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17 05 2017

Quand nous sommes arrivés, nous étions en fait partis depuis longtemps

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Quand nous sommes arrivés, nous étions en fait partis depuis longtemps

Emmanuel Aragon & Donatien Garnier – Photo : Écla

L’Arbre intégral est un texte écrit par Donatien Garnier, constitué de 127 fragments répartis en plusieurs cercles concentriques et publié sous forme arborescente sur un site Internet. Emmanuel Aragon est un artiste plasticien dont le travail intègre l’écriture, le texte et la lecture, pour prendre la forme d’installations, de livres d'artistes et de dessins. L’un et l’autre, Emmanuel à l’invitation de Donatien, sont en résidence au chalet Mauriac du 2 au 15 mai 2017 pour travailler au troisième volet de cet Arbre intégral.

Dès le lendemain de leur arrivée, manière aussi de poser encore des mots sur ce projet, ils ont accepté de s’entretenir avec Olivier Desmettre. Lequel invite chacune et chacun à découvrir (si ce n’est déjà fait) leur travail1 avant la lecture de cet entretien, pour mieux en apprécier la teneur et l’intensité. Faites-lui confiance. Il ne cherche qu’à faire votre bonheur. Il est comme cet arbre, dans un célèbre livre : généreux.
 
Olivier Desmettre – Comment prépare-t-on sa venue en résidence, surtout quand le temps de la résidence est, somme toute, finalement assez court ?
Donatien Garnier – D’abord il y a quelque chose d’un peu spécial pour moi dans ce projet, car il est en mouvement depuis longtemps. Sa création a déjà donné lieu à une résidence ici ; un deuxième temps aussi ; et il s’agit maintenant de sa troisième étape. Il est donc déjà prêt à se mettre en œuvre, et bénéficie des expériences précédentes — une sorte d’habitus.
Ensuite il y a la relation avec Emmanuel, nos discussions en amont, ce qu’on a préparé spécifiquement, auquel on réfléchit depuis un moment, et pour quoi nous avons même déjà fait des repérages autour du chalet Mauriac. Aussi, quand nous sommes arrivés, nous étions en fait partis depuis longtemps.
 
Emmanuel Aragon – Il s’agit, me concernant, d’une première fois en résidence au chalet, et aussi concernant ce projet. Qui, c’est vrai, a commencé bien avant, et qui, d’une certaine façon, trouvera plusieurs conclusions, et se prolongera même après. Certes j’ai pensé à ce qu’on allait faire, apporté du matériel, mais ensuite, le temps de la résidence est un temps de concentration particulier, au cours duquel des choses se réalisent. Car le projet est d’établir une collaboration avec Donatien à partir de son texte pour aller vers une version gravée sur des arbres vivants, dans une et sans doute plusieurs forêts. L’étape ici est de commencer à écrire cette collaboration, c’est-à-dire, pour moi qui suis plasticien et d’une certaine manière conçoit des objets, à lui donner une forme, en commençant à fabriquer quelque chose de petit format, puis de grand format sur un site en particulier.
 
Qu’est-ce qu’on attend, qu’est-ce qu’on espère d’un moment de résidence ? Qu’est-ce qu’on y cherche ?
D.G. – À l’origine du projet, il s’agissait de rendre compte de l’arbre dans toutes ses dimensions. Il y a ainsi eu un texte, publié volontairement sur un site Internet, avec la collaboration d’un graphiste ; un spectacle ensuite, créé avec la participation d’un danseur et de scientifiques, autour d’un décor en 3D. Toutes choses finalement très numériques.
Inforestation-1J’ai eu l’envie de revenir à l’origine du texte, le végétal, donc de retourner au cœur de la forêt. Ce qui a coïncidé avec mon désir de travailler avec Emmanuel, en particulier avec certaines spécificités de son travail : la gravure, et particulièrement la gravure du texte. D’un texte que la résistance de la matière suscite.
Il me semble que nous avons deux manières un peu symétriques de travailler : moi, j’écris un texte et je lui trouve une forme ; Emmanuel, en travaillant sa forme – c’est en tout cas comme cela que je perçois son travail – fait jaillir un texte.
Alors je me suis dit que la résidence créait un espace de rencontre idéal. Même si ma proposition est au départ assez minimale, puisqu’il s’agit de graver sur des arbres, en reprenant le plan qui a servi à la construction du texte.
Il y a ainsi cette idée, très simple, d’aller remettre le texte dans la forêt, et c’est là que commence vraiment notre collaboration. Mais nous nous rendons compte aussi qu’agir ensemble dans la forêt, cela signifie travailler à partir de la matière, de la documentation, de l’expérience, des échanges, et donc peut-être aussi faire naître quelque chose de nouveau, au-delà de cette installation première.
C’est autour de cela que se compose cette résidence : quelque chose de concret, presque architectural – quelle technique de gravure utiliser, quel espace investir, quel espacement entre les arbres ?… – et quelque chose de mystérieux, car on sent les potentialités de ce projet – aller jusqu’au bout signifierait intervenir non pas dans une, mais dans 127 forêts, en reprenant le schéma virtuel des cercles à l’échelle sphérique : une œuvre à définir, collective, dont on ne connaît pas du tout encore les contours…
Il est également très étonnant pour moi que l’objet aujourd’hui de cette résidence ne soit pas vraiment l’écriture – puisque le texte est déjà écrit – et qu’il se soit déplacé vers la recherche d’un lieu qui convienne à cette installation, un site que nous souhaitons assez reculé — plus proche de la rêverie liée à la forêt, où l’on se perd, où l’on se cache – afin de devoir aller à la rencontre de l’œuvre, en ne la rendant pas immédiatement accessible. Comment trouver cet espace, à la fois lieu d’enfouissement et de dialogue ?
 
E.A. – La résidence est une base de travail, comme un atelier intérieur, où nous pouvons travailler à l’échelle de la carte, et aussi à l’échelle de la forêt, sur un site non loin d’ici qui sera comme un modèle, un laboratoire. Une de mes attentes était de faire cette expérience afin d’aller vers quelque chose que je ne peux prévoir, avec une partie de l’installation qui sera en résonnance, en écho ; qui sera pour moi une autre façon d’écrire et de prolonger mon travail de plasticien.
 
Dans ce projet, qu’est-ce que l’un apporte à l’autre, et réciproquement ? Du moins qu’est-ce que l’un attend de l’autre ?
E.A. – Quasi exclusivement, j’écris mes textes en fabriquant mes pièces. Je ne recopie jamais un texte préexistant. Je n’ai qu’une seule expérience antérieure à partir du texte d’un autre. Avec cette invitation de Donatien, il s’agit donc de quelque chose de particulier, qui m’intéresse par sa dimension d’interprétation, au sens du spectacle vivant. Me retrouver interprète me déplace, me plaît a priori, et me stimule. Il s’agit de donner corps à des mots qui ne sont pas les miens, dans lesquels des mots vont pouvoir aussi venir, en écho, en réponse, tisser une conversation, qui n’est pas totalement cadrée.
Et il y a aussi l’idée de la forêt. Pour moi qui travaille toujours des installations, l’écriture et la parole sont toujours des domaines du corps ; même quand j’ai fait des travaux sur papier ou sur livre, ce sont pour moi des installations, de l’ordre de la sculpture. Alors, aller dans la forêt pour y faire de la sculpture est comme une évidence. Et cela rejoint une pratique de la montagne et de la marche que j’ai par ailleurs.
À un moment donné, dans ces milieux naturels, l’homme n’a pas de nécessité. Il peut certes prendre du pouvoir, mais c’est sans doute aussi un des volets du projet que de montrer qu’il peut prendre autre chose qu’un pouvoir autoritaire : être traversant, être une trajectoire dans cet univers-là, qui ne l’attend pas et le dépasse.
 
D.G. – À partir du moment où je me suis dit que le texte devait revenir dans la forêt, j’ai assez vite envisagé l’idée de l’inscription dans l’arbre, car elle a toute une histoire : la gestion forestière a souvent utilisé des outils de marquage pour inscrire des mots, qu’ils soient techniques ou notariés ; la tradition du graffiti, subtile aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec les « jardins de vertu », bosquets privés où étaient inscrites des maximes édifiantes sur les arbres…
Aujourd’hui pourtant, l’inscription peut apparaître comme choquante, ce qui est intéressant dans ce que cela révèle d’un monde qui détruit des forêts, mais dans lequel il ne faut pas toucher à l’intégrité de l’arbre…
Car il s’agissait bien, dans ce projet-là, de toucher au vivant, et le travail d’Emmanuel m’est apparu comme une évidence, curieux que j’étais de l’échange que cela susciterait. Une attente, plus ou moins inavouée, qui contient sa part de surprise dans le devenir de ce que nous allons faire ensemble. Il y a cette dimension concrète, basique – graver un texte préexistant sur des arbres – et il y a la nature de notre échange, incalculable, qui ouvre plein de possibilités. Chercher ensemble – et Emmanuel est un chercheur incroyable, avec une forme de patience à l’œuvre très différente de mon mode opératoire. Un temps donc potentiellement fécond.
 
Ce lieu où a vécu un écrivain, a-t-il pour vous une présence, une charge émotionnelle particulière ?
E.A. – C’est dur à mesurer, à expliquer, mais la dimension de refuge est importante. Être déjà presque dans le silence de la forêt, entourés de gens qui travaillent, silencieusement.
 
D.G. – Déjà, lors de mes séjours passés ici, j’ai fait le constat qu’il n’y avait pas de présence de Mauriac, ou alors très diluée… ce que j’ai d’ailleurs apprécié. On ne travaille pas sous le regard de cet homme. Par contre, intéressante et riche est la coexistence avec d’autres artistes. Avec tous ceux aussi, quels qu’ils soient, qui sont déjà passés ici, dont les traces, les portraits sur les murs, rendent le lieu vivant et stimulant.
 
1. http://arbre-integral.net   http://emmanuelaragon.fr
Photo dans le texte : Inforestation – Donatien Garnier et Emmanuel Aragon
 

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