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18 07 2017

Rien n’est moins inutile que de faire des ronds dans l’eau

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Rien n’est moins inutile que de faire des ronds dans l’eau

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard

En résidence pour la première fois, Laurent Albarracin séjourne au Chalet Mauriac du 10 juillet au 18 août afin de se consacrer à un projet intitulé Pourquoi ? Ce texte, pour lui inhabituellement long, élaboré à partir d’une litanie de questions, lui permettra de poursuivre ce qui lui est essentiel : une approche poétique du monde et de la chose.

Peut-être convient-il, pour une meilleure appréhension de cet entretien, d’éclairer le lecteur peu familier de l’auteur, en lui faisant saisir - en quelques lignes - la subtilité, non dénuée d’humour, de cette exploration de la chose. Elle provient d’un recueil qui a pour titre (évidemment) Le Grand Chosier1.
 
Le poirier fait voir le poirier, telle est peut-être sa principale fonction. Le poirier est une sorte de livre ouvert, et ouvert à la page du déploiement. Il exhibe, il exalte, il exaspère sa forme. Il répète son motif.

 Il y a pas mal de choses qui sont des choses : une assiette, un abricot, une carriole, un lac. Et même un roi. Un roi est une chose. S’il n’était pas une chose, il ne serait pas un roi. Il ne serait pas conforme de la même manière à un roi, ne ressemblerait pas aussi royalement à un roi. C’est la chose qui légitime le roi. De même c’est la chose peuple qui popularise le peuple.
 
Maintenant (dit le roi) l’entretien peut commencer.
 
Dans Le Grand Chosier, livre dans lequel vous vous intéressez à un grand nombre de choses, vous écrivez : « Les choses ont ceci de particulier qu’elles sont plus générales qu’elles en ont l’air. » Pourquoi donc la chose ?
 
Laurent Albarracin : Ma poésie est une poésie des choses, clairement revendiquée dans la lignée de Francis Ponge. Elle n’est pas subjective, pas personnelle, elle parle du monde et des choses. Elle devient aussi un peu plus spéculative. Creuser la chose signifie qu’on ne peut dire d’une chose que ce qu’elle dit d’elle-même. Je vais souvent vers la tautologie, vers l’évidence poétique. Dans le projet que j’ai ici, Pourquoi ?, il s’agit encore de faire parler la chose, c’est-à-dire de lui faire dire elle-même ce qu’elle dit en étant. J’ai l’impression que c’est en imprimant la répétition à travers la chose qu’elle peut se révéler. Et je ne peux aller au cœur de la chose qu’en la faisant revenir sur elle-même. 
 
Dans ce projet, à partir de cette formule d’Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit. », vous dites vous interroger spécialement « sur cette chose singulière qu’est une rose ». Pourquoi donc la rose parmi tant de choses ?
 
C’est un motif tellement ancien, presque éculé aussi. Il est tout à fait inactuel d’écrire sur la rose au XXIe siècle, mais c’est une position à laquelle je tiens. En même temps, c’est un objet qui peut encore être investi aujourd’hui. Pourquoi alors ne pas réinterroger la rose, comme objet encore valable en poésie.
 
Pourquoi ?, justement, est le titre du texte sur lequel vous allez travailler, et dont vous disiez, avant d’entrer en résidence, qu’il ne vous donne pas entièrement satisfaction. Pourquoi donc manque-t-il quelque chose ?
 
Je voudrais poursuivre cette litanie de questions que permet bien ce temps long d’une résidence et, en même temps, je sens bien qu’il faudra élaguer des choses. Certes c’est un peu curieux de faire une résidence d’écriture poétique parce que la poésie est plutôt, en ce qui me concerne, un moment de grâce. Mon écriture, plutôt fragmentaire. Ma poésie, plutôt quelque chose qui répond à une sollicitation du monde extérieur. Il y a alors une forme de contradiction à se dire que l’on va se mettre à une table de travail pour écrire un poème. Mais avec la forme de ce projet, je peux dérouler des suites de questions pour entrer vraiment dans mon sujet, quitte à ensuite revenir et enlever ce qui est en trop.
 
Il s’agit de votre toute première résidence d’écriture. Pourquoi donc ce désir, qui n’a, semble-t-il, cette fois, rien d’obsessionnel ? Et pourtant de venir dans ce lieu, au milieu des pins, où de rose il n’y a sans doute point…
 
Effectivement, il y a peu de fleurs ici… Et à cette contradiction… je n’ai pas trop de réponse ! Le cadre naturel est quand même propice à la rêverie, à la concentration aussi. J’avais ce désir d’une résidence comme expérience. Liée surtout à ce projet qui est un poème long, auquel je ne suis pas habitué. Une envie de se plonger dans une écriture de longue haleine, moins évidente, et de permettre les conditions de sa réalisation. Débarrassé des contingences du quotidien. Disponible avec soi-même. Et ce qui me plaît dans cette résidence est qu’elle offre un vrai temps pour l’écrivain, sans contrainte, organisée dans le respect de l’auteur.
 
Le lieu n’est pas chargé non plus du poids de Mauriac, sa figure n’est pas pesante, son fantôme peu présent. Hier d’ailleurs, dans le parc, un homme se promenait avec un appareil pour essayer de capter des ondes paranormales - sorte de Spirit box (!!) - mais il m’a dit ne pas avoir établi de contact avec François Mauriac…
 
Dans le premier poème qui ouvre Le Grand Chosier, vous écrivez :
Et revoilà nos ronds dans l’eau.
Ronds dans l’eau qui sont toute la poésie.
Rien n’est moins inutile que de faire des ronds dans l’eau…
 
Oui, on ne peut pas dire qu’il y ait une grande efficacité, une grande audience de la poésie dans notre monde. Le paradoxe est que la liberté du poète est de créer — et là, peut-être, est son vrai travail — ce qui paraît un peu vain, inefficace. Là est son utilité. Là est ce paradoxe entre l’utilité et l’inutilité du poète.

 
1 Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, éditions Le Corridor bleu, 2015.

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