L'île est très basse sur l'eau. Sa localisation demeure approximative. Malgré les mises en garde de son premier pilote, La Fargue s'obstine à naviguer de nuit. Des erreurs d’observation et l’imprudence font le reste du drame. L'Utile heurte le récif de corail au nord-ouest de l'îlot minuscule et absolument désert dans la nuit du 31 juillet 1761. La flûte est immobilisée au milieu des déferlantes. Le gouvernail est arraché, la coque s'éventre, les ponts s’effondrent, le navire se brise. Parmi les marins et les passagers français de l’Utile, cent vingt-trois parviennent à atteindre la plage. Dix-huit se noient. Les esclaves, eux, bloqués dans la cale, périssent en grand nombre (environ soixante-douze décès).
 
La suite de l'histoire est infâme. Le premier lieutenant de l’Utile, Castellan du Vernet, dessine le plan d’une embarcation de fortune pour rallier Madagascar. Mais les pièces de charpente nécessaires font défaut. Il n'y aura pas de bateau susceptible d'emporter tout le monde. Simplement une sorte d'embarcation. Elle est baptisée La Providence, mise à l’eau le 27 septembre 1761, avec à son bord cent vingt-et-un marins. Entre 60 et 80 Malgaches survivants sont abandonnés sur l’île avec trois mois de vivres et la promesse de Castellan de venir les récupérer au plus vite. La Providence atteint Madagascar après quatre jours de mer. Dans les semaines qui suivent, l’équipage rejoint Port-Louis (Maurice). Le gouverneur Desforges-Boucher refuse d’envoyer un navire pour porter secours aux Malgaches naufragés.
 
 

"Sept femmes et un bébé de huit mois sont retrouvés et ramenés à Port-Louis, après quinze années d’attente. Au XIXe siècle, l’île de Sable est rebaptisée du nom de Tromelin."

 
 
Le temps passe. En Europe, la guerre de Sept Ans fait rage. Elle oppose la France à l’Angleterre de 1756 à 1763. On oublie l'îlot, les malheureux rescapés, leur mort lente. Leur mort certaine. En 1772 toutefois, onze après le naufrage, tourmenté par sa promesse non tenue – mais on connaît des tourments plus prompts à solliciter la compassion et à favoriser l'action –, Castellan écrit au secrétaire d’État à la Marine pour appeler au sauvetage des Malgaches. Finalement, le 29 novembre 1776, La Dauphine, une corvette commandée par l’enseigne de vaisseau, le chevalier Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin, parvient à envoyer une chaloupe et une pirogue sur l’île de Sable. Sept femmes et un bébé de huit mois sont retrouvés et ramenés à Port-Louis, après quinze années d’attente. Au XIXe siècle, l’île de Sable est rebaptisée du nom de Tromelin.
 
En 2006 et 2008, des fouilles archéologiques ont eu lieu dans ce confetti du territoire français où plusieurs questions fondamentales continuent d'intriguer. Comment autant de personnes ont-elles pu survivre, ne serait-ce qu'un temps, dans ce lieu dépourvu d'eau, de nourriture, d'abri, de feu ? Seuls des oiseaux de mer pouvaient  être chassés et leur œufs gobés. D'ailleurs, les humains mangeaient les oiseaux qui attaquaient les humains et se nourrissaient d'eux qui à leur tour les piégeaient pour les dévorer. Infernale ronde macabre. L'eau saumâtre enfin découverte quelques jours après le naufrage était une horreur. Forcément. Et la consommation d'eau salé, à force, rend fou. Les ouragans fréquents balayaient tout sur leur passage et rien sur cet îlot d'un seul kilomètre carré, absolument plat, harcelé par les déferlantes, dépourvu du moindre relief et de la moindre végétation, ne pouvaient protéger qui que ce soit de quoi que ce soit. Par ailleurs, que sont devenus les corps de ceux qui finissaient par périr ? Le cannibalisme est-il intervenu ? Des tentatives d'échapper à cette prison ont-elles eu lieu ? Quand ? Comment ?

 

Seule l'île et ses éléments savent. Seule l'île peut juger.

 
Et surtout, demeure une question suprême : comment des marins ont-ils pu abandonner délibérément autant de monde sur une île ? Comment ont-ils pu renoncer aussi simplement à une promesse qui engageait tellement de vies ? Comment peut-on imaginer qu'il ait fallu attendre quinze ans avant qu'un équipage ne vogue au secours de ces sept femmes survivantes et de ce nourrisson de quelques mois  Comment l'humanité a-t-elle fait à ce point défaut pour une part d'elle même ? Et cela quand bien même, parce que tout le nœud de cette vilénie met en scène des Blancs et des Noirs, le sujet de la race a évidemment exonéré les uns de leurs devoirs élémentaires envers les autres.
 
Souvenons-nous que le Code Noir de Colbert, et encore s'agissait-il d'un code pour prévenir les abus des colons, ne date que de 1685, qu'un nouveau code a été promulgué sous Louis XV en 1724, que l'article 44 (1685) dispose : « Déclarons les esclaves être meubles... ». Comme une carafe, une table, une fourchette donc.
 
Souvenons-nous aussi que l'abolition de l'esclavage n'est intervenue définitivement qu'en 1848, très tardivement donc, il n'y a que 171 ans. Une paille dans l'Histoire.
 
Mais revenons à notre triste îlot. À toutes ces questions de la survie des malheureux Malgaches, les archéologues ont commencé de répondre avec des précisions. C'est le cas de Max Guérout, chef de l'expédition de 2008, auteur d'une publication très complète avec Thomas Romon3. C'est aussi le cas de plusieurs expositions dont l'une se tient actuellement au Musée de l'Homme à Paris. Une autre a eu lieu à Bordeaux. Des bandes dessinées aussi ont exploré le sujet4. C'est encore le cas avec le travail de romancière d'Irène Frain5. Et bien sûr avec ce qui a été écrit à l'époque, notamment par Hilarion Dubuisson de Kéraudic, l’écrivain de l’Utile6.
 
Mais, évidemment, des trous béants demeurent dans le puzzle, qu'Éric Fougère a cherché à combler avec cet excellent livre qui paraît à L'Ire des Marges, éditeur bordelais. De ce texte qualifié de roman, mais qui a aussi valeur de récit, nous retiendrons plusieurs qualités. Celle du style d'abord. À force de lire des textes que l'histoire domine, écrase – et dans celle qui nous intéresse ici, la tentation aurait pu être immense de tirer les phrases les unes après les autres, ce drame se suffisait à lui-même pour constituer une trame forte –, on oublie que l'écrivain dont le travail n'est pas de flatter le beau pour le beau, demeure tout de même, avec les mots dont il fait consommation, articulation, architectonie, ce maître de l'intarse, de la marqueterie comme Vriz sut l'être dans sa discipline.

 

"Il faut apprendre à vivre avec ces fantômes sortis d'un néant de mer, de sable, de corail et de vent où règne le vide."

 

L'autre qualité, c'est de mêler le document au dialogue, l'histoire parfois absente au réel, le très probable à l'inconnu. Les questions que pose le martyr de ces pauvres gens abandonnés sur l'îlot sont universelles. Toujours Éric Fougère avance avec la question de l'humain au cœur et au bout de la plume. Il faut voir ces femmes pantelantes qui s'avancent vers leurs sauveteurs quand ils débarquent en 1776. Il faut lire ces premiers pas sur l'île où les Blancs découvrent avec stupeur le « monde » des survivantes. Il faut apprendre à vivre avec ces fantômes sortis d'un néant de mer, de sable, de corail et de vent où règne le vide. La néance dont parle le poète Charles Racine. Il faut se souvenir de ces deux camps formés autour de chaque race, juste après le naufrage. Les Blancs avec les Blancs. Les Noirs ensemble. Kéraudic ne dresse que la liste des Blancs noyés. Pas celle des Noirs. Les Noirs, morts ou vivants, ne forment qu'une seule masse humaine qui intéresse assez peu les Blancs sinon pour sa valeur marchande, sinon pour ses femmes convoitées, à abîmer encore davantage. Et finalement tout est là dans cette affreuse histoire. Le monde partagé en deux. Le monde des Uns et celui des autres. Les Uns et les autres se distinguant par la couleur.
 
Comme Maillart, alors Intendant des Isles de France et de Bourbon, qui rédige lui-même un roman pour « amener l'île à parler », qui ne « cède au roman que ce qu'il fallait pour faire exister la réalité », Éric Fougère s'invente une langue et un esprit conformes à cette séquence de temps – celui de l'abandon, du scrupule, de « la sentence de l'île », du sauvetage, de l'après. L'après, c'est le désir pour celle que l'Intendant nomme Agathe (dont on suit les premiers temps loin de l'île avant le nouveau mystère du nouveau destin et la plongée dans l'inconnu de la vie), mère du nourrisson baptisé Jacques (comme Tromelin) et Moïse aussi  (enfant dont on ne saura rien de plus en fermant le livre) et fille de la vieille Dauphine.
 
Dans ce livre-épopée dont on lira et relira encore avec délectation la quinzaine de dernières pages – quel style! –, écrit comme pourrait l'être un grand reportage du XIXe siècle en forme de conte philosophique du XVIIIe siècle, dans un de ces lieux du monde où enfin la conscience s'éveille un peu, on savoure chaque péripétie. On connaît l'issue, bien sûr. Mais chaque illustration de ce que disait François de Salles – « Partout où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie » – laisse un goût amer dans la bouche. De cette amertume éternelle, qui fera toujours tâche dans l'histoire de l'humanité, qui a goût de mauvais sel, d'avilissement de l'âme, d'ignominie.
 
 
L'île des sables
Éric Fougère

L'Ire des Marges

264 pages, 19 euros
ISBN : 979-10-92173-45-1
 
 


 
1 Créée en 1664 par Colbert, la Compagnie dispose du monopole du commerce vers l’Afrique, l’océan Indien et les Indes. Les Mascareignes, groupe d’îles du sud-ouest de l’océan Indien comprenant notamment Maurice et La Réunion (à l'époque l'Île Bourbon), ont été colonisées par la France entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècles. Elles représentent une étape indispensable sur la route des Indes et de la Chine.
 
2 Rodrigues est la plus petite des îles principales de l'archipel des Mascareignes. Elle se situe à près de 600 km à l’est de Maurice, presque isolée au milieu de l'océan Indien Elle fait partie de la République de Maurice et jouit d'un statut d'autonomie depuis 2002.
 
3 Tromelin, L'île aux esclaves oubliés, Max Guérout, Thomas Romon, Inrap-Editions du CNRS, 2010
Lire aussi, des mêmes auteurs, sur le site In Situ, Revue des Patrimoines (https://journals.openedition.org/insitu/10182) l'article : La culture matérielle comme support de la mémoire historique : l’exemple des naufragés de Tromelin
 
4 Les esclaves oubliés de Tromelin, Sylvain Savoia, Dupuis, 2009 et aussi Les Robinsons de l'île Tromelin, l'histoire vraie de Tsimiavo, Aline Bureau, Alexandrine Civard-Racinais, Belin, 2016
 
5 Les naufragés de l'île Tromelin, Irène Frain, Michel Lafon, 2009
 
6 voir l'article de Max Guérout et Thomas Romon (In Situ, Revue des Patrimoines)
 
Il existe aussi d'autres documents tels que des imprimés de colportage, dont un fut imprimé à Bordeaux intitulé Relation des principales circonstances qui ont accompagné & suivi le naufrage de la Frégate l’Utile, Capitaine M. de Lafargue, sur le réssif de l’isle de Sable ou du Corail, situé au 15e degré 52 minutes de latitude au Sud, & au 52e degré 45 minutes de longitude à l’ouest de Paris. Il existe aussi plusieurs cartes manuscrites. (voir article Guérout-Romon)