Entretiens > Au Chalet Mauriac 2017

21 09 2017

Recto Verso

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


Recto Verso

Photo : Élisabeth Roger / Écla

Un an après leur rencontre à Saint-Symphorien, Philippe Boisnard et Rémi Checchetto sont revenus passer une quinzaine de jours au Chalet Mauriac cet été. En attendant de présenter leur travail à l’occasion des 5 ans du Chalet les 29 et 30 septembre, ils racontent comment ils ont mêlé leurs écritures pour donner un visage et la parole à quelques habitants du village.

 
Rémi Checchetto : Cette résidence est le fruit de notre rencontre ici même l'année dernière. Et c'est bien le principe d’une résidence de permettre à un artiste de mener son travail, mais aussi de lui donner l’occasion de faire des rencontres qui pourront enrichir son parcours. Le Chalet Mauriac, qui est ouvert à la fois à des gens du numérique, du cinéma, de la BD, de la littérature, permet ce genre d'enrichissement.
 
Philippe Boisnard : Lorsque nous avons parlé de nos pratiques (les portraits photographiques et poétiques pour Rémi, PhAUTOmaton pour moi, une oeuvre qui génère en direct les visages de personnes à partir de textes qu’ils écrivent), il a été évident que nous allions travaillé ensemble. Nos démarches sont pourtant quasi opposées. Rémi écrit, il cherche à saisir le réel et l’utilisation qu’il fait de la photographie le place du côté de l’argentique. Pour ma part, je n’écris pas et je me sers du numérique pour créer des machines à écrire génératives. Peut-être parce qu’elles sont aussi distinctes, nos postures sont devenues complémentaires et quelque chose a pu s’accorder entre nous.

 
Qu'est-ce qui vous a séduit dans le travail de l'autre ?
 
R.C. : Son esthétique. Bien qu’elles soient fabriquées avec des outils numériques, les oeuvres de Philippe sont avant tout plastiques. Elles me parlent.
 
P.B. : Rémi a une écriture très drôle et prouve qu’on peut rire aux éclats en gardant de la délicatesse et en prenant soin de l'autre. Quant à ses photographies, elles nous montrent des visages d’anonymes qu'on ne voit pas habituellement. Ce qui m'a saisi chez Rémi, c'est cette humanité qu'il donne à voir.


Les média que vous utilisez, comme les regards que vous portez l’un et l’autre sur les êtres humains, sont différents. Les portraits générés par vos machines à écrire effacent en quelque sorte les visages, dont on ne distingue pas précisément les traits. Les personnes sont méconnaissables…
 
P.B. : Ce ne sont pas les mêmes gestes, mais je crois que nous sommes au fond dans quelque chose d’assez recto verso. La littérature numérique telle que je la pratique repose la question de la métaphore. Quand je dis : « Je le lis sur son visage » ou « C'est écrit sur ton front », c’est une métaphore. Rien n’est vraiment lu ni écrit, même si je lis en effet quelque chose. Moi, je remplace des pixels par des lettres, j’ajoute de la couleur et voilà ! C’est la réunion du calligramme d’Apollinaire et du pointillisme. Ce côté formel n’est pas pour autant exclusif. Mais c’est la première fois que je mets une machine à écrire au service d’un écrivain, en conservant la force de son texte.
 
R.C. : Je suis bouleversé par les visages sur lesquels s'imprime l'être. Il faut du temps pour ça. Au bout de 30 ou 40 ans, on commence à voir sur le visage ce qu'il y a à l'intérieur du bonhomme. Beckett en est l’exemple parfait. Pierre Bergounioux, c'est pareil. Je parle là de personnes qui écrivent, mais il y a tant de gens qui ressemblent à ce qu'ils sont.
 

Qu'est-ce que vous cherchez à atteindre à travers ces portraits ?
 
R.C. : Mon boulot, c'est de faire entendre ce qui ne s'entend pas. Le travail que je mène depuis des années sur les portraits, c'est murmurer quelque chose, donner des nouvelles du monde et des gens. Je pourrais ajouter un discours plus politique sur cette démarche qui est dans la veine des Vies minuscules de Pierre Michon ou de Balzac : faire entendre les petits. Et j'aurais le secret espoir que nos politiques les entendent, mais je sais que ce n'est pas vrai. Ce n'est jamais entendu que par les personnes qui appartiennent à la même communauté.
 
P.B. : Je partage cette analyse. Je me souviens d'une conférence sur le visage que j'ai donnée à la Fondation Vasarely devant des personnes formidables, des universitaires, des commissaires d'exposition. Je m’étais étonné publiquement que cette conférence n'ait pas été proposée dans des collèges ou des lycées. C'est à ces personnes que j'ai envie de parler. C’est pourquoi on veut exposer notre travail au Cercle ouvrier, à la médiathèque ou à la Poste. C'est là que les gens vont la voir. Nos deux démarches sont des critiques des frontières sociologiques, culturelles. Parler pour, c'est parler en faveur et non à la place des personnes. La délicatesse de Rémi dont je parlais tout à l’heure, c’est qu’il leur offre une parole.
 
S.G. : Ce rapprochement entre vos deux démarches ramène la figure de l’écrivain à l’intérieur d’un dispositif qui semblait l’avoir exclu au profit de participants anonymes…
 
P.B. : Je crois que si je n'avais pas rencontré Rémi et son travail, sa manière de regarder les petites gens, ça ne se serait pas produit. Comme moi qui, avec phAUTOmaton, aie réalisé plus de 19 000 portraits, Rémi réunit des gens. À sa manière, il fait communauté
 
R.C. : Oui, s’il s’agit de la communauté de ceux qu'on entend tout d'un coup, une communauté enrichie par une parole. Je me souviens dans un village au-dessus d'Amiens d'un gars qui m'a raconté son service militaire sur le mur de Berlin. Ç'avait été un traumatisme dont il n'avait jamais parlé à personne. Et d'un coup, il me le dit à moi en sachant que j'écrirais sans doute quelque chose après.
 

Pourquoi avoir choisi de ne faire les portraits que de personnes vivant à Saint-Symphorien ?
 
R.C. : Je suis un habitué des résidences d'artistes. Ce sont souvent des lieux autour desquels on a mis des grillages, des lieux qu'on a séparés d’habitants qui considéraient parfois qu'ils leur appartenaient. Comme ce n’est pas le cas du Chalet Mauriac, c'est important pour moi que ce lieu offre quelque chose à la population locale.
 

Comment avez-vous procédé ?
 
P.B. : Au début, on est sorti ensemble. On est allé au Cercle ouvrier, où on a bien rigolé, puis à la médiathèque. J’aurais voulu être plus présent par la suite mais mon travail consistait à traiter les informations, à faire de la programmation, à trouver une manière de transformer les nuages de lettres en visages.
 
R.C. : Quand je commence des portraits, s'ils l'acceptent, je confie mon appareil photo aux gens que je rencontre et je leur demande d’aller se photographier. Les photographies ne sont généralement pas très bonnes, mais elles sont un cadeau qu’ils me font. Sinon c’est moi qui prend les photographies [il montre une série de portraits en noir et blanc, pris sur le vif et de très près, ndlr]. Pour ce qui est des textes, j’ai très vite dit à Philippe que chaque texte ferait 14 lignes et que je sélectionnerais trois ou quatre mots à l’intérieur de chacun pour qu’ils forment les visages.
 

Certains des textes ont été écrits également par vous Philippe…
 
P.B. : J'en ai écrits quatre, parce que j'ai pris quelques photos et que j’ai eu des coups de foudre pour des personnes qui m’ont donné des envies d'écrire. Mais la très grande majorité provient de Rémi.
 

En avez-vous écrit ensemble ?
 
R.C. : Non. Mais hier, j’ai proposé à Philippe de changer le mot d’un de ses textes, pour montrer que j'étais écrivain (rires). Je trouvais plus joli de lire "Le regard clair dans les salles obscures" plutôt que "Le regard droit dans les salles obscures".
 
P.B. : Il est évident que si on publiait ses textes, il faudrait les reprendre, pour atteindre une forme d'homogénéisation.
 
R.C. : Là, c'est un travail sur 15 jours. Pour une édition, il faudrait aller plus loin.
 

Comment imaginez-vous les suites de cette résidence ?
 
R.C. : Pour les 5 ans du Chalet Mauriac, en septembre 2017, il y aura une exposition numérique, peut-être des impressions sur bâches. Et peut-être que ce travail va se poursuivre ailleurs.
 
P.B. : On a des idées d'autres résidences, qui nous permettraient de développer ce travail et de produire d’autres objets. Ce pourrait être l'occasion d'inventer des formes qu'on n'imaginait pas a priori ou qui n'étaient que des intuitions. Ces quinze jours ont été le temps du partage. Il s'agirait maintenant de se découvrir, c'est-à-dire de prendre des risques.

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