Auteur néo-aquitain

29 05 2019

Prendre et Perdre

Par Patrick Frêche


Prendre et Perdre

Photo : "Prendre et perdre" de Jean-François Mathé / Éditions Rougerie

Dans cette époque incertaine où la durée semble un obstacle et où la pensée est réduite à l’instantané, la poésie a-t-elle encore sa place, un simple rôle à jouer ? À en croire éditeurs patentés et libraires pressés, « ça ne se vend pas ! ». Critère d’un monde de comptables et de financiers qui est aveugle à l’essentiel. Et si la poésie représentait le dernier rempart à l’assèchement des esprits ? Ainsi nous le montre une fois encore la lecture du dernier recueil de Jean-François Mathé, en lice pour la neuvième édition de La Voix des lecteurs, qui s’adresse « à l’intimité de l’individu », à l’espace inviolable de son intériorité.

 
Prendre et perdre, deux verbes, un d’action, le second d’état, et comme un bilan qui ne laisse rien en mains. En est-il ainsi de la vie ? Qu’a-t-on pris et perdu ? La vieillesse approchant, « le chemin caillouteux » se serait-il perdu dans le brouillard des souvenirs ? Déjà dans son précédent recueil, La vie atteinte, Jean-François Mathé jouait de l’ambiguïté avec un adjectif qui ouvrait plusieurs chemins de lecture. Prendre et perdre s’inscrit dans cette recherche du bilan d’une vie, de ce qui reste, l’âge venu, de ce voyage vers un…
 

…horizon qui, quand nous l’atteignons, / remet toujours l’espace à plus loin, / le temps à plus tard.

 
Cet intime - ultime ? - recueil de poèmes de Jean-François Mathé laisse cependant des traces que ni le temps ni le vent si présents dans son œuvre n’effaceront. Il lui faut peu de mots pour toucher au plus profond de l’âme humaine et évoquer ce qui nous attend tous.
 

Je m’en vais de nulle part, / je reviens je ne sais pas d’où.

 
« Vivre au bord » - « Passages entre chien et loup » - « Débuts de dénouements », c’est dans ces trois parties que Jean-François Mathé exprime « tout en douceur et poésie, dentelle…» la vie qui passe, les pertes et les échecs, les remords et les regrets, l’amour et l’absence, la beauté et la laideur, avec une lucidité qui nous fait toucher notre impuissance devant le malheur du monde.
 
Dans la première partie, « Vivre au bord », presque en déséquilibre, c’est au vent qui balaie nos existences que Jean-François Mathé confie le soin d’évoquer ce temps qui a passé - Tu es entrée avec le vent / Qui est passé de violence à douceur/ Et s’est posé sur toi comme un manteau - . C’est aux oiseaux, aux arbres et aux feuilles qu’il renouvelle son attachement à la nature- Et qu’ils volent ou se posent / le monde reste / un arbre multicolore / aux fruits ronds et pleins. Et le temps, le vent toujours, inexorable, emporte les amours, apporte la nuit prochaine, mais « sans l’émotion du vent / que devient le paysage ? » Quant à la nuit, elle est ombre et lumière, la lune et la neige y pourvoient. Elle sera neigeuse et silencieuse, quitte à fermer portes, fenêtres et volets pour masquer la réalité du monde.

 

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Ainsi, avec « Passages entre chiens et loups », les mots se font plus âpres et grincent comme ce «sable qui retarde mes mots ». Ces mots qui semblent de plus en plus se dérober à l’écrivain : « et chaque matin c’est en allant chercher/ les mots de plus en plus loin/ que j’écris un poème qui déchire la page ».
Jean-François Mathé n’est cependant pas dupe de la puissance des mots face au monde tel qu’il est. Loin du style passionné et véhément de son ami Jean Pérol, sa poésie, bien que légère et délicate, ne laisse pas de côté la vérité :
 

la vérité est notre seule lumière/ soleil le jour, lampe la nuit/ accepter de passer le plus de son temps/à souffrir de la clarté.

 
Dans cette seconde partie passent des regrets, des constats d’impuissance devant les malheurs et les injustices du monde- On peut ne jamais les voir,/ceux qui vivent et traînent misère./ Ils sont toujours derrière nous/ puisque volontairement/ nous leur tournons le dos.- La colère gronde sous les mots car Jean-François Mathé est assez lucide pour considérer la violence et l’indifférence dont nous faisons preuve à l’égard des exclus de nos sociétés d’opulence. Et c’est presque un anathème qui vient clore cette deuxième partie :
 

Que le vent emporte tous ces oiseaux morts qui n’ont plus d’envol pour fuir nos pierres et nos cris.

 
Dernière partie, comme une délivrance, ce « Débuts de dénouements », qui veut donner le temps à la nuit qui vient, lui fait accueillir avec tendresse la lenteur et le silence :
 

Sachant d’ailleurs où le temps mène/ autant y aller lentement/ boire menues gorgées d’haleine.

 
Il porte un regard apaisé sur un « infini qui va bientôt finir » comme l’a si bien écrit Jean Pérol*. Avec l’abandon progressif des souvenirs même les plus doux et la marée descendante de la mémoire, Jean-François Mathé « avance et chaque jour/ j’oublie un peu plus mon cœur,/ ou c’est lui qui oublie de battre. »
Ni déchirure, ni cœur serré devant le dénouement, toute cette dernière partie du livre baigne dans une sérénité où vent et nuages allègent un horizon qui se rapproche, et font « danser dans l’air la légèreté et la fugacité de la vie. »
 
Bilan achevé, derniers regards, pertes assumées.
 

Tu as compté tes années
Et vérifié qu’il y aurait de la place
Pour toutes derrière la porte
Que tu vas clore et condamner.

 
Avec son titre lapidaire pour un voyage qui va s’achever comme il se doit, Jean-François Mathé nous offre un grand livre et le bonheur des mots pour l’indicible.
 

Prendre et perdre, de Jean-François Mathé
Éditions Rougerie

2018
80 pages
13 euros








*Jean Pérol, L’Infini va bientôt finir, aux éditions La Rumeur libre