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17 09 2015

Présences minoritaires

Propos recueillis par Donatien Garnier


Présences minoritaires

Photo : Clémentine Pace

Issus de la philosophie, poètes et éditeurs de revues, Maël Guesdon et Marie de Quatrebarbes sont en résidence écritures numériques au Chalet Mauriac pendant tout le mois de septembre. Compagnons dans l’existence, ils développent depuis deux ans le projet Fragments de Suzanne Lindleton. Un duo joyeusement complémentaire qui semble préférer le « on » au « nous ».

Donatien Garnier – Vous êtes tous les deux auteurs de poésie, avec des voix bien distinctes. Fragments de Suzanne Lindleton est un projet commun. C’est nouveau pour vous ?

Marie de Quatrebarbes – En parallèle de nos productions respectives, on a tout de suite mis beaucoup de choses en commun. Ça a commencé avec la vidéo…
Maël Guesdon – On est tous les deux passionnés par toutes les formes qui se sont créées grâce à la miniaturisation des caméras : des journaux filmés, des documentaires tournés avec des dispositifs très légers comme ceux de Richard Leacock ou d’Alain Cavalier. On a pris ces formes-là un peu comme une manière de vivre. On a tenu un journal filmé que nous avons monté mais sans intention de le montrer. On essayait surtout de voir comment on créée au quotidien, comment une fiction peut naître du dédoublement qui se produit dans ce processus.
M.-de-Q. – Les revues sont aussi très importantes pour nous. Nous éditons la revue de traduction La tête et les cornes, la revue série Z : et participons au comité de rédaction de remue.net.

D.G. – On retrouve Suzanne Lindleton dans deux séries de poèmes publiées dans les revues Aka et la Vie Manifeste. Qui est-elle ?

M.-de-Q. – Quand nous avons commencé le projet il y a deux ans, il y a eu une sorte de dessin minimal de personnage. On s’est mis à écrire des textes pour Suzanne qui était alors, dans notre esprit, une mystique chrétienne, un peu archaïque et déterminée avec un discours très affirmatif, très féministe.
M.G. – C’était plutôt méthodologique, en fait. Une façon d’apporter une altérité qui nous a permis de sortir du cercle fermé à deux. Aujourd’hui c’est un tiers dont on ne connaît ni l’histoire, ni le devenir, ni les compétences. Son nom finira peut-être par disparaître. On travaille sur des pistes assez différentes, beaucoup moins textuelles.

D.G. – Des pistes numériques ?

M.-de-Q. – Elles se situent dans le fil de notre expérience filmée. En remplaçant le matériau de notre vie personnelle par une autre forme d’intimité, partagée par tous, celles des documents accessibles sur Internet (on ne va pas chercher des documents exceptionnels ou secrets), des mèmes ou des vidéos Youtube par exemple.
M.G. – Ce sont des formes sensibles qui nous semblent avoir un intérêt à l’interface de leur valeur de témoignage et de leur valeur de fiction. Nous avons fait une performance qui mêlait le fantôme Casper, des archives concernant une machine qu’Edison aurait inventée pour communiquer avec les morts et des vidéos publiées par des groupes paranormaux cherchant à détecter des présences dans les maisons.
M.-de-Q. – Il y a ensuite une forme de pari qui consiste à intervenir sur des éléments mineurs, des présences minoritaires, pour les faire émerger différemment. Ramener par exemple ce qui est à l’arrière-plan au premier plan, changer juste une phrase dans un dialogue. On imagine qu’à ce faux document correspond une autre réalité. C’est une manière d’agir sur le réel en donnant plus d’espace à ce qui est habituellement écrasé.
M.G. – Nous nous intéressons aux transferts que permet le numérique, aux passages d’un support à un autre et aux déplacements sur internet. On pourrait par exemple imaginer de déplacer l’adresse d’un document. Quelles en seraient les conséquences ? Quelles nouvelles lignes de vie seraient ainsi créées ?

D.G. – Avec une intention politique ?

M.-de-Q. – La politique traverse beaucoup la poésie actuelle. Je pense par exemple à la jeune génération d’écrivains aux Etats-Unis avec cette recherche d’authenticité, cette proximité du documentaire, mais peut-être que la question de l’imaginaire, de l’utopie, ce que cela peut représenter de joyeux, est un peu sous-évaluée. C’est dans cette direction en tout cas que nous souhaitons aller.
M.G. – Ce qu’on cherche, et ce sur quoi on va travailler ce mois-ci, c’est à développer ce contenu utopique qui n’est pas simplement une critique des articulations existant entre forme et idéologie.

D.G. – Quel est l’objectif de votre résidence au Chalet Mauriac ?

M.-de-Q. – Nous arrivons avec une très grosse base de documents, récoltes des mois précédents. Une base très désorganisée…
M.G. – Nous allons donc passer les premiers jours à mettre de l’ordre aussi bien sur le plan théorique que dans toutes ces sources. Pour resserrer la focale. C’est un processus très long que nous avons la chance de pouvoir mener ici, pendant un mois.
M.-de-Q. – Jusqu’à présent on a fonctionné assez intuitivement. La résidence nous permet d’établir une sorte d’outil méthodologique, une boussole pour préciser les endroits où on voudrait agir et les productions auxquelles on souhaite aboutir. Concrètement, la première étape sera la création d’une pièce radiophonique prolongée par une forme performée.
M.G. – La pièce sera constituée d’un ensemble de documents ayant fait l’objet d’un déplacement particulier, que nous avons défini comme devant être le plus sobre possible, et inséré dans une sorte de paysage sonore, de géographie sensible, composée avec des captations réalisées dans le parc et le Chalet.

D.G. – Comment percevez-vous ce lieu ? Spectral ?

M.-de-Q. – C’est une maison un peu perdue dans la forêt. Il y a un côté un peu Hitchcock, un peu conte de fées et c’est idéal pour se concentrer sur le travail, faire le vide, se laver des différentes strates de la vie qui ne servent pas à grand-chose.
M.G. – Hitchcock plus conte de fées : parfait pour nourrir l’imaginaire.

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