Résidences de créateurs : le champ des possibles

Résidence d’auteurs en librairie : recueillir le monde

Résidence d’auteurs en librairie : recueillir le monde

Rencontre avec Jake Lamar À la librairie de Bobigny – Photo : MC93.

Par Mathilde Rimaud


Lorsqu’on parle de résidence d’auteurs, surgit l’image d’un écrivain assis à sa table, entouré de silence, dans une maison dédiée aux arts des lettres et peut-être même perdue au fonds des bois…
Dès lors l’expression « résidence en librairie » sonne plutôt comme un oxymore… Et pourtant ! Loin des imageries, des projets se vivent depuis quelques années dans le cœur de ces magasins atypiques et vivants… qui deviennent alors pour les auteurs autant d’espaces où tremper leur plume dans l’encrier vivant du monde.
À la rencontre des lecteurs
 
« Bonsoir mes amours,
Je ne sais pas où je serai quand vous lirez ces lignes. Une immense tempête souffle sur Kuujjuaq et me coupe du monde. En attendant, la bonne vieille poste redevient le moyen le plus sûr de vous donner de mes nouvelles. C’est aussi bien, au fond, car ce que j’ai à vous dire n’est pas facile. De vive voix, cela sortirait tout croche. Devoir coucher ces mots sur le papier m’aide à bien les peser, tout comme cela vous aidera, je l’espère, à les lire posément. »
 
Telle est la lettre déposée en février 2014 par l’auteur québécois Gilbert Turp aux amateurs de la librairie Le Port de Tête de Montréal… Un appel à recevoir des lettres en réponse pour bâtir à plusieurs un roman épistolaire collaboratif.
 
Première du genre, cette résidence en librairie a ouvert le bal d’un dispositif porté jusqu’en 2015 par le Conseil des arts de Montréal et confié depuis aux organismes professionnels, en l’occurrence l’Association des Libraires du Québec.
En France, deux dispositifs comparables existent : la Région Ile-de-France a accompagné environ 280 résidences d’auteurs depuis 20071 et la Région Centre-Val-de-Loire développe depuis 2 ans le programme « Auteurs associés »2.
 
Au cœur de ces différents dispositifs, une même intuition : la rencontre avec le public peut faire partie intégrante du processus de création. L’auteur, même s’il crée dans la solitude, n’est pas coupé du monde. Son écriture est le fruit d’une maturation de sa perception du réel. La résidence favorise cette porosité créatrice, en permettant la rencontre entre un projet d’écriture et un lieu que la présence de l’auteur va mettre en mouvement, dans le cadre d’un compagnonnage.
Dans les trois dispositifs cités, la librairie est l’un des lieux possibles parmi d’autres, bibliothèques, hôpitaux, associations… L’auteur et le lieu forment un couple essentiel au projet : ils répondent conjointement à un enjeu posé et tirent ensemble le fil ténu qui permettra de relever le défi initial. Bien qu’espace commercial, la librairie a toute sa place dans ce type de démarche.
Nathalie Maillé, directrice générale du Conseil des arts de Montréal : « Pour la première résidence en librairie, nous ne savions pas comment les clients allaient recevoir la proposition et nous étions un peu inquiets. Mais en fait ce fut un grand succès. Permettre ces résidences dans des espaces lucratifs nous permet, à nous institution, de mieux comprendre leur réalité, de mieux les connaître et de décloisonner les secteurs d’intervention. »
En Ile-de-France, la librairie indépendante apparaît aussi comme un partenaire très naturel, car sa vocation profonde de défense de la biblio-diversité lui confère un rôle d’intérêt général qui va dans le sens de l’objectif poursuivi par le dispositif de résidence. En outre, libraires et auteurs se côtoient régulièrement et aiment à se retrouver.
Ainsi, la librairie L’odeur du Book (Paris, xviiie) a proposé à Luc Bénazet, poète client de la librairie, de s’emparer de l’un des outils fondamentaux de la librairie : sa vitrine. Cette librairie travaille en effet particulièrement cet espace, lieu de l’affirmation d’un certain regard sur le monde. En proposant à l’auteur de faire sien cet outil, elle lui offrait la possibilité de « donner à voir les ouvrages que les auteurs aujourd’hui lisent3 », ceux qui constituent leur nourriture profonde. Pendant dix mois, l’auteur a donc invité des poètes ou des revues à composer leur propre vitrine de poésie, pour les clients de la librairie et les passants. Les livres des invités de l’invité… comme une mise en abyme parlant du rôle fondamental de passeur du libraire.
 
Rendez-vous là-bas
Pendant plusieurs mois, les auteurs choisis se partagent donc entre l’écriture, qui représente environ 70% de leur temps (ils reçoivent une bourse d’écriture pour cela) et la rencontre avec les publics du lieu compagnon. Ateliers d’écriture, lectures, présentation de coups de cœur, co-écriture… peu importe la forme. C’est la régularité des rencontres, au fil du temps, qui fait rentrer dans l’intimité de l’écrivain au travail et nourrit en retour l’auteur. Certains sont plongés dans leur travail d’écriture, qu’ils alimentent très directement au fil des rencontres ; d’autres profitent de ces temps pour collecter de l’information ou s’essayer à des genres nouveaux…
 
Nathalie Maillé : Généralement, les écrivains sont valorisés une fois le travail terminé, après publication. Rares sont les initiatives qui font toucher du doigt au public le processus même du travail d’écriture.
 
Jake Lamar, auteur américain de romans noirs habitant Paris depuis 22 ans, est actuellement en résidence à la librairie de Bobigny. Pendant 9 mois, il propose des temps forts autour du thème « roman noir et société ». Ateliers d’écriture à la bibliothèque municipale, rencontre mensuelle à la librairie avec un auteur complice à chaque fois différent4, ateliers dans un lycée… Le projet est né de sa complicité avec Nicolas Bigards, metteur en scène associé à la MC93, où l’auteur avait déjà mené une résidence en 2009-2010. L’envie de travailler à nouveau ensemble… la MC93 fermée pour travaux : Nicolas Bigards imagine un projet multi-partenarial porté par la librairie indépendante de la ville qui emporte les adhésions.
 
Aline Charron, co-gérante À La librairie : C’est la première résidence que nous organisons au sein de la librairie. Nous sommes toujours partants pour de nouveaux projets et là, il nous semblait que cela permettait de faire se croiser les publics des différentes institutions culturelles du territoire, bibliothèque, MC93, librairie et cinéma. Nous avons parlé avec Jake des différents acteurs mobilisables et nous avons bâti un programme souple, qui reste évolutif au gré des rencontres.
 
Jake Lamar : Lorsque Nicolas m’a parlé de monter la résidence à la librairie, idée qui ne m’avait jamais traversé l’esprit, je me suis dit que c’était vraiment formidable. J’ai tout de suite eu envie de reconstruire là un peu de l’ambiance que j’avais trouvée à mon arrivée à Paris dans les rencontres d’auteurs organisées par la librairie The Village Voice. Une vraie communauté d’amoureux de littérature anglophone s’était formée dans ce lieu : lorsqu’elle a fermé ses portes, je me suis senti orphelin et n’ai plus vu certaines personnes que je retrouvais là. La librairie est un lieu propice pour construire ce type de communauté, pour partager ce plaisir. C’est pourquoi j’ai proposé ces rencontres mensuelles, les mardis du polar, pendant lesquelles nous décortiquons avec l’auteur l’un de ses livres en particulier, choisi et annoncé à l’avance, avec dans la tête l’idée de démystifier le processus de création littéraire, de rentrer dans le côté artisanal de la chose. Même si nous parlons aussi du résultat obtenu, je me focalise sur la recette… C’est ce qui m’avait été utile et inspirant lorsque j’écoutais parler les grands auteurs dans cette librairie de Saint-Germain-des-Prés. Les ateliers d’écriture que je propose à la bibliothèque Elsa Triolet poursuivent le même but : à partir de textes issus de romans noirs à thématique sociale, nous analysons les outils utilisés par l’auteur pour construire son récit, créer le suspens…
 
La librairie devient naturellement le cœur vivant du projet.
Aline Charron : Les gens viennent nous raconter ce qu’ils ont vécu avec l’auteur lors des ateliers. C’est très valorisant, la librairie, encore jeune puisque nous n’avons ouvert qu’en 2012, est grâce à cela véritablement repérée comme une institution culturelle à part entière, faisant le lien entre tous et dépassant la tension habituelle entre commerce et culture.
 
Jake Lamar travaille en parallèle sur un roman noir qui sera publié à la fois comme roman et sous forme de feuilleton radiophonique sur France Culture.
 
Jake Lamar : Il est difficile de dire si ce que je vis précisément à travers la résidence nourrit directement le travail en cours. Tout peut alimenter un projet. En revanche, la soirée d’inauguration de la résidence par exemple, a été très importante car Nicolas Bigards avait monté un extrait du premier volet radiophonique avec trois comédiens, joué dans la librairie. Cela m’a permis pour la première fois d’entendre mon travail mis en bouche et en musique et de me rendre compte de ce que cela pouvait donner. Ce fut très enrichissant.
 
Une riche étoffe, tissée fil à fil et dont les répercussions se feront sentir longtemps dans la librairie et dans la Ville.
 
Se rapprocher des auteurs, un pari de libraires
L’idée de faire venir et de choyer un auteur, de lui faire rencontrer sa ville et un public choisi, a germé dans l’esprit de François Boyer, libraire à La Librairie générale d’Arcachon5 il y a deux ans. En discutant avec la directrice d’un hôtel de charme de la Ville d’hiver et avec un éditeur bordelais, l’idée folle s’est concrétisée.
Les auteurs ne se sont pas fait prier, de Colombe Schneck à Arnaud Cathrine, pour venir passer quelques jours dans un bel hôtel, et découvrir, accompagnés d’un guide hors pair, les délices du Bassin d’Arcachon. Chaque année, cinq auteurs, photographes, illustrateurs sont ainsi accueillis dans le cadre d’un partenariat strictement privé entre l’hôtel et la librairie, et les textes ou images produites dans le cadre de cette résidence (et qui doivent au moins citer l’hôtel) sont ensuite édités dans un recueil millésimé, par les éditions Les bijoux de famille.
Cette volonté de se rapprocher des auteurs, d’être pour eux un lieu particulier d’inspiration, se lit également à travers d’autres types d’initiatives.
Ainsi au Québec, les libraires ont développé l’idée de proposer aux auteurs de « jouer » au libraire une journée durant : c’est l’opération « les auteurs se font libraires6 » qui permet aux auteurs de venir, certes, dédicacer leurs propres ouvrages, mais surtout conseiller les lectures qui les ont marquées et découvrir le métier de libraire un peu autrement…
Et les dîners en compagnie d’auteurs, réservés à un public choisi, commencent à émerger parmi les libraires comme une autre façon de partager avec leur clientèle le lien privilégié qu’ils entretiennent avec les auteurs…
Les libraires ont bien ont un rôle essentiel à jouer pour faire entrer leur public au cœur de la création…
 
1. http://www.iledefrance.fr/aides-regionales-appels-projets/residences-ecrivains
2. http://livre.ciclic.fr/vie-du-livre/situ-ciclic-soutient-les-auteurs-et-la-creation-litteraire
3. https://odeurdubook.wordpress.com/rencontres/luc-benazet-en-residence/
4. http://www.mc93.com/fr/article/les-mardis-du-polar
5. http://librairiegeneralearcachon.blogspot.fr/2015/01/colombe-schneck-en-residence-dauteur.html
6. http://www.alq.qc.ca/_nouvelles/2015/09/tournee-les-auteurs-se-font-libraires.html

 

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