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02 06 2016

Regard 9, c'est maintenant !

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Regard 9, c'est maintenant !

Pour sa nouvelle édition, après David Prudhomme, Alfred et Christian Cailleaux, le festival Regard 9 propose encore une fois de découvrir la bande dessinée autrement, en donnant cette année carte blanche à la maison d’édition Cornélius, qui fête ainsi ses vingt-ans de la plus belle des manières. À travers une grande exposition et plusieurs événements pluridisciplinaires, sont présentées les créations de ses nombreux auteurs, dont le dessinateur Hugues Micol, que nous avons rencontré afin d’évoquer avec lui son travail, à travers le prisme de son rapport à la littérature et le cinéma.

Romuald Giulivo – Comment s’est faite ton entrée dans la lecture ?

MicolHugues Micol – Grâce à l’image, indéniablement. Étant enfant, je me suis construit avant tout une culture de l’image, mais une culture un peu étrange, composée d’éléments et d’influences très disparates. Je ne suis pas né dans la BD classique – Tintin, Spirou ou les autres, que j’ai lus tardivement –, mais plutôt dans les livres illustrés. Je me souviens par exemple d’une vieille bible dessinée ou de ces bouquins de mythologie grecque et nordique que mes parents m’offraient à Noël. J’étais aussi beaucoup dans les comics, j’ai toujours tendance à l’oublier car les comics ont énormément changé, ils sont devenus très sombres, très formatés, ils ont perdu leur grâce, leur côté pop. Toutefois, c’est peut-être grâce à eux que j’ai commencé à m’intéresser au texte, j’aimais ces deux ou trois pages de rédactionnel qu’ils contenaient systématiquement, sur des sujets décalés, des anecdotes scientifiques ou historiques. Je ne savais pas à l’époque que c’était là seulement un prétexte éditorial1. Dans le même ordre d’idée, je me souviens qu’il était impossible d’emprunter uniquement de la BD dans ma bibliothèque de quartier, on avait obligation de prendre un roman avec des albums de bande dessinée. Et pour moi, à l’époque, lire cinquante pages de textes sans images, c’était un enfer. La littérature au sens propre, c’est arrivé plus tard, bien après le cinéma.
J’ai en effet eu la chance de connaître une époque où il y avait moins de déchets qu’aujourd’hui à la télé. Nous avions notamment le cinéma de minuit ou le ciné-club, où j’ai vu beaucoup de westerns, de films de sabre. J’ai alors par exemple découvert chez Kurosawa ce truc que je retrouvais dans Blueberry – qui est sûrement mon premier vrai choc esthétique en bande dessinée – ces personnages aux gueules marquées, hyper expressives, très éloignées des cowboys des années cinquante, bien rasés, avec des chemises qui sortent du pressing. Dans les images de Jean Giraud pour Blueberry, on voit le poil, les blessures, on sent la chaleur, l’odeur du whisky, de la poussière, et j’adore. C’est peut-être pour ça que mon univers est si baroque, que tous mes personnages ont des têtes de travers.
 
R.G. – Ce goût affirmé que tu as aujourd’hui pour le roman : comment est-il arrivé et dans quelle mesure nourrit-il ton travail ?
 
H.M. – Je fais partie de ces gens que l’école a longtemps dégoûtés de la lecture. Te forcer à lire L’Assommoir quand tu as seize ans, ça me semble dingue. Alors j’y suis venu plus tard, vers vingt ans, un peu en autodidacte et essentiellement par la littérature américaine. Hunter S. Thompson, Kerouac, Tom Wolfe... J’apprécie aussi le polar, ces trucs de l’école américaine du scénario, comme Michael Connelly ou John Grisham. Ce qui ne m’empêche pas, maintenant qu’il me semble avoir l’âge pour en profiter pleinement, de revenir aux classiques français. J’ai lu Madame Bovary il y a deux ans et j’ai trouvé ça magnifique. Je ne regrette pas d’avoir attendu. À seize ans, je serais complètement passé à côté. Après, j’ai quand même du mal avec la littérature très XIXe. J’adorerais lire Proust, mais je ne suis pas hyper motivé par les histoires de types qui passent leur temps à discuter ou bien s’habiller... Et puis, je ne suis pas un artiste du sujet, ça ne m’intéresse pas. Quelque part, en revenant fréquemment sur mes histoires de samouraïs ou de cowboys, je cherche à évacuer le sujet. Je travaille des archétypes pour me consacrer avant tout au dessin. On entend souvent que la bande dessinée a gagné ses lettres de noblesse, mais c’est faux. La BD, c’est kitsch, il y a des cases, des bulles, c’est tellement contraint qu’il faut te concentrer sur ta seule liberté, celle du dessin. Tout est acceptable, tout est faisable en dessin – hormis peut-être le sport ou le cirque, et encore, c’est peut-être juste une histoire de goût personnel. Je tiens à conserver cette approche un peu sauvage, c’est ce que j’aime de la bande dessinée.
 
R.G. – Pourquoi avoir alors un moment songé à adapter Méridien de Sang2 de Cormac Mc Carthy, l’un des plus beaux romans américains de ces trente dernières années, mais aussi une œuvre complexe, réputée inadaptable ?
 
H.M. –  Parce que l’occasion s’est présentée à l’époque où Cornélius et Les Éditions de l’Olivier se sont rapprochés pour créer une collection commune, et parce que j’adore ce bouquin. Je suis loin d’être le seul à y avoir pensé dans la BD. Mac Carthy est un putain d’écrivain et ce roman possède une grande force d’évocation visuelle. C’est à la fois Goya, Caravage, mais aussi ce western sale, puant, que j’affectionne. Mais le montage du projet a forcément été très compliqué, la gestion des droits d’adaptation avec un grand auteur américain nécessite pas mal d’intermédiaires, de procédures, d’avis, et ça s’est beaucoup éternisé. Après les premières pages d’essai que j’ai envoyées à Mac Carthy, je me suis mis à réfléchir précisément au découpage, au scénario, et son style étant si dense, si particulier, j’ai commencé à me demander dans quelle folie je m’étais lancé. Au final, ce projet naîtra autrement, sous une forme plus personnelle, et je préfère. Et puis au fond, je ne suis pas convaincu qu’il y a un véritable intérêt à adapter un livre, ou tout du moins un grand livre, en bande dessinée.
 
1. NDLR : ces encarts éducatifs étaient l’une des réponses apportées aux affaires de censure rencontrées après-guerre par les comics par rapport à la loi de 1949 sur les publications jeunesse.
2. Voir Franky & Nicole #2, la revue coéditées par Les requins marteaux et les éditions Cornélius, où plusieurs pages de ce projet ont été publiées.

Photo de Hugues Micol : Nicolas Guérin.

 

Regard 9 avec Jean-Louis Gauthey et les éditions Cornélius

Installées à Bordeaux en 2014, les éditions Cornélius sont devenues en vingt-cinq ans une maison d’édition remarquable et remarquée dans le monde la bande dessinée, grâce une ligne éditoriale forte entre patrimoine et avant-garde. Pour sa cinquième édition, le festival Regard 9 offre carte blanche à Jean-Louis Gauthey, le chef d’orchestre de l’aventure Cornélius, afin de donner à voir toute la richesse de son catalogue, à travers une grande exposition et différents événements pluridisciplinaires. C’est l’occasion de s’entretenir avec lui sur différentes facettes qui font l’originalité de sa maison.
 
Romuald Giulivo – Les éditions Cornélius sont entre autres réputées pour le très grand soin graphique apporté à la conception de leurs ouvrages. Pourquoi cette préoccupation ?
 
Jean-Louis Gauthey – Le graphisme est au livre ce que l’architecture est à la ville. Un livre dont la couverture ou la fabrication sont médiocres, est un livre dont on déprécie le contenu avant même que le lecteur l’ait abordé. En tant qu’éditeur, mon rôle consiste notamment à être un metteur en scène de l’œuvre que l’on me confie. Je dois la servir, et si possible la sublimer. Je pense ainsi à une anecdote avec Chester Brown, autour de la publication de Marie pleurait sur les pieds de Jésus. L’édition américaine de son ouvrage, qui reprend plusieurs épisodes piochés dans l’Ancien Testament, était très austère, s’inspirant j’imagine des bibles bas prix qu’il avait enfant. Mais en lisant son travail, j’ai été frappée par la violence émanant de sa narration très froide. Et cette violence, j’avais envie de la mettre en évidence. J’ai donc repensé la couverture en ce sens, j’ai composé un ensemble autour d’une case que j’ai choisie, en utilisant aussi l’appareil graphique de l’édition religieuse, car c’était clairement une chose à laquelle Chester Brown tenait. Et en recevant le livre, en le manipulant, il m’a confié qu’il avait l’impression de redécouvrir son travail. Je n’avais évidemment rien changé au contenu, mais je trouve que c’est là le meilleur hommage qu’un éditeur peut recevoir de l’un de ses auteurs.
Cet intérêt doit aussi, je pense, à ma découverte de la lecture. Celle-ci est entrée dans ma vie comme une curiosité, un mystère. Les livres sont composés de signes qui portent un sens que tu ne peux pas décrypter tant que tu n’as pas appris. J’ai manifesté très jeune mon envie d’apprendre à lire et mes parents m’ont abreuvé d’ouvrages. Notamment d’imagiers, d’alphabets. C’est évident que cela a eu un impact sur mon goût pour le dessin, le graphisme ou la typographie.
 
R.G. – Beaucoup d’auteurs publiés chez Cornélius ont un rapport prégnant au cinéma. Qu’en est-il pour toi ?
 
J.-L.G. – Il y a effectivement pas mal d’auteurs dans le catalogue qui sont des passionnés – probablement plus que moi. Blutch, par exemple, possède une mémoire encyclopédique du cinéma. Pour quasiment n’importe quel film, il peut citer le réalisateur, les scénaristes, le casting ou la date de sortie. Cette passion alimente clairement son œuvre, mais aussi sa façon de classer les choses ou d’appréhender le monde. Et on pourrait citer également Charles Burns, Daniel Clowes, Micol...
Me concernant, le cinéma est avant tout constitutif de mon enfance et de mes années de jeune adulte. Mais je ne sais pas exactement à quel moment, je suppose à l’arrivée du DVD, j’ai arrêté de me rendre en salles. Le dispositif de la salle tel qu’il a évolué, avec notamment les activités annexes au film – manger, boire, et maintenant téléphoner –, ne me correspond pas, je n’arrive pas à y retrouver la concentration dont j’ai besoin pour aborder un film. Je suis désormais dans un rapport de chambre avec le cinéma. J’ai – je le regrette, mais je dois le constater – un rapport enfermé, avec mon cinéma. Je revois beaucoup de films, chez moi, avec un projecteur, mais je suis beaucoup moins curieux que je peux l’être en musique ou en littérature.
 
R.G. – Depuis plusieurs années, on entend de plus en plus parler dans le monde de la bande dessinée de romans graphiques. Alors que Cornélius s’était un moment rapproché de la littérature et des éditions de l’Olivier pour créer une collection commune, Olivius, quel est ton regard sur cette tendance ?
 
J.-L.G. – L’acceptation qu’on a de l’expression « roman graphique » en France est très différente de son origine américaine. Dans les années soixante-dix, Will Eisner, un temps retiré du dessin pour se consacrer à l’enseignement, invente la notion de graphic novel, en cherchant une nouvelle forme où mêler bande dessinée, image et texte de façon très libre. Mais cette nouvelle forme n’avait de sens que dans la culture de la bande dessinée américaine de ces années-là, c’était une réponse aux Comics, une BD alors sclérosée et avant tout destinée aux jeunes lecteurs. Aujourd’hui donc, le graphic novel, c’est la bande dessinée pour adultes, tout simplement. Or, en France, ce n’est pas ça du tout. En France, nous avions déjà eu la révolution de la bande dessinée pour adultes, avec Pilote ou Métal hurlant ou L’Écho des savanes. Le roman graphique, c’est donc sensé désigner, distinguer, toutes les bandes dessinées qui ne sont pas du pur divertissement, et dont le format est proche du roman. En vérité, c’est surtout une belle foutaise. C’est un terme inventé par les services marketing des grosses boîtes, en constatant le succès de L’Association ou de Cornélius, pour suivre un mouvement et s’implanter sur un nouveau marché.
Après, l’origine d’Olivius, c’est une proposition d’Olivier Cohen1 pour faire de la bande dessinée ensemble – proposition dont j’ai d’ailleurs longtemps tenté de le dissuader. Puis le projet faisant son chemin, il nous semblait important de publier quelque chose qui ne pouvait être fait ni par L’Olivier ni par Cornélius, donc de façon assez évidente tenter cette expérience de l’adaptation, qui m’a pourtant toujours parue difficile. Au final, l’ambition a été différente et le projet nous a échappé. Ça n’a pas marché sur le plan commercial, mais aussi sur le plan éditorial, car nous n’avons pas pu faire ces adaptions, comme celle de Méridien de Sang de Cormac Mc Carthy par Micol. Nous avons fait des livres dont je suis extrêmement content, mais que j’aurais peut-être pu faire chez Cornélius. Il y a, de toute façon, une forte illusion autour du roman graphique et de son succès supposé.

1. Directeur des éditions de l’Olivier

www.rgrd9.com
www.cornelius.fr
 

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  • Biographie et bibiographie de Hugues Micol
    Bien que depuis tout jeune attiré par la bande dessinée, Hugues Micol, après des études d'arts graphiques, travaille comme illustrateur ou  storyboardeur. Il revient à la bande dessinée en improvisant 3, récit muet édité par Cornélius en 2001.
    De sa rencontre avec Jean-Louis Capron vont naître successivement Chiquito la Muerte (Delcourt) et La Loi de la forêt (dans la revue Ferraille), série décrivant les us et coutumes de la grande famille de la bande dessinée transplantée dans une forêt médiévale.
    Avec Éric Adam, il a dessiné Les Contes du septième souffle. Après plusieurs albums en solo (Les parques) ou en collaboration (Prestige de l'uniforme, Les trois mousquetaires), il publie chez Cornélius en 2008 Séquelles, suite indirecte de 3, qui l'impose définitivement comme un dessinateur hors-normes, indispensable et halluciné.

    Bibliographie sélective
     › Tumultes, éditions Cornélius
    Le Printemps humain, Casterman
    Bonneval Pacha, Dargaud
    Le Chien de la vallée de Chambara, Futuropolis
    Séquelles, éditions Cornélius