L'art du portrait : de l'intime au collectif

Portraits-mémoire en Chalosse ou la magie d’un dialogue transgénérationnel

Portraits-mémoire en Chalosse ou la magie d’un dialogue transgénérationnel

Portraits-mémoire, Écritures de lumière 2014-2015 « Territoires habités ».

Propos recueillis par Nathalie André


Sélectionné pour être présenté au festival des lycéens et des apprentis les 12 et 13 mai 2016, le projet Portraits-mémoire, Écritures de lumière 2014-2015 « Territoires habités », porté par les professeurs d’éducation socioculturelle Nathalie Raymond et Jeanne Brugat, a été mené au sein du lycée professionnel agricole de Chalosse à Mugron (Landes) avec le photographe Pascal de Lavergne, entre une classe de seconde et les résidents et le personnel de l’EHPAD voisin. Il a été qualifié par les élèves eux-mêmes de projet gigogne tant il n’a cessé de les porter toujours plus loin. Éminemment humain, ce projet a également permis à ces très jeunes élèves de fabriquer un élégant emboîtage cartonné qui accueille les deux livrets de textes et de photographies. Il témoigne aussi, s’il le fallait, de l’exemplarité de ce projet.
Nathalie André – Portraits-mémoire est un projet très complet : deux séries de portraits photographiques sont associées à des textes écrits, publiés dans deux petits livrets séparés et ce, avec une classe de seconde, de très jeunes élèves donc…
 
Nathalie Raymond – C’est vrai que nous avons eu une classe assez exceptionnelle et particulièrement réceptive. Et ce qui m’étonne encore aujourd’hui c’est que j’ai appris que certains d’entre eux retournent à l’EHPAD pour souhaiter les anniversaires de certains résidents ou les appellent pour avoir des nouvelles ce qui est, au-delà du projet, une réussite humaine dont ils peuvent être fiers. Il faut savoir que ce projet relève de plusieurs réflexions internes à notre établissement et à cette classe SAPAT (services aux personnes et aux territoires) notamment mais il relève aussi de la prise en compte et du soutien de plusieurs programmes scolaires visant l’éducation artistique et culturelle en territoire rural qui émane autant de notre ministère de l’Agriculture que de l’Éducation nationale.
 
C’est dans le contexte des lois de modernisation de l’agriculture, en 1965, que le rôle fondamental de la culture dans le développement et l’apprentissage de la citoyenneté a été pris en compte et a mené à la création du dispositif d’éducation socio-culturelle. Au départ, il s’agissait d’animation socio-culturelle adressée autant aux animateurs, aux centres socio-culturels qu’aux associations sportives et culturelles. À ce moment-là, les élèves, majoritairement des garçons quasiment tous internes, passaient une semaine entière sur place. Faire vivre les structures culturelles existantes tels que les théâtres, les scènes, les cinémas, etc., et ouvrir les élèves à la culture, au travail en commun, aux méthodologies de projets est devenu prioritaire puisque la plupart d’entre eux allaient devenir certes agriculteurs mais être également des élus, des maires, des conseillers municipaux… Au fur et à mesure, une vraie politique culturelle entre le ministère de l’Agriculture, les régions et les DRAC s’est mise en place sur ces territoires. C’est ainsi qu’à la fin des années 80, l’animation socio-culturelle est devenue un enseignement à l’éducation artistique – qui n’existe d’ailleurs que dans l’enseignement agricole –, l’éducation socio-culturelle (ESC).
 
Depuis 2006, le professeur d’ESC est chargé d’élaborer, en concertation avec l’équipe pédagogique, un projet d’animation et de développement culturel qui passe la plupart du temps par des résidences menées avec un artiste, en cohérence avec les programmes scolaires. Et c’est le CRARC (Complexe régional d’Animation rurale et culturelle d’Aquitaine), la structure fédératrice et porteuse de ces projets, qui fait le lien entre les 15 établissements publics d’enseignement agricole répartis sur le territoire en région, et les budgets qui leur sont impartis.
 
N.A. – Le projet Portraits-mémoires a donc été élaboré spécialement pour cette classe de seconde SAPAT ?
 
N.R. – Oui parce que ces élèves qui arrivent de 3e générale – et qui sont majoritairement des filles – sont très jeunes (14 ou 15 ans). Ils doivent faire un stage en entreprise dès le mois de février puis en juin, avec l’obligation, à la fin, d’avoir rencontré deux types de publics, la petite enfance et un public dit « adultes fragiles » qui correspond surtout aux résidents des maisons de retraite. Parmi leur diplôme, il y a un module EIE (enseignement à l’initiative de l’établissement) dont la discipline et le contenu sont laissés à la libre écriture des équipes pédagogiques, après concertation avec le CRARC puis avec le ministère de l’Agriculture qui le valide. Pour les aider à appréhender ces relations et soins qui vont devenir leur milieu professionnel et leur quotidien, on a voulu que cet EIE serve à préparer au moins la partie gériatrique. On l’a alors bâti sur le thème : « Le corps dans la relation d’aide : attitudes et aptitudes » avec l’idée de travailler sur deux corps, considérant que celui du soignant est aussi important dans la relation, que celui du patient. Et ce thème a pu également s’inscrire dans « Écriture de lumière », le programme national de sensibilisation à l’image du ministère de la Culture qui consiste à accueillir en résidence un photographe. Pour explorer la question du corps et de ses représentations, le travail de Pascal de Lavergne, qui démarrait justement un projet autour de ces réflexions avec sa propre grand-mère, semblait idéal. Le titre « portraits-mémoire » lui a été emprunté parce qu’il résonnait bien avec l’objectif pédagogique de ce module.
 
N.A. – Alfred, Christine, Colette, Irène et Mariette, à qui le livret est dédié, ont été choisis comment ?
 
N.R. – Avec Jeanne Brugat, ma collègue, le photographe et Nathalie Cazalis, l’animatrice de l’EHPAD Saint-Jacques, on s’est rencontré avant la rentrée pour tout préparer. Vingt-cinq élèves étaient déjà inscrits et cette dernière s’est chargée de trouver les volontaires de son établissement. En octobre, les élèves étaient prêts et nous sommes allés à l’EHPAD où cinq résidents les attendaient. Les élèves, par groupe, se sont installés avec eux. Pascal de Lavergne avait installé, lui, un studio pour photographier chacun avec une photo issue de son album personnel, tenue dans la main. Les élèves collectaient ensuite la parole autour du choix de cette photo au rythme de la personne.
Début décembre, on est allé restituer ce travail, à l’EHPAD, devant les familles des résidents et des élèves. Les photos projetées en très grand format sur un mur blanc pendant que les élèves lisaient les portraits rédigés ont impressionné chacun. Tous ont dit qu’avec ce projet on avait vécu un moment de grande humanité ; on a touché des cordes très sensibles puisqu’on a évoqué l’essentiel finalement, la vie et la mort…
Et puis avec les élèves on a décidé de faire les portraits de cinq membres du personnel de l’EHPAD. L’idée était de découvrir leur parcours ; comment ils étaient devenus aide-soignant, jardinier, cuisinier, etc. Les élèves ont fait cette fois eux-mêmes les portraits associés à ce qu’avait dit la personne interviewée.
Et puis, le projet a été sélectionné au festival des lycéens et de ce fait la région nous a proposé deux graphistes, Julie Duarté et Émilie Fenouillat, pour réaliser le livret, ce qui n’était pas prévu au départ. Les élèves ont tout choisi, le papier, le calque, la typo, le pliage. Et pour présenter le projet au festival, en mai prochain, ils ont proposé d’imprimer sur un kakémono, vingt-quatre selfies de chacun d’eux en mode polaroïd. Sur la bande blanche placée dessous, ils ont écrit leur nom et quelques mots sur le projet, leur propre parole enfin…
 
 

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