Éditeur aquitain

19 01 2015

Romain Gary de Kacew à Ajar, Histoire d’un manuscrit

Par Frédéric Lacoste


Romain Gary de Kacew à Ajar, Histoire d’un manuscrit

À l’occasion du centenaire de la naissance de Romain Gary ont paru deux inédits et une lecture de sa vie. Le Vin des morts est le premier roman inédit de Romain Gary qu’il a écrit à 19 ans et Le Sens de ma vie un entretien également inédit avec Jean Faucher quelques mois avant sa mort, tous deux édités par les éditions Gallimard.
En outre, Philippe Brenot a publié Romain Gary de Kacew à Ajar, Histoire d’un manuscrit inédit dans lequel il dénoue les mystères de la personnalité de Romain Gary aux multiples identités. Voici une lecture de ces trois ouvrages par Frédéric Lacoste.


RomainGary-BrenotRomain Gary de Kacew à Ajar, Histoire d’un manuscrit inédit de Philippe Brenot, Éditions L’Esprit du Temps.

Une enquête n’a nul besoin d’être policière pour passionner son lecteur. La preuve avec cette « Histoire d’un manuscrit inédit », véritable exploration de la face cachée d’un géant de la littérature. Il se trouve que Philippe Brenot est un passionné de longue date de l’écrivain et de l’homme Romain Gary, et qu’il a une inclination particulière pour les manuscrits. Cette double attraction lui fera obtenir celui du Vin des Morts à l’Hôtel Drouot pour une somme étonnamment modique. Subterfuge narratif de Philippe Brenot : L’enquête débute après que Gary lui-même, quelques heures avant de se donner la mort, lui eut remis ce manuscrit de la façon la plus romanesque qui soit, à la faveur d’un échange de sacoches. Une manière de montrer que l’auteur des Racines du ciel « était un formidable illusionniste ». À son domicile, le narrateur s’isole du reste du monde pour s’aventurer, perplexe, dans les balbutiements d’un génie naissant. Au fil des pages, des connexions se nouent, des échos se multiplient, presque insaisissables, à travers la cathédrale des romans, de Tulipe aux Cerfs-volants. Le mystère de cet auteur-caméléon n’est pas éventé, mais une cartographie souterraine s’esquisse, révélant certaines zones-clés de son inconscient. Le rapprochement avec Stendhal est à cet égard aussi étonnant que lumineux (les arguments sont plus que convaincants), à tel point que cette influence majeure semble avoir conditionné le choix de son pseudonyme le plus connu, « Gary ». Quant à l’énigme du suicide, l’auteur hasarde l’hypothèse la plus vraisemblable : celle d’un homme qui s’était « exprimé entièrement », convaincu de « n’avoir plus rien à dire ».


Le Vin des morts de Romain Gary, éditions Gallimard.Levindesmorts-RomainGary

Après quelques nouvelles publiées en revue, le jeune Romain Kacew (il n’est pas encore Gary) doit percer dans le monde des lettres. Point de gloire littéraire sans être romancier. Sa première tentative aura pour nom Le Vin des morts. Une sorte de délire adolescent hanté par la pourriture, irriguée par une sexualité morbide, le tout revivifié par d’innombrables injonctions scatologiques. Un peu comme si Alfred Jarry et Edgar A. Poe avaient entraîné Saint-Exupéry dans des lieux de perdition pour y écrire un Petit Prince des Ténèbres.
Au moment où il en commence l’écriture, Romain a 19 ans. Six années plus tard, la déception est immense en apprenant le verdict de la maison d’édition. Refus. La disciple de Freud, Marie Bonaparte, se fend même, en guise de note de lecture, d’une longue explication que Gary résumera plus tard avec ironie dans La Promesse de l’aube : « J’étais atteint […] de complexe de castration, de complexe fécal, de tendances nécrophiliques, et de je ne sais combien d’autres petits travers, à l’exception du complexe d’Œdipe, je me demande bien pourquoi. »
Pourtant, sous une apparence foutraque et tapageuse, Le Vin des morts dégage une vraie puissance iconoclaste, surpassant le simple galop d’essai d’un écrivain en herbe avide de reconnaissance. Une puissance due en partie à la subversion qui mine malicieusement les codes et conventions de la bourgeoisie de l’époque. Car en suivant Tulipe dans le dédale des catacombes, le lecteur devine en sourdine que cet univers de remugles et de miasmes n’est sans doute que le nôtre…

Lesensdemavie-RomainGaryLe Sens de ma vie, entretien de Romain Gary, éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, un entretien radiophonique de Romain Gary réalisé en 1980 pour Radio-Canada. Le 2 décembre de cette même année, l’écrivain se tirera une balle dans la bouche. Le sens de ma vie a-t-il alors des allures de bilan, comme le laisse présager le titre ? Pas complètement, car l’homme aux innombrables pseudonymes sait mieux que quiconque brouiller les pistes et cultiver le mystère. Mais d’anecdotes étonnantes en confessions du bout des lèvres, des points fixes finissent par dessiner, sinon une biographie, du moins une trajectoire unique dans le ciel de la littérature française. À cet égard, la mère, Mina, fait assurément figure d’étoile polaire, ou de « centre de gravité » comme il le reconnaît lui-même. Et s’il évoque presque incidemment les femmes qui ont partagé sa vie (l’écrivain Lesley Blanche, l’actrice Jean Seberg), il ne cesse de revenir sur cette fée « extravagante » qui se pencha sur son berceau pour lui promettre une carrière d’écrivain célèbre.
Étonnant  exemple de prophétie autoréalisatrice qui le conduira à obtenir deux Goncourt en 1956 et 1975, cas unique dans l’histoire de ce prix littéraire. Mais avant la consécration, on retiendra les touchants aveux sur les premiers pas dans cette vocation : « Mes premiers efforts littéraires, je les recopiais dans un cahier en écriture d’imprimerie pour me donner l’illusion d’être publié… »

Tout afficher