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03 08 2017

Pour un cinéma de personnages

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Pour un cinéma de personnages

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard

Scénariste et réalisateur, le trentenaire Morgan Simon a reçu une dizaine de prix pour son premier film, Compte tes blessures. Actuellement en résidence au Chalet Mauriac, il prépare un deuxième long-métrage, une histoire d'amour intime dont le point de départ s’inspire des attentats à Paris, en novembre 2015.

Est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots de votre projet de résidence ?
 
Morgan Simon : Le film s’appelle Une belle histoire, il évoque une rencontre entre deux jeunes durant des attentats à Paris. Ils se retrouvent enfermés ensemble, en sachant qu’ils vont sans doute mourir. Ils se rassurent, se confient et se rendent compte, dans cette situation terrible, qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Ils imaginent alors quelle aurait été leur vie et leur rencontre si ces événements n’avaient pas eu lieu. Cette tragédie est pour eux un tremplin pour explorer et questionner leur vie, imaginer leurs rêves, leur relation. C’est une histoire d’amour et de jeunesse qui cherche à déjouer le tragique par la romance et l’humour. Le tournage de mon premier long-métrage a eu lieu à Bordeaux au moment des attentats à Paris. J’avais des rushes que je n’ai pas utilisés d’un concert du groupe américain de post-hardcore Being As An Ocean. Tout le monde était très affecté par les événements qui avaient eu lieu quelques jours auparavant, le concert avait failli être annulé. Ce moment était émotionnellement chargé. J’ai voulu réaliser un clip à partir de ces rushes, le groupe l’a dédié aux victimes des attentats, qui ont aussi touché la scène rock alternative. Une belle histoire ne se focalise pas sur l’événement mais sur ce que cela raconte de la jeunesse, de notre époque. La disparition de l’insouciance en réalité ne date pas d’hier. La frustration est palpable depuis longtemps. J’aimerais questionner ce qui traîne dans la société tout en restant sur l’essentiel, l’humain, la relation amoureuse comme échappatoire ultime au monde.
 
Vous êtes à quelle étape du travail ?
 
Au tout début. C’est mon deuxième séjour au Chalet Mauriac, j’essaie de définir la structure du film et les enjeux. J’écris aussi des scènes pour donner le ton, trouver l’énergie, une forme de douceur pop énervée.
 
Comment le scénario est enseigné à La fémis ?
 
Le cursus général de La fémis se fait en quatre ans avec une année en tronc commun, puis la spécialisation. La formation scénario propose de faire des analyses de films, puis d’écrire assez rapidement des scénarios et des traitements. Il n’y a pas beaucoup d’apports théoriques, on manque parfois à ce titre d’outils techniques, mais c’est très concret et formateur. L’apprentissage se fait en écrivant. On écrit trois ou quatre longs-métrages en trois ans, c’est intense. Cela apprend à écrire vite et c’est une énergie qui me correspond. Mon premier long-métrage était mon film de fin d’études. En France, depuis la Nouvelle Vague, contrairement aux États-Unis, l’auteur écrit et réalise la plupart du temps son film, à part en télévision où, en général, des scénaristes travaillent puis des réalisateurs interviennent ensuite. Par conséquent, travailler le scénario à La fémis, c’est déjà à mon sens avoir un pied dans la réalisation. J’y étais entré pour écrire mais j’ai vite compris que j’avais envie de diriger des acteurs et que personne ne réaliserait les films que j’allais développer. Dans ce processus, on oublie parfois qu’on n’est pas seul, des gens vous aident dans l’écriture, les coscénaristes, les consultants, les résidences. C’est essentiel d’avoir ce recul professionnel, avec des compétences et une expérience, qui est différent de celui des producteurs ou des amis. Leur rôle est de faire émerger, de tirer des choses que l’on a en nous.
 
La musique est toujours présente dans votre cinéma.
 
La musique est importante pour écrire, c’est une partition, un rythme et des énergies différentes qui permettent de nuancer et d’approfondir le film. Elle apporte une autre couleur et une complexité supplémentaire aux scènes et aux personnages. Ce n’est pas là pour illustrer. Je ne le théorise pas, c’est un ressenti immédiat. Je décris les musiques dès le scénario.
 
Vos choix cinématographiques se font dès l’écriture ou lors du tournage également ?
 
Chaque étape est une réécriture. Le scénario donne l’histoire, une base solide dialoguée. Le tournage doit aller plus loin que ce qui est écrit, il faut se laisser surprendre, inventer, enlever des scènes, en imaginer d’autres. On se rend compte de manière assez organique de ce qui est utile. Le montage précise et met en résonnance ce qui n’était pas forcément évident jusque-là. Quand je tourne, j’essaie toujours de saisir encore plus exactement ce que sont les scènes parce qu’on est dans la situation avec les acteurs. Il ne faut pas se contenter de ce que l’on avait prévu. J’ai besoin de me surprendre et que des choses enfouies ressortent. On n’est pas toujours capable de les sortir seul. Par le truchement des acteurs, on peut aller plus profondément en eux et en soi aussi.
 
En évoquant votre cinéma, certains parlent de Maurice Pialat ou Xavier Dolan, ce n’est pas trop lourd à porter ?
 
C’est revenu dans les critiques, cela me touche bien sûr.  Il y a chez Pialat une volonté de profondeur de personnages. J’aime beaucoup aussi les films de Cassavetes pour la même raison : c’est un cinéma de personnages. Pour Xavier Dolan, peut-être est-ce parce qu’il présente dans ses films lui aussi une vision moderne de nos générations. Il y a également l’envie de faire briller des acteurs, de les faire jouer au maximum de ce qu’ils peuvent donner. Et sans doute un élan de jeunesse…
 
Vous avez fait plusieurs résidences d’écriture dans différents cadres, qu’est-ce que cela vous procure ?
 
Cela permet de se concentrer sur son projet et, selon les résidences, d’être seul. C’est le cas au Chalet : on y fait ce que l’on veut. Il y a ici une belle compréhension de l’écriture qui nécessite parfois simplement d’être isolé et de travailler sans des rendus et des deadline qui ne sont finalement pas naturels pour l’auteur. On peut se balader en forêt, se perdre, ce n’est pas grave. Et c’est aussi un lieu très beau, chargé d’histoire. Cela inspire un respect, une concentration et en même temps une détente propice, je l’espère, à l’écriture.

>> Compte tes blessures de Morgan Simon <<

 


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