Éditeur néo-aquitain

06 09 2018

"Romans", de Bernard Manciet, une ceinte trinité

Par Serge Airoldi


Photo : "Des mots de minuit", France Télévisions, 1999 / Éditions In8

Les éditions In8 réunissent, pour la première fois, les trois romans de Bernard Manciet, Le jeune homme de novembre, La pluie, Le chemin de terre. Les deux derniers textes bénéficient d'une nouvelle traduction.

 
L'œuvre poétique de Bernard Manciet domine tout de son œuvre d'écrivain. Que dire après L'Enterrement à Sabres ? Que faire après ce texte monumental de cinq mille vers qu'accueille depuis quelques années la prestigieuse collection Poésie/Gallimard ? C'est une pyramide, un mastaba, un continent. C'est une Iliade et une Odyssée contemporaines. C'est himalayen. Que murmurer dans le sillage de cette épopée lyrique, dans celui de tout-le-Grand-Œuvre  du poète landais de Trensacq ? Rien, bien sûr, sinon ces trois éclats romanesques qui n'enlèvent rien au mérite poétique de l'auteur et, même, qui l'abondent grâce aux qualités et aux singularités de leur genre.
 
Déjà, Guy Latry, grand spécialiste bordelais de l'œuvre de Manciet avait donné une traduction du Jeune de novembre (Lo gojat de noveme). Ce roman, Manciet l'écrivit au milieu des années 50. Il était alors jeune fonctionnaire de l'administration française en Allemagne occupée et retournait alors au pays natal. De ce texte, en août 1974, à l'occasion d'un entretien avec Christian Laborde, il confia qu'il était un « roman artificiel », « nul » même et « qui n'a rien à dire ». Bien sûr, tout cela est à lire et à entendre et à comprendre à la lumière de ce qui faisait la complexité du personnage et de sa weltanschauung.
 
Certainement, sûrement, évidemment, Manciet ne pensait-il pas une miette de ce qu'il affirmait alors. Voyons dans cet exercice d'auto-dénigrement, à défaut d'une absolue fausse modestie, d'un doute total, une façon d'avancer masqué en attendant que s'impose la Révélation. Cet éclaircissement survint avec les deux textes suivants, La Pluie (La Pluja) et Le Chemin de terre (Lo Camin de tèrra). Avec eux, Le jeune homme de novembre, soi-disant texte écrit « par inadvertance » prenait la forme d'une trilogie, très cohérente, envoûtante, toute articulée autour des voix, des personnages, des histoires.
 
D'elles, d'eux, il ne faut pas attendre une description, une narration susceptible d'épuiser le réel de ces années trente dont il est question au pays de la haute lande.
 
D'elles, d'eux, il faut savoir accepter une « retenue », comme disait Manciet une fois qu'il avait suffisamment mimé la feinte auprès de son interlocuteur et sur-joué l'autocritique. La retenue donc et aussi l'ellipse, le silence, le mystère et ses sources, une forme d'incomplétude habilement mise au service d'un grand Tout : tout ce qui identifie Manciet, en somme, comme un écrivain contemporain essentiel.
 
Du Jeune homme de novembre, il convient surtout de retenir ce  qu'il en pensait véritablement. À savoir: « il dit, sans dire, tout en disant ».
 
 

"L'intérêt de cette littérature est de fondre l'intégralité d'un sujet dans un subtil sfumato."

 

Le Jeune homme dit en effet la crise d'avant-guerre, une société archaïque qui s'évanouit au moment où disparaissent avec elle la capule des femmes, la manière d'être à l'airial, au champs, à la forêt et ces sabots de l'hiver que l'on abandonne avant d'entrer au chaud,  une nature strictement hostile aussi – nous sommes alors au pays des marais et des sables gloutons. Il dit la pluie encore,  bien sûr. La grande invitée de l'œuvre de Manciet.
 
L'intérêt de cette littérature, ciselée comme les décors d'un Taj Mahal faisant feu de mille pierres et de mille motifs dont les détails infinis alimentent l'harmonie de la forme générale, est de fondre l'intégralité d'un sujet dans un subtil sfumato. Les contours brumeux de la forêt l'y aident grandement comme les crépuscules incertains, la trace des broCs et des pas dans les chemins, les sonorités d'un autre temps. La langue s'impose dès les premiers mots. Elle est de cette modernité qui le demeurera toujours. Elle est aigüe, précise, limpide, lapidaire – le burin court à sa façon, haute sur le plus beau des marbres.
 
Avec elle, en elle, nous comprenons peut-être ce que Calvin nommait le « commencement éternel des jours », alors même que dans ces trois romans comme dans toute l'oeuvre, s'éteint un monde, le grand sujet de Manciet.
 
Pour les éditions In8 (1), la traduction de Guy Latry, avec Sergi Javaloyès et Estela Comellas, magnifie la violence, la douceur, la confusion des sentiments, l'aventure spirituelle, la foi secrète, le christianisme ancestral, la fusion charnelle, tout ce que Manciet était capable de brasser pour exhorter la nature, la vie des hommes et des femmes, les interstices entre les choses, les événements, les illusions, les désespoirs, les lendemains qui ne seraient plus ceux du passé.
 
 

"Né en 1923, Bernard Manciet est mort en 2005. Le siècle « nul » venait d'être remplacé par un autre qu'il aurait certainement davantage rudoyé. Aimé brutaliser."

 

Pour le plaisir d'entendre une fois encore ses mots, relisons cet extrait de l'interview qu'il donna en 1997 et qui disent à merveille ses insupportations chroniques – à la manière d'un Flaubert exaspéré par son époque: « Mes textes ne doivent pas être enfermés, tout comme les textes bibliques, dans une lecture précise. Les personnages de la Bible, notamment les prophètes, sont toujours en colère. Ça, j'aime beaucoup. Ils sont toujours furieux. Le Père éternel aussi. C'est pour ça que j'aime des écrivains comme Léon Bloy, Bossuet ou Bernanos. Il faut fustiger ses semblables non pas spécialement pour les rendre meilleurs mais par plaisir. Et on se fustige soi-même en même temps. On se secoue les puces! Je suis du côté de la colère gratuite. Il faut sortir de ce siècle. Regardez tous ces assistés : c'est de la servitude volontaire. Il n'y a plus de risques, plus de Vasco de Gama! Il n'y a plus de ceux qui brûlent tout, qui cassent tout! Ce siècle est nul. » (2)
 
Né en 1923, Bernard Manciet est mort en 2005. Le siècle « nul » venait d'être remplacé par un autre qu'il aurait certainement davantage rudoyé. Aimé brutaliser.
 
Manciet n'était pas de son temps. Chez lui, nous semble-t-il, les horloges étaient à l'arrêt. Manciet était de la grotte et du grand soleil. Des obscurités infranchissables et des lumières aveuglantes. Il était surtout de sa terre dont il savait tous les sortilèges, et les âpretés, et les grandeurs invisibles. Ces trois romans réunis, en plus de sa poésie, le clament pour toujours.
 

(1) Les éditions In8 ont également publié Le Golfe de Gascogne (2008), Obéir (2005, Le Triangle des Landes (2005), La Maison de la Lande (2003).
(2) Le Matricule des Anges, Numéro 19 de mars-avril 1997, « Le renard de la langue », Marc Blanchet.


 
Romans, Bernard Manciet,
Traduit de l'occitan par Guy Latry
avec la collaboration d'Estela Comellas et Sergi Javaloyès
Éditions In8, 352 pages, 22 euros