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Regards sur la création : Jeunes et création d’aujourd’hui

Regards sur la création : Jeunes et création d’aujourd’hui

©Catherine Lefort

Entretien avec Carole Desbarats et Benoît Labourdette


Propos recueillis par Catherine Lefort

Dans un monde de profusion d’images de toutes sortes, l’éducation à l’image devient un enjeu d’éducation au sens large. À travers leurs pratiques et leurs réflexions, Carole Desbarats et Benoît Labourdette croisent leurs regards sur l’absolue nécessité de sensibiliser les jeunes aux images. Une question de démocratie.
Catherine Lefort – Avec la multiplication des outils numériques et des écrans, le rapport aux images – leur création, leur diffusion – a-t-il changé parmi le public jeune ?

Benoît Labourdette – J’observe que l’acte de production d’images, devenu quotidien, ce n’est pas un geste de création, mais plutôt une forme de conversation, autant chez les adultes que chez les jeunes. On converse avec des images sur Facebook, twitter et autres réseaux sociaux… La facilité que procurent les outils numériques (téléphones mobiles, tablettes) amène à utiliser l’image comme un langage direct. L’utilisation de l’application Snapshat1 en est un exemple.
La pratique de la création est très rare, pas plus aujourd’hui qu’hier. L’arrivée de ces moyens de production démocratisés n’amène pas plus de démarches de création.

Carole Desbarats – Totalement d’accord. L’apparition des petits appareils photos Instamatic n’a pas multiplié les Henri Cartier-Bresson. En revanche, ces nouveaux outils multiplient l’usage des photos et des images.
Une chose a changé me semble-t-il : la profusion des images et des vidéos de courte durée – notamment sur Internet – a changé le rapport à la perception du temps proposé dans les récits et les narrations.
Cette modification profonde est repérable dans toutes les cultures. Par exemple dans l’éducation, les MOOCS2 sont des modules d’enseignement fondés sur des sessions de 15 minutes, subdivisées elles-mêmes en 3. On va vers une modification de la perception de la durée. Et je me garderai bien de dire si c’est bien ou mal.
Paradoxalement, la durée des films augmente. Sur les écrans, on va trouver couramment des films de deux ou trois heures… C’est-à-dire que l’évolution ne va pas uniquement vers le bref.

C.L. – Et  en quoi l’éducation artistique, et plus particulièrement l’éducation à l’image est-elle essentielle à la construction de la personnalité des jeunes ? À la formation du citoyen de demain ?

C.D. – Il est important de faire la différence entre l’enseignement du cinéma et l’éducation à l’image. L’enseignement dispense une discipline précise et suppose des savoirs à acquérir, des chemins balisés de « de A à Z ».
Alors que l’éducation à l’image intègre une pratique, elle est une dimension qui contribue à la construction de la personnalité du jeune, du futur citoyen.
Cette question est cruciale parce que la manipulation des images par les enfants est « naturelle ». On se rend compte de plus en plus qu’ils en ont une grande maîtrise, mais en revanche, ils en ignorent les données, les constituants.
Il me semble donc très important que tous les enfants bénéficient d’une éducation à l’image – non pas fondée sur le décryptage comme on l’a pensé dans les années 70 où des professeurs plein de bonne volonté dont je faisais partie ont essayé d’apprendre aux enfants à décrypter des publicités… C’était une erreur tragique car on allait à l’encontre du désir et du plaisir – mais plutôt tournée sur l’approche de ce que c’est que l’expression par l’image. En montrant par exemple de belles choses, en faisant de la création à un niveau modeste et réalisable dans l’école, il est possible d’enrichir l’éducation à l’image au sens global du terme, à l’inverse de l’idée qu’il faut absolument avoir vu les films de Chaplin, Godard… même si c’est un bonheur de les voir.

B.L. – Pour rebondir sur la question de la  citoyenneté et la démocratie
Je suis d’accord avec ces propos. Dans ma pratique, je suis plus confronté à la question de : « Comment fait-on ? » La dimension de la créativité est pour moi essentielle. Par comparaison, on n’apprend pas à lire et à écrire en commençant par l’orthographe et les règles de grammaire. On apprend une langue en s’exprimant : en racontant ses vacances, en écrivant une nouvelle, un poème… c’est-à-dire dans l’intentionnalité de construire un récit qui va s’adresser aux autres. Ensuite, l’orthographe et la grammaire permettront d’aller plus loin dans cette démarche vers les autres.
La pratique de l’éducation à l’image est du même ordre. C’est la construction d’un projet destiné à autrui qui va faire sens, qui va faire que le jeune, à sa manière, va s’approprier ce langage-là. Dans le cadre éducatif, il est primordial que les images produites par les jeunes aient un sens : c’est-à-dire adressées à quelqu’un. Mais cela implique aussi qu’il doit y avoir un lieu, un moment où l’on montre les images, dans un cadre institutionnalisé, que la pratique rentre dans la réalité de l’échange, pour dépasser l’exercice scolaire. Et parce qu’il y a cette finalité, avec cet enjeu fort, travail et plaisir se confondent.

C.D. – L’idée de l’adresse est très importante, elle évite la gratuité et l’absence de sens. Lorsqu’une création a du sens, elle est compréhensible par les autres. Elle porte un discours, qui peut être remis en question ou accepté par l’autre, c’est l’idée de l’action, de l’engagement qui est en jeu.Voilà pourquoi il s’agit d’éducation citoyenne très profondément.
Il faudrait remettre en avant quelque chose qui a été oubliée depuis 1995 : la « lecture » de films, collectivement dans une salle, sur grand écran. C’est-à-dire que l’enfant se voit adresser un film par un cinéaste, c’est important car les émotions qu’il perçoit, cette réalité augmentée qu’il vit, c’est ce qu’il proposera aux autres dans le film qu’il va créer avec son téléphone portable.
Pour moi, la lecture et la pratique sont deux choses qu’il ne faut pas séparer. Et au risque d’être provocante, je pense que l’on peut faire de la lecture de films sans pratique, mais qu’il ne faut pas faire de pratique sans lecture de films.

C.L. –  Qu’est-ce qui vous semble essentiel dans la pratique de l’éducation à l’image ?

B.L. – Pour moi l’essentiel est dans la pratique de création ou de réception, c’est le travail sur le regard. Regard sur ce que l’on nous adresse, regard sur ce que l’on a fait. Dans mes ateliers, quand je fais faire des films, je passe plus de temps à mettre en œuvre un dispositif où l’on regarde ensemble les films, à échanger, qu’à faire les réaliser.
Nous vivons dans un monde d’images, nous sommes confrontés à des milliers d’images chaque jour. Le sens d’une action sur l’image dans un cadre éducatif ne sert que si on porte le regard autrement, dans une dimension de « vivre ensemble », moment exceptionnel que l’on ne vit pas dans le quotidien.

C.D. – Nous sommes noyés dans un flux d’images que le marché nous impose. Le rôle de l’école et des animateurs comme Benoît est de faire découvrir d’autres images, des images artistiques, des images de telle sorte que les enfants feront la différence tout seuls. L’idée est de leur donner les moyens d’aiguiser leur goût. Peu importe qu’ils détestent Kiarostami, mais pourvu qu’ils sachent pourquoi…

C.L. – Que faudrait-il faire pour que l’éducation à l’image soit partie intégrante de l’enseignement à l’école ?

C.D. – La formation est essentielle, il faut commencer par ça.
La plupart des enseignants sont très consciencieux, mais se disent ne pas être formés à l’éducation à l’image. On ne leur donne pas les moyens d’être en maîtrise minimale, non pas de technologie, mais sur ce que sont les enjeux d’un film.

B. L.  – Pour intervenir souvent dans des classes et animer des formations pour les enseignants sur ces sujets, je me rends compte que, comme tu le dis, ils n’ont pas confiance en eux. Au fond, ils connaissent le cœur de l’enjeu, mais ils ne se sentent pas compétents. Souvent ils redoutent les questions techniques. Or aujourd’hui, avec les outils numériques, nous avons la chance de pouvoir fabriquer et diffuser des images sans que cela soit compliqué. C’est très récent.
Sauf que culturellement, un système hiérarchique entre professionnels s’est instauré entre ceux qui maîtrisent la technique et ceux qui ne maîtrisent pas.
Du coup, à part quelques-uns qui sont férus de cinéma, la plupart des enseignants ne se sentent pas capables. Il s’agit de les reconnecter avec l’idée qu’aujourd’hui c’est facile.
Il y a aussi une opportunité pédagogique à saisir avec l’utilisation des outils numériques qui est de donner un peu plus de place aux élèves dans ces questions techniques, que certains maîtrisent parfaitement. C’est très intéressant à plusieurs points de vue : d’abord parce que ces élèves apportent quelque chose dans le projet dont le cadre est porté par l’enseignant, confortant l’idée que c’est ensemble que l’on apprend et que chacun peut s’impliquer dans une création collective. Ensuite si l’enseignant apprend lui aussi quelque chose de ses élèves, c’est encore mieux, la pédagogie n’est pas à mon avis à sens unique. Et ce n’est pas de la démagogie de ma part.

C.D. – C’est l’effet « boomerang » en effet.
Je crois vraiment à ce que dit Benoît, il ne faut pas être démago, mais ces jeunes vont apprendre un regard différent, une perception différente, dont il ne faut pas que les enseignants, les exploitants de salles ou les animateurs se privent.
À propos de la réforme en cours sur les rythmes scolaires dans l’école primaire,  je suis favorable à l’instauration d’activités l’après-midi, mais encore faut-il se donner les moyens de faire appel à un personnel compétent, formé pour cela…
Par ailleurs, j’ai le sentiment de n’avoir pas lu ou entendu de réflexions sur la modification du « Pacte pédagogique », il s’agit du partenariat entre un enseignant et un animateur ou bien entre un enseignant et un exploitant de salle par exemple. Dans le cadre de cette réforme, il est question de réunir un enseignant, un exploitant de salle et un animateur : on a donc un « trio », ça change la donne.
J’ignore pour l’instant s’il existe des moyens de réfléchir à une véritable coopération entre eux : se rencontrer, travailler ensemble de manière à avoir des éléments de langage commun pour être d’accord sur l’essentiel, ce dont ont besoin les enfants.

B.L. – Sur cette question de l’aménagement des temps scolaires, je constate qu’il n’y a aucune concertation, aucun lien  avec les enseignants. Les écoles s’inscrivent à des activités proposées dans les communes : théâtre, danse… Le dispositif s’apparente à une garderie, certes une garderie améliorée… Et du coup, il n’y a aucune articulation avec le programme pédagogique.

C.D. – Donc, tu confirmes qu’il y a bien une scission entre l’instituteur et les personnels qui encadrent les activités de l’après-midi…

B.L. – Oui…

C.C. – C’est très dommageable car il est très important qu’une équipe entoure les enfants et que les membres de cette équipe bénéficient des savoir-faire des uns et des autres.

B.L. – Pour revenir à l’enjeu pédagogique de l’image, ce qui pose question est que, hormis les options « cinéma » dans les lycées, l’éducation à l’image n’est pas inscrite dans les programmes de l’Éducation nationale.

C.D. – Il existe le dispositif « École et cinéma », mais il est fondé sur le seul volontariat.

C.L. – Faudrait-il envisager une meilleure concertation entre tous les acteurs de l’éducation et les professionnels du cinéma pour développer l’éducation à l’image dans les établissements scolaires ?

B.L. – Les enseignants sont partants et motivés. Le nombre d’enseignants que je vois proposer des actions d’éducation à l’image à qui les projets sont refusés est désolant… Parce que ça dérange, parce que c’est compliqué de faire sortir des jeunes, de prévoir un transport, des assurances… Ces enseignants « moteur » sont souvent cassés dans leur dynamique.
En revanche, le ministère de l’Éducation nationale devrait avoir la volonté de mener une réflexion sur l’éducation à l’image, de l’introduire dans ses programmes…
Mais nous sommes dans un pays particulièrement immobile en matière d’éducation. Il suffit pour s’en convaincre de lire le rapport PISA3, sévèrement accablant pour la France. Personne ne veut le lire, personne n’y travaille ici, alors que dans d’autres pays, des efforts sont faits.
Cette question de l’image soulève le tapis de l’éducation…

C.D. – Je dirais que LES ministères doivent plus s’impliquer… Le ministère de l’Éduction nationale et le CNC, s’ils travaillent déjà ensemble, devraient s’investir et se concerter au même rythme et de la même manière sur les mêmes actions…
Par ailleurs, je milite vraiment pour la formation et la sensibilisation des échelons intermédiaires – les inspecteurs, les directeurs d’écoles – par des programmes bien pensés. De manière à ce qu’ils prennent conscience des apports considérables – émotionnels, cognitifs… – de l’éducation à l’image.
Comme Benoît, le rapport PISA m’a accablée… Ne devrait-on pas se dire que dans les fondamentaux de l’école, regarder et écouter – de même que lire, écrire, compter – c’est essentiel ?
Aujourd’hui, alors que les enfants passent un temps considérable devant les écrans, il est primordial de les aider à affiner leur écoute, à affiner leur regard, être en maîtrise et en plaisir par rapport à l’image, mais aussi être un peu plus dans leur vie finalement. L’éducation à l’image n’est pas un supplément d’âme, c’est essentiel.

Version intégrale de l’entretien paru dans Éclairages n°1

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    1. Snapshat est une application de partage de photos et de vidéos, dont la particularité est l’existence d’une limite de temps de visualisation du média envoyé aux destinataires.
    2. MOOC : Massive Open Online Courses, il s’agit de cours ouverts à tous et à distance.
    3. Program for International Student Assessment, en français : Programme international pour le suivi des acquis des élèves, étude menée par l’OCDE visant à mesurer la performance des systèmes éducatifs des pays membres et non membres de l’U.E.


    Carole Desbarats, directrice de la communication et de la diffusion des savoirs à l’École normale supérieure, critique et historienne du cinéma, elle anime le groupe de réflexion Les enfants de cinéma. Ancienne directrice des études de la Fémis, elle est l’auteur d’essais sur Éric Rohmer, Jean-Luc Godard, Atom Egoyan...

    Benoît Labourdette, réalisateur, producteur, formateur et fondateur du festival Pocket Films dont il a assuré la coordination jusqu’en 2010. Il enseigne la « convergence numérique » à l’université de la Sorbonne nouvelle et à l’École des beaux-arts de Paris. Il est l’auteur de Tournez votre film avec un téléphone portable (Dixit, 2008).
  • Bibliographie
    Tournez votre film avec un téléphone portable, Benoît Labourdette, Dixit, 2008.
    Conte d’été, Éric Rohmer, Carole Desbarats, CNDP, 2012.

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