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08 12 2015

Réservez votre ticket pour un voyage... immobile

Propos recueillis par Nathalie André


Réservez votre ticket pour un voyage... immobile

Cécile Léna – Photo : Mélanie Gribinski / Écla Aquitaine

« Je crée des espaces, je les écoute et ils me racontent une histoire ». C’est ainsi que Cécile Léna présente ses maquettes mises en scène, en son et en lumière comme des spectacles miniatures que l’on visite dans une alcove fermée, muni d'un casque audio. Grande voyageuse, scénographe, créatrice de costumes, elle est aussi plasticienne et dessinatrice.

Depuis 2008, soutenue par l'OARA, l'Office artistique de la région Aquitaine et inspirée – entre autres – par ses voyages en Asie, elle a créé trois œuvres,  : L’espace s’efface (2008) qui présente quatre pièces d’une maison d’inspiration indochinoise ; Des airs et des accords (2010) commandé par l’Opéra national de Bordeaux, constitué de deux maquettes architecturées et Jazzbox, en collaboration avec Philippe Méziat1 (2013) qui regroupe huit fictions en huit lieux fantasmés du jazz.
« Free Ticket, une scénographie connectée » est le nouveau projet sur lequel elle a travaillé pendant sa résidence au chalet Mauriac, en partenariat avec Écla, Lettres du monde et les éditions Élytis. Prévu pour être installé dans la gare de Bordeaux en 2017, il était présenté avec ses dessins, ses ouvrages publiés chez Élytis et les cabines abritant les maquettes de L’espace s’efface aux rencontres « Carnet de voyage – une écriture du monde », organisées par Lettres du monde, du 4 au 6 décembre dernier, au marché des Douves de Bordeaux, nouvellement réhabilité en espace culturel.

Nathalie André – Free Ticket va être le 4e projet scénarisé avec des maquettes mises en scène. Comment est née cette idée de fabriquer et d’animer des maquettes qu’on « visite » comme un mini voyage ?
 
Cécile Léna – Je suis scénographe de théâtre, je fais donc des décors et des costumes mais, parallèlement, pendant 15 ans, j’ai beaucoup voyagé et surtout en Asie du sud-est. Le dessin est ma manière de rencontrer un pays mais aussi de chercher ma propre solitude dans l’épreuve du voyage. Je m’impose de produire et de dessiner 6 heures par jour des portraits et surtout beaucoup d’architecture. En 2000, chargée de tous ces voyages, des dessins et de mon métier de scénographe – qui consiste à créer des espaces, à raconter des histoires et à faire voyager les gens –, j’ai commencé à fabriquer, de manière instinctive, des maquettes inspirées des architectures que j’ai visitées. J’ai créé en volume des espaces que je n’avais pas vus mais qui émergeaient de sensations ressenties en visitant de vieilles maisons indochinoises, notamment à Savannakhet, lié pour moi à Duras2. J’ai ensuite ajouté du son, de la lumière et des scénarios fictionnels constitués d’extraits de littérature et de poésie existantes et c’est devenu de petits spectacles miniatures. Les maquettes font en général 80 x 50 cm de haut et sont travaillées sans échelle pour que le spectateur, entrant dans une cabine qui les isolent, soit immergé dans une ambiance proche du rêve ou du souvenir.
 
N. A. – Pour ce nouveau projet, vous ajoutez une nouvelle strate puisque vous créez cette fois un habitacle qui abritera ce scénario de maquettes... De quelle manière va-t-il s’inscrire dans les rencontres autour du Carnet de voyage ?
 
C. L. – Cet habitacle, un faux wagon de train donc, sera une expérience sensorielle, pas seulement un décor. Il sera installé dans la gare de Bordeaux au moment de l’arrivée de la LGV (ligne à grande vitesse) en 2017. À l’intérieur il y aura une bande son, une sensation de vitesse, des paysages en trompe l’œil défileront par la fenêtre, etc. Dans ce wagon animé, seront installées quatre maquettes et j’inviterai trois ou quatre voyageurs à monter et à se laisser porter le temps d’un voyage immersif de 4 minutes. Le scénario que je suis en train d’écrire, portera le spectateur d’un lieu à un autre. Le projet « Free ticket » se relie donc tout naturellement à la question du voyage. Le faux train lui-même sera un embarquement, un voyage... immobile.
Ces quatre maquettes seront la suite architecturale de L’espace s’efface avec les mêmes volumes et les mêmes espaces que je vais transformer. Par exemple, l’antichambre – qui est la première pièce de L’espace s’efface  – va devenir ici une chambre d’hôtel des années 50, à Shanghai ; la maquette de la terrasse – la dernière de la série – va devenir une petite gare de province. Pour que tout ça existe, je travaille avec de jeunes chercheurs de l’Inria (l'Institut national de Recherche en informatique et en automatique) pour le développement de la partie connectée. Ils font des choses extraordinairement complexes mais ce sera invisible. La technologie sera mise au service des sensations, de la poésie et de l’illusion.
« Free ticket » est en soi une forme de carnet de voyage même si ce n’est pas dessiné. C’est dans cette idée que Xavier Mouginet, qui dirige les éditions Élytis3, m’a proposé de présenter ce projet et d’exposer mes dessins et les livres qu’on a publiés ensemble pour les rencontres de Carnet de voyage puisque le thème de la manifestation est l’Asie du sud-est.
Et là, dans la maison de Mauriac, cette question du temps arrêté est prégnante. Je me sens d’ailleurs ici un peu comme dans une maquette, un habitacle revisité et dans lequel, à chaque résidence, un nouveau scénario peut s’inventer.

1. Philippe Méziat a été professeur de philosophie à Bordeaux, chroniqueur spécialisé pour Jazz Magazine depuis 1989 et pour le journal Sud Ouest (1989-2008), il est aussi collaborateur du site Citizen Jazz. Il a fondé entre 2001, le Bordeaux Jazz Festival.

2. Le Vice-consul est un roman de Marguerite Duras publié en 1966 aux éditions Gallimard. Il se situe dans les Indes britanniques des années 1930, entre Calcutta, Savannakhet et Lahore. En 1972, Marguerite Duras reprend le thème du roman pour écrire la pièce de théâtre India Song qu’elle adaptera ensuite pour le cinéma en 1975, avec Benoît Jacquot.

3. Fondée en 2000, à Bordeaux, par Xavier Mouginet, Élytis publie des livres de voyage, de la littérature et des beaux livres. Le catalogue présente aujourd’hui plus de 250 ouvrages.
› http://www.elytis-edition.com/
› http://ecla.aquitaine.fr/Ecrit-et-livre/Edition/Salon-du-livre-de-Paris/Salon-du-livre-de-Paris-du-20-au-23-mars-2015/Interview-editions-Elytis-Xavier-Mouginet