Éditeur néo-aquitain

13 06 2019

Pierre Loti en Oléron et en Amérique

Par André Paillaugue


Pierre Loti en Oléron et en Amérique

Photo : montage de couvertures d'ouvrages des maisons d'édition citées

Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, spécialistes de Pierre Loti, ont réuni des extraits choisis et des inédits de l’écrivain dans deux livres qui paraissent aux Éditions Le Carrelet, en co-édition avec les Éditions Bleu autour. L’un évoque l’île d’Oléron et la famille maternelle de Loti, l’autre ses voyages autour du continent américain.

 
Avec le grand talent et la sincérité que lui connaissent ses lecteurs, Pierre Loti a évoqué dans un bel ouvrage autobiographique, Le roman d’un enfant, sa prime jeunesse et sa vie familiale d’alors entre Rochefort et l’île d’Oléron où il faisait des séjours chez ses tantes et grand-tantes dans un village traditionnellement huguenot du centre de l’île, Saint-Pierre d’Oléron. Berceau de sa famille maternelle, une ancienne maison du village avait été le théâtre d’événements douloureux à l’aube du XVIIIe siècle, en raison de la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV et de la répression du protestantisme qui s’en était suivie, entre contraintes de se convertir au catholicisme et quasi condamnations à l’exil. En 1702, les trois enfants de Samuel Renaudin, l’ancêtre de la mère de Loti, étaient partis s’établir à Amsterdam. Il en resta une correspondance familiale pieusement conservée, où s’était illustrée notamment l’une des trois exilés, Judith, figure emblématique autour de laquelle Loti conçut et présenta à Paris une pièce de théâtre. Celle-ci apporta sa contribution aux débats socio-politiques qui déboucheraient en 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État et l’instauration de la laïcité.
 
La maison, épicentre d’une propriété d’exploitation de la vigne et de parcelles de marais salants, fut vendue par les héritiers de la famille Renaudin. Puis un pasteur y résida jusqu’à la fin de sa vie, après quoi Loti finit par la racheter et s’y fit inhumer, au fond du jardin, dans un espace réservé ayant accueilli les tombes de présumés ancêtres interdits de cimetière catholique. Les écrits épars rassemblés par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, extraits d’ouvrages et de journaux intimes, articles publiés en revues et journaux, dont l’Illustration, et aussi des lettres de Loti ou de sa sœur, relatent au gré de divers événements l’attachement des uns et des autres aux paysages et à la plupart des aspects d’une géographie physique et humaine d’autant plus particulière et marquante qu’insulaire. Loti trouvera ainsi en Algérie un écho de la blancheur des habitations de l’île auquel il sera à jamais sensible.

 

"C’est Pierre Loti qui a mis Alain Quella-Villéger sur la voie de ses travaux de critique, d’éditeur et d’écrivain."

 
À vingt ans, aspirant de marine, Julien Viaud ─ le futur Loti ─ découvre éblouï la luxuriance de la région de Bahia. Avant son retour, il fait escale à Newport et Halifax. D’emblée, il éprouve du désintérêt pour l’Amérique du Nord. Toujours dans les années 1871 et 1872, un autre périple le ramène à Bahia, puis à Montevideo, et il explore la Patagonie, la Terre de Feu et le Cap Horn. Il fait escale ensuite à Valparaiso, d’où il gagne Tahiti à bord d’un nouveau navire. De là, à l’occasion d’une traversée du Pacifique aller-retour, il passe un mois de fête à San Francisco, métropole cosmopolite encore en pleine fièvre de l’or. Ce n’est qu’en 1912 qu’il retourne en Amérique du Nord, pour la création de sa pièce « chinoise » La fille du ciel à New York. Il se laisse impressionner par la modernité de l’architecture, l’usage à profusion de l’électricité et la fantaisie grandiloquente des affichages publicitaires qui animent l’espace urbain, non sans réticence cependant pour le modèle de société nord-américain en dépit de l’accueil chaleureux qui lui est fait.
 
C’est seulement à partir de 1917 que ses sympathies pour les USA deviendront plus fortes. Entre temps, Loti a pu développer son amour pour l’Algérie, il a découvert la Turquie et l’Extrême Orient, ainsi que le Maroc en 1889. Il a assisté en Chine au renversement de la dernière dynastie impériale et participé à la guerre coloniale en Indochine et à la Première Guerre mondiale. Ses écrits, que ce soient des extraits de ses romans ou de ses journaux intimes, ses articles dans la presse ou sa correspondance, méritaient amplement d’être réunis pour ce qu’ils nous donnent à ressentir du talent de Loti, de sa subjectivité, de sa poétique, de sa pensée plus contemporaine et subversive qu’il y paraîtrait si l’on ne lui consacrait qu’une attention distraite. Ardent collectionneur de souvenirs familiaux ou glanés lors de ses tribulations, la maison natale de Rochefort, devenue musée, réouvrira après restauration en 2023 et livrera à nouveau au public les traces de la vie intense de l’écrivain et de ses voyages. C’est Pierre Loti qui a mis Alain Quella-Villéger sur la voie de ses travaux de critique, d’éditeur et d’écrivain. Historien et géographe de formation, il n’est pas indifférent à la théorie littéraire, mais a toujours privilégié la recherche sur archives et l’enquête de terrain. Il considère que la figure de Loti a été trop enfermée dans des étiquettes plus ou moins dépréciatives, telles celle de l’exotisme. Seule la vogue des écrivains-voyageurs a permis d’exhumer son œuvre durant ces dernières décennies, mais il pouvait faire l’objet d’une approche sous l’angle historique, tant sur les plans des représentations, des idées et des préjugés, ou de la vision du colonialisme. Homme de son temps, à la fois officier de marine et homme de lettres très reconnu, il s’est beaucoup impliqué dans la vie sociale et les événements majeurs de son époque, dont il a su scruter avec les moyens de la littérature les grandes mutations.

 

"Finlandais établi à Stockholm, fils de traducteur, lui-même traducteur du journal de Gide, lié avec des intellectuels et artistes français dès avant le Deuxième Guerre mondiale, la prose de Göran Schildt, auteur et critique d’art très estimé dans son pays réserve beaucoup de surprises."

 
En 2016, a paru au Carrelet Éditions un agréable roman plein d’humour de Kareen Wheeler, Tout d’sweet, relatant l’implantation et les amours ratées d’une jeune journaliste britannique dans un village poitevin. Au Carrelet encore, en co-édition avec un éditeur de l’Allier, Bleu autour, pour les commodités d’une diffusion par Harmonia Mundi, a paru en 2018 un ouvrage de Göran Schildt, Du Havre à Monaco par fleuves et canaux, relation d’un voyage en bateau par l’auteur avec son épouse et quelques amis à travers la France de 1948. Finlandais établi à Stockholm, fils de traducteur, lui-même traducteur du journal de Gide, lié avec des intellectuels et artistes français dès avant le Deuxième Guerre mondiale, la prose de cet auteur et critique d’art très estimé dans son pays réserve beaucoup de surprises, car la qualité littéraire de son écriture, son parti pris de clarté et son regard en sympathie s’avèrent des plus riches en enseignements, entre autres des points de vue de la sociologie et de l’anthropologie historique. Rompu à l’art de la biographie, outre ses essais de critique littéraire et ses travaux sur Loti, Alain Quella-Villéger est l’auteur d’une dizaine d’anthologies de littérature de voyage aux Éditions Omnibus. Il a encore publié trois biographies sur le thème des voyages féminins aux Éditions des femmes, où vient de paraître France Bloch-SérazinUne femme en résistance ─ mathématicienne, militante, elle a été exécutée en 1943. Auparavant, il a publié un ouvrage sur les voyages en Turquie de Marcelle Tinayre. Il prépare actuellement l’édition d’un livre sur Margareth Brooke, une amie de pierre Loti et d’Henry James. Épouse d’un Radjah blanc d’origine britannique et devenu Malais, elle a vécu dans le potentat de son mari à Bornéo. En septembre 2019, paraîtra aux Éditions Calmann-Lévy une biographie de Loti. Par la suite, est prévu un Loti en Algérie.
 
Trait d’union entre Loti et son défenseur devant la postérité, Alain Quella-Villéger a écrit un livre de poésie profondément humaniste et porteur de vive espérance, Ailleurs et libre, errant, sous-titré Poèmes, lieux et ripopées. Celui-ci a paru au Carrelet Éditions, petite maison fondée par l’auteur en 2016 afin de s’affranchir de ses éditeurs sur le plan des choix éditoriaux tout en restant fidèle à ses thèses sur l’intérêt des regards croisés.

 
Loti en Oléron, d'Alain Quella-Villéger
Préface de Bruno Vercier             
Co-édition Le Carrelet Éditions – Bleu autour   

14 x 22 cm, 248 pages                     
Mai 2019            
EAN : 9782358481229
 






Loti en Amérique, d'Alain Quella-Villégier
Préface de Bruno Vercier
Co-édition Le Carrelet – Bleu autour

14 x 22 cm 208 pages                                       
2018
EAN : 9782358480963






 
Du Havre à Monaco par fleuves et canaux, de Göran Schildt
Traduit par Christine Ribardière et Michelle Deperrois-Fayet
Co-édition Le Carrelet - Bleu autour   
 
14 x 22 cm, 248 pages 
2018     
EAN : 9782358480987