Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

Sébastien Laudenbach, défricher l’animation

Sébastien Laudenbach, défricher l’animation

Photo : Quatre clips pour l'album de Dominique A "Toute latitude" (Cinq7/ Wagram - Production exécutive : Miyu Productions)

Par Baptiste Sibony


Travailler l’animation au corps, à la plume, dans les espaces vides. Libérer les couleurs du trait, les étaler en taches. Dénouer la figure et la suggérer. La nature du cinéma de Sébastien Laudenbach est, par son usage de l’esquisse et par sa sensibilité, in-finie.


Année 1993, Sébastien Laudenbach entre aux Arts Décos. Admiratif des maîtres du 9e art, il rêve alors de faire de la bande dessinée. Au sein de l’école, des élèves créent une nouvelle section, la section « animation ». Par curiosité, Sébastien y entre et termine ses études avec un film d’animation, Journal. Ce film est un journal intime au « jour le jour », soit une séquence dessinée par semaine pendant cinq mois, une animation esquissée, des morceaux de papier collés les uns aux autres pour former des scènes, des métamorphoses à l’envi et la voix de Sébastien se racontant un peu lui-même. Journal, c’est le déclic. « Ce type de film n’existait pas à l’époque, je me rendais compte qu’il y avait encore beaucoup d’endroits à défricher dans l’animation et que je pouvais m’y faire une place. » Une place de défricheur qui le conduira à co-fonder l’Ouvroir d’Animation Potentielle (l’Ouanipo) au début des années 2000.

L’Ouanipo se fonde sur des approches novatrices de l’animation, héritées des expérimentations d’avant-gardistes, dont Blinkity Blank de Norman Maclaren, film pilier de la méthode cryptokinographique (littéralement « écriture cachée dans le mouvement »), procédé visant à représenter la figure à l’écran dans le mouvement, là où un photogramme seul ne permet pas de la présenter complètement. Ce procédé, imaginé par le collectif, influence les productions suivantes de Sébastien, dont particulièrement XI, La Force, un court-métrage réalisé en dix jours lors d’une résidence d’artiste en 2012 et dont l’animation libre, espacée, clignotante, colorée, permet d’entrevoir les directions esthétiques que Sébastien prendra lors de ses futurs travaux, dont son premier long-métrage, La Jeune Fille sans mains, qu’il dessinera seul durant neuf mois et sans line-test (pré-visualisation de l’animation).

Cette expérience fut un autre déclic. Son approche de l’animation s’est étoffée depuis, une animation libérée du storyboard, souvent improvisée plan par plan, éclatant les formes et les couleurs pour les rendre malléables. Son prochain long-métrage, co-réalisé avec Chiara Malta, sa compagne, est donc construit dans la continuité esthétique de La Jeune Fille sans mains, disposant cependant de plus de moyens et divisant le travail animatique avec d’autres artistes. Un défi particulier pour Sébastien, qui travaille d’habitude seul à l’animation.    


« J’essaie d’adopter un style reconnaissable, mais qui me laisserait la liberté d’expérimenter autant que je le souhaite. »
Secret espoir ou souhait affiché de beaucoup d’artistes, construire sa place au sein du monde de l’animation est toutefois chose délicate. Les premiers films de Sébastien proposaient des esthétiques très différentes les unes des autres, chaque film étant l’occasion d’explorer des techniques nouvelles, comme avec Vasco, entièrement réalisé en animation de sable, ou Daphné ou la belle plante, premier essai d’animation en volume de Sébastien.
 

"Le rapport à la musique de Sébastien, bercé de chants classiques, est aussi historique."


Cependant, bien qu’abordant des techniques différentes, ces films sont tous traversés de thèmes récurrents, d’un puissant souffle poétique et d’un amour vibrant pour la musique sous toutes ses formes. Vasco est inspiré de L’Horizon, une chanson de Dominique A, avec qui Sébastien travaille aujourd’hui en réalisant quatre beaux clips pour son album Toute Latitude. Vasco marque aussi une des nombreuses collaborations de Sébastien avec le multi-instrumentiste Olivier Mellano, qu’il retrouvera pour XI, La Force, La Jeune Fille sans mains et Vibrato. Collaboration très expérimentale au demeurant, toute la musique de XI, La Force ayant par exemple été improvisée d’une seule traite par Olivier après avoir visionné un premier montage du film.

Le rapport à la musique de Sébastien, bercé de chants classiques, est aussi historique, comme en témoigne le sensuel et imposant Vibrato, explorant les architectures verticales de l’opéra Garnier, visité par les fantômes et les échos des divas s’y étant jadis produites, ou les fabuleuses séquences animées que Sébastien réalise en hommage à Barbara et que Cyril Leuthy disperse dans son documentaire sur la chanteuse.

Mais s’il est une musicalité vers laquelle Sébastien n’a de cesse de revenir dans son travail, c’est celle que lui inspirent les forces harmonieuses de la nature, païenne. Elle est pour Sébastien une source perpétuelle d’émerveillement, qu’il dessine subtilement en coups de pinceaux colorés jetés sur le papier, esquissant le grandiose d’une déesse des rivières ou la tranquillité d’un poirier nourricier dans La Jeune Fille sans mains. Des couleurs vives et mélangées, des formes simples et esquissées, des bases essentielles dans le travail d’un réalisateur chez qui l’avis des enfants compte, et dont l’abstraction des formes et des figures rend la beauté accessible à tout âge.

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