Films

18 07 2014

Rencontre avec Thomas Cailley autour de son film Les Combattants

Et un entretien filmé de Thomas Cailley (voir ci dessous)


Rencontre avec Thomas Cailley autour de son film Les Combattants

Premier long-métrage de Thomas Cailley, par ailleurs réalisateur de Paris Shangaï, un court-métrage très remarqué, Les Combattants a été tourné en Aquitaine. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes 2014, il a remporté pas moins de quatre récompenses : le prix de la Fipresci, le label Europa Cinéma, le prix de la SACD et l’Art Cinéma Award. Le film a de plus été couronné de trois Cesars 2015 : le meilleur premier film, la meilleure actrice pour Adèle Haenel, le meilleur espoir masculin pour Kévin Azaïs. Son succès ? Une comédie irrésistiblement drôle, l’art de traiter de sujets graves avec humour, par le télescopage de deux personnages à l’énergie incandescente.

Propos recueillis par Christophe Chauville

ThomasCalleyChristophe Chauville – Il semble que le point de départ de ce premier long-métrage ait été votre envie de filmer une région précise…
Thomas Cailley – Oui, au moment même où je commençais à écrire, j’ai pris un train et je suis revenu près du lac de Lacanau, où j’avais souvent passé mes vacances lorsque j’étais enfant. Il y avait-là quelque chose que j’avais envie de capter, une ambiance particulière liée à ces décors d’immensité, ces forêts et ces lacs. Des paysages faits de lignes droites : des lignes d’horizon, des routes, les pins.
Je voulais en retrouver une traduction dans mes personnages : d’un côté Arnaud qui dégage cette impression de stabilité, une force tranquille à l’image de ces paysages. Et de l’autre Madeleine qui est une sorte de « Calamity Jane », un cyclone, ou plutôt un incendie, comme ceux qui ravagent les forêts d’Aquitaine chaque été.
Puis j’avais en tête l’aboutissement de l’histoire, cet Éden en pleine nature, et j’avais envie de filmer un petit fleuve qui traverse les Landes de Gascogne, la Leyre. Sur ses rives sablonneuses, les arbres ne tiennent pas : ils tombent, s’affalent au-dessus de l’eau, ce qui forme une sorte de forêt-galerie, avec un aspect originel, primitif. La lumière y est particulière, très solaire, dorée, c’est un décor très « chaud » et accueillant…
J’ai grandi en Aquitaine, et je n’ai jamais pensé pouvoir faire le film ailleurs. Du coup, nous n’avons même pas tenté de solliciter l’aide d’une autre Région !
 
C.C. – Comme dans votre court-métrage Paris Shanghai, vos héros sont velléitaires, se déplacent constamment…
T.C. – J’aime les personnages en mouvement, qui croient en quelque chose et agissent. Je voulais aller à l’encontre de ce portrait d’une jeunesse sans but et paumée, souvent proposée au cinéma et à laquelle je ne souscris pas. Autour de moi je vois au contraire des jeunes gens avec des projets, qui tentent des choses, n’ont pas peur d’essayer ni de faire des erreurs.
L’autre point commun entre mon court et mon long-métrage, c’est le duo de personnages. Madeleine attend la fin d’un monde, tandis qu’Arnaud vit complètement au jour le jour, reproduisant un mode de vie qu’il connaît. L’opposition de ces deux visions, de ces deux rapports au monde donne le ton du film. On peut se poser des questions profondes sans entrer dans des débats théoriques. Mes personnages n’ont pas le temps de tergiverser : ils agissent, cherchent des solutions, trouvent des moyens de réinventer le monde, que ce soit s’engager dans l’armée, tomber amoureux ou manger un renard. La comédie se trouve ici : à un point de jonction entre le concret et l’existentiel.
 
C.C. – Pourquoi avoir choisi à nouveau le schéma du duo comique, contrasté et complémentaire ?
T.C. – C’est une figure qui permet d’échapper à toute « contemplation »…
Ce qui est intéressant, c’est d’assister à leurs échanges, leurs collisions. C’est une source inépuisable de comédie. Après il faut savoir jouer avec les codes : Les combattants c’est un « duo amoureux », mais le récit n’obéit pas pour autant aux règles de la comédie romantique : le film glisse d’un genre à l’autre, du buddy movie au récit d’aventure, de la comédie sentimentale au film d’anticipation.
 
C.C. – Et c’est dans le cadre rigide de l’armée que les personnages apprennent à se connaître…
T.C. – Je trouve très étonnant que cet environnement ne soit pas davantage filmé en France… C’est pourtant une institution très importante dans notre société, puisque l’armée est réellement le deuxième moteur d’embauche, derrière McDonald’s, avec dix à quinze mille nouveaux contrats signés chaque année. J’étais intéressé par le motif, mais je ne cherchais pas à en faire le sujet du film. Ce qui m’intéresse, c’est la raison pour laquelle ces jeunes viennent frapper à la porte des bureaux de recrutement : qu’est-ce qu’ils en attendent ? À quoi rêvent-ils ? Je voulais être juste dans ce que je racontais et pour cela j’ai tout simplement décidé d’effectuer moi-même la préparation militaire dont il est question dans l’histoire du film. Certaines scènes et plusieurs personnages en sont directement inspirés.
 
C.C. – Votre personnage féminin est très inhabituel, comment l’avez-vous conçu ?
T.C. – Il y a chez elle une énergie, une force physique spectaculaire, mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg. L’actrice qui l’incarne, Adèle Haenel, est une vraie sportive, mais ce qui m’a conduit vers elle, c’est d’abord qu’elle donne une vérité, une justesse aux croyances de Madeleine.
C’est un personnage complexe, à la fois hyper rationnel, sûr d’elle et aussi inquiète, qui prédit l’apocalypse environ toutes les cinq minutes. Mais elle n’est jamais dans l’hystérie, tout vient très naturellement chez elle : Madeleine parle de la fin du monde comme elle balance un coup de boule, comme ça, l’air de rien. Et Adèle est très drôle ! Je ne suis pas sûr que cette combinaison, indispensable, existe chez une autre actrice.
 
C.C. – Face à ce « phénomène », désiriez-vous qu’Arnaud apparaisse finalement comme le « sexe faible » ?
T.C. – Selon moi, Arnaud ne se détermine pas d’après sa virilité ou sa faiblesse, cela aurait été caricatural et réducteur. Il est plutôt question pour lui de « pleins » et de « vides » : Arnaud est dans la disponibilité, l’accueil, l’écoute. C’est un personnage qui évolue énormément pendant le film : il se construit, grandit, devient un héros de cinéma. Ce qu’il fait pour cette fille est impressionnant. De la même façon Madeleine n’est pas seulement un personnage « viril ». Elle a simplement décidé d’être dans la maîtrise totale de son corps et des contraintes qu’elle s’impose. C’est d’ailleurs ça, leur aspiration à la liberté, leur indifférence aux stéréotypes et au regard des autres, qui les réunissent.
 
C.C. – Comment avez-vous imaginé cette très belle scène d’amour au bord de l’eau ?
T.C. – Mais j’ai l’impression que leur première rencontre est déjà une scène d’amour ! Il la mord car il a envie d’elle, et si elle ne le supporte pas, c’est évidemment parce qu’il l’attire. Dans la scène en question, je voulais aussi donner une impression de lutte, un combat en écho à la séquence de rencontre. Au bord de la rivière, les corps se touchent donc à nouveau, comme dans une joute, avec un rapport de désir brut, presque animal. C’est une sensualité qui appartient à leur relation singulière.
 
C.C. – L’hybridation des genres a-t-elle constitué un frein dans la quête des financements ?
T.C. – C’est au contraire ce qui a excité, je crois, nos partenaires : ils devinaient que le film se détournerait des voies classiques et ne serait jamais monochrome.
Passer de la comédie à la romance, puis au film d’aventure et même à la science-fiction, pose des problèmes de fabrication, car ces genres gourmands en termes de production. Comme notre budget n’était pas extensible, on a dû trouver des solutions inventives, sur le tournage et en postproduction. Le film traite de sujets sérieux, du sens qu’on donne à sa vie, mais c’est aussi un spectacle, et je voulais que le spectateur prenne du plaisir, soit embarqué dans l’histoire, vive à fond le voyage d’Arnaud et Madeleine.
 
C.C. – Auriez-vous quelque chose contre les renards ?
T.C. – Le renard est un animal dangereux, non pas parce que sa chair est mauvaise, mais parce qu’il véhicule beaucoup de maladies et de parasites. Je me demandais comment allait se passer le contact avec les acteurs. Mais l’animal qu’on a fait venir était très paisible, une vraie peluche ! Nous avons eu un mal fou à « l’énerver » pour les besoins de la scène !

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