Auteur aquitain

05 09 2017

Quand Ernest s'appelait Ernesto

Par Lucie Braud


Quand Ernest s'appelait Ernesto

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard

Ernesto est un travail de longue haleine, une construction bâtie au gré de séjours au Chalet Mauriac de Saint-Symphorien et d’une rencontre avec la communauté espagnole, très présente dans ce village. Aujourd’hui, Marion Duclos nous offre un livre qui assume la complexité de l’humanité, avec grâce et délicatesse.

 
Nous sommes à la fin des années 1970, peu après la mort de Franco. Ernest est un vieil homme d’origine espagnole. Il vit à Tours avec sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille. Autour de lui, la vie s’agite comme un tourbillon. Ernest est un spectateur. Sa vie à lui s’organise entre ses douleurs, sa mauvaise humeur et ses amis. Sa santé est fragile. Ernest fait un malaise et se retrouve à l’hôpital. C’est là que tout remonte à la surface. Ses souvenirs de l’Espagne, Barcelone, sa femme, les montagnes, les manifestations populaires… Alors Ernest fait sa valise et part avec son ami Thomas, sans prévenir ses filles. Il rentre en Espagne. Mais le voyage s’arrête à Bordeaux à cause d’une panne de voiture. Ernest y est accueilli par la communauté espagnole des quartiers Yser et Capucins. Des gens qui tout comme lui avaient fui l’Espagne franquiste. Ce qu’il cherche, il l’a peut-être trouvé ici, avec ces hommes et ces femmes qui se mettent à raconter. Ernest redevient alors Ernesto. Ses filles le rejoignent à Bordeaux et avec elles, il va partager son histoire et celle de cette communauté tout entière. Retrouver le sens de son existence.
 
Nous sommes parfois loin d’imaginer l’histoire des personnes que nous croisons tout au long de notre vie. Que ce soit de simples connaissances, nos amis ou des membres de notre famille. L’histoire de la famille, la connaissons-nous vraiment ? Pourtant, de génération en génération, nous portons cette histoire comme un patrimoine invisible qui se transmet inconsciemment. Parfois, un événement fait que cette histoire se révèle. Elle se réveille. Elle explose. Elle jaillit et éclabousse. Alors, nul ne peut l’ignorer. Il faut y faire face et l’accepter. Quelles que soient les souffrances qu’il faut à nouveau revivre. Pourquoi certaines de ces histoires sont-elles enfouies ? Pourquoi sont-elles oubliées ? Pourquoi nous faut-il autant de temps pour découvrir ce que nous avons reçu en héritage ? Il y a certainement mille raisons à cela. Le temps devient un atout majeur pour reconstituer le puzzle, reformer les souvenirs, les faire exister et les accepter. Ne pas oublier d’où nous venons, et continuer à vivre. La parole et le partage jouent alors un rôle primordial.
 
Marion Duclos s’intéresse à l’histoire des familles espagnoles, aux enfants et petits-enfants des réfugiés qui fuyaient Franco dans des conditions atroces. Pour construire ce récit, elle s’est appuyée sur des témoignages. Alors, du temps, elle en a eu besoin pour offrir des espaces de parole, écouter, retranscrire et mettre en image et en mots une histoire complexe. Complexe dans ses faits et complexe dans les liens politiques et humains. Son travail est exemplaire par son traitement narratif. Elle retisse la vie de cet homme en proie à un besoin irrépressible de faire face à son passé et à ce qu’il a laissé derrière lui, elle replonge dans la guerre d’Espagne sans en faire un précis d’Histoire contemporaine, mais en la replaçant comme une histoire d’hommes et de femmes. Ce sont eux qui racontent, la guerre sort de leur bouche, ils racontent autour d’un bon repas, au bord de la mer parce qu’ils n’ont jamais oublié de vivre. Parce qu’ils n’ont pas oublié leur combat et les sacrifices qu’ils ont dû faire. Ils connaissent le prix de leur liberté. Ce qu’ils ont perdu et les souffrances endurées par le passé n’ont fait que renforcer leur lien à la vie. La mise en scène choisie par Marion Duclos permet à Ernesto de faire face à lui-même, à sa colère et à sa souffrance. Jamais Ernesto n’avait pu jusqu’alors imaginer aimer une autre femme parce que la sienne a succombé à leur exode alors que leur fille était une enfant. La relation qui s’installe entre le père et la fille est un instant d’une incroyable force où ils accueillent enfin leur chagrin. Ernesto comprend enfin qu’il peut aimer sans oublier.
 
Marion Duclos avait pour intention de témoigner du rayonnement culturel et idéologique que la communauté espagnole a eu sur sa terre d’accueil. Elle a atteint cet objectif, sans nul doute, mais elle va au-delà. Le voyage d’Ernesto est un récit où l’Humanité assume ce qu’elle est dans ses paradoxes les plus profonds.
 
 
Ernesto, Casterman
22 x 20 cm ; 160 p. ; 20 €
Isbn : 978-2-203-10049-7
Août 2017
 

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