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18 01 2017

La voix de Pierre Bertrand

Propos recueillis par Lucie Braud


La voix de Pierre Bertrand

Bertrand-PierreNon loin des rives du Lot, au bout d’un chemin tortueux protégé par une voûte de feuillage aux couleurs automnales, j’ai trouvé la maison de Pierre Bertrand. Une maison cachée dans un creux de colline, sortie d’un conte, avec son puits, ses recoins et ses bruits.
Pierre Bertrand est conteur et auteur d’albums jeunesse. Il affronte des monstres et voyage dès qu’il peut. Plusieurs fois, il a gravi des sommets en Inde, au Népal. De là, il a contemplé le monde. Sa voix porte ce regard bienveillant et curieux, qu’il adresse également à la littérature.

Lucie Braud – Quel a été votre parcours de conteur puis d’auteur ?
 
Pierre Bertrand – J’ai exercé pendant plusieurs années le métier d’éducateur spécialisé dans un centre de jour pour enfants ayant des troubles du comportement. Lors d’une formation professionnelle, j’ai rencontré Pierre Lafforgue, directeur de la Pomme Bleue, un centre d’accueil d’enfants autistes à Bordeaux. Pierre Lafforgue défend l’idée que la construction du conte aide les enfants qui ne sont pas bien structurés psychiquement. J’ai suivi une formation avec lui et j’ai appliqué ses enseignements en créant des ateliers conte auprès d’enfants. Je me suis mis à conter et j’ai constaté qu’il se passait quelque chose : quand je raconte, les enfants endossent un rôle et s’accapare l’histoire. J’ai pris du plaisir à faire ça et j’ai continué en répondant à des sollicitations d’associations et de bibliothèques. Je faisais ça bénévolement puis j’ai eu envie de ne faire que ça. J’ai donc rompu avec mon ancien travail et je me suis « lancé » comme conteur. J’ai commencé à voyager et à être invité sur les salons du livre. J’y ai rencontré Magali Bonniol qui illustrera par la suite les histoires de Cornebidouille (École des loisirs). En entrant dans le monde de l’édition, j’ai élargi mon champ de rencontres, ce qui m’a permis d’écrire d’autres albums.
 
L.B. – D’aussi loin que vous vous souvenez, quel est votre premier rapport au conte et à la littérature ?
 
P.B. – Le goût des histoires est venu grâce à ma grand-mère paternelle qui vivait sous notre toit. Elle m’en racontait souvent. Et puis, à la maison, nous avions plus de disques que de livres. J’étais un auditeur attentif. Les histoires enregistrées ont nourri mon goût pour l’imaginaire. Mon goût pour la lecture est venu plus tard et sur un champ de lecture très large. C’est quand j’ai eu 10 ou 12 ans que les livres sont arrivés à la maison. Une certaine littérature se développait pour les enfants, Tintin, Pif Gadget, mais je revenais souvent aux disques. J’écoutais Les Lettres de mon moulin par Fernandel, Le Petit Prince et Pierre et le loup lus par Gérard Philippe. J’ai écouté ces disques 10.000 fois, mais toujours comme si c’était la première fois. Ils ont été mon premier lien à l’oralité.
Tintin a fait partie de mes premières lectures et m’a accompagné longtemps, encore aujourd’hui. C’était une ouverture incroyable sur le monde et je pense que mon goût pour le voyage est venu de là. Chez moi, toutes les générations se sont accaparées Tintin, mon père, ma fille. Et je les lis encore.
 
L.B. – Quel rôle a eu la lecture dans votre rapport à l’oralité ?
 
P.B. – La lecture a permis de me plonger dans l’univers du conte et d’enrichir mon répertoire. Mon rapport à l’écriture est plus ancien Petit, je me racontais des histoires, j’étais beaucoup dans l’imaginaire, ce qui me posait des problèmes à l’école, sauf lorsqu’il s’agissait de rédactions. La rédaction était le moment que j’attendais. Il arrivait que l’enseignant lise mon travail aux autres, c’était valorisant pour moi. Le goût des mots est venu très tôt dans ma vie. Les voix de radio me passionnaient, si une voix me plaisait, j’écoutais uniquement pour le plaisir de sa musique. Mon lien au conte est un lien initialement musical. Je suis d’ailleurs musicien et je joue pendant que je conte.
 
L.B. – Quels sont les auteurs, les récits qui vous ont marqués ?
 
P.B. – Adolescent, j’écrivais beaucoup. C’est l’époque où j’ai découvert Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Victor Hugo, Rilke. Mes goûts pour les récits d’aventures et de voyages, pour la poésie ou la nature et les animaux se sont affirmés. J’aimais les histoires où les personnages se retrouvaient dans des situations extrêmes, des aventuriers qui s’en sortent même si ce n’est pas gagné : le récit de la traversée en solitaire de l’Atlantique d’Alain Bombard ou celui sur l’ascension de l’Annapurna de Maurice Herzog.
Moby Dick de Melville m’a particulièrement marqué. Ce roman rassemble tout ce que j’aime. L’océan, les baleines. Et il y a la rage de ce bonhomme à la jambe de bois qui se retourne contre lui, le récit de la vie sur le bateau… La force du récit et de l’imaginaire est différente de celle des récits vécus par des aventuriers.
Jules Vernes tient également une grande place, il était très visionnaire. Pour moi, il y a une filiation entre Jules Vernes et Objectif Lune de Hergé.
 
L.B. – Pour vous aujourd’hui, quelle place tiennent les livres ?
 
P.B. – Il y a toujours un livre sur ma table de chevet. Je lis le soir, car c’est le moment où l’entrée dans l’imaginaire est plus favorable et où l’inconscient se nourrit. Cette nourriture de livres consciente alimente l’imaginaire. Le travail se fait par recyclage de tout ce que j’aime ajouté à qui je suis. C’est une (re)création permanente.
Noireclaire, de Christian Bobin (Gallimard) est un texte magnifique que j’ai lu récemment. Il s’agit d’une série de petits textes, presque des haïkus, qui rendent hommage à sa compagne décédée après quinze ans de vie commune. Il raconte le rapport à la vie, à la mort, à l’amour. Cela nourrit ma propre réflexion. Christian Bobin est un auteur important pour moi, tant sur le fond que sur la forme. Il interroge beaucoup le rapport à l’écriture, le pourquoi et ce sont des questions que je peux me poser.
Emmanuel Carrère est également un auteur important. Son livre La Moustache (éd. POL) interroge le rapport à la folie. Dans L’Adversaire (éd. POL), il raconte sa rencontre avec Jean-Claude Romand qui a assassiné ses enfants, sa femme et ses parents. En montrant cet homme comme un homme ordinaire, il interroge la monstruosité qui est en nous, le rapport à l’autre.
Le Parfum de Patrick Süskind (Fayard) est un livre que j’ai également beaucoup aimé, que je trouve très bien écrit et très bien ficelé.
 
P.B. – Parmi la majorité des livres que vous citez, il est question de monstres. Le monstre est très présent dans les contes et dans vos albums. Qu’est-ce que cette image représente ?
 
P.B. – C’est vrai. J’ai même écrit des nouvelles fantastiques, pleines de monstres. Cette figure du monstre renvoie à mon rapport à la mort et à une partie de notre humanité qui est la plus mortifère. Dans Cornebidouille, je fais référence aux monstres de mon enfance. C’est peut-être ma façon de les digérer. Je crois que j’ai aussi envie d’intéresser les lecteurs à cette partie-là de notre humanité qui pose question.
Mais le monstre, c’est également un rapport à la survie. Les héros de mon adolescence ont été des héros de l’extrême qui se sont lancé des paris dangereux et qui s’en sont sortis.
 
LB : Est-ce que vous voyagez pour vous mettre en danger, être face à vos monstres ? Est-ce qu’il y a des livres qui vous accompagnent lors de vos voyages ?
 
P.B. – Non, ce n’est pas pour me mettre en danger, mais plutôt pour aller à la rencontre de gens, satisfaire ma curiosité. Quitter mes bases et revenir. Nicolas Bouvier dit « la vertu d’un voyage, c’est de vider sa vie avant de la remplir. » C’est une idée que j’aime bien. En réalité, je marche beaucoup lorsque je voyage. J’ai fait comme cela le Népal, le Nord-Est de l’Inde, des régions montagneuses de Turquie, le désert en Tunisie, l’Islande, l’Écosse ou l’Indonésie. Avant chaque conte, je commence en disant « marche aujourd’hui, marche demain. Tant que tu marches, tu fais du chemin. » Marcher, cheminer pour accéder à un paysage, à un lieu, symbolise pour moi l’avancée dans la vie, il y a l’idée du parcours et du cheminement intérieur.
Je pars toujours avec un livre de poche. Souvent, c’est Fred Vargas et son inspecteur Adamsberg qui m’accompagnent, mais cela peut être un livre en rapport avec le lieu que je vais rencontrer. Quand je suis parti dans des régions frontalières au Tibet – le Ladakh, le Zanskar au nord-est de l'Inde ou encore le Dolpo et le Kumbu au Népal-, j’ai emporté avec moi le livre d’Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, où elle raconte comment elle s’est fait passer pour un homme afin de pouvoir accéder au Tibet. Elle raconte son aventure au jour le jour, c’est un récit physique et philosophique qui a été très important pour mon propre voyage. Ma référence à ce pays était Tintin au Tibet, mon Tintin préféré, donc ce voyage était très inscrit en moi, depuis l’enfance. Et j’ai pu voir « en vrai » les décors naturels dont Hergé s’est inspiré.
www.pierrebertrand.fr




Lecture de Plus que vive de Christian Bobin par Pierre Bertrand
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  • Bibliographie de Pierre Bertrand
    Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2001.
    Rousse, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2005.
    Tropèl Grognotte, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2007.
    Temps gris, illustrations Sibylle Delacroix, Milan Jeunesse, 2007.
    Pouêt Pouêt, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2009.
    La vengeance de Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2011.
    Pimpon ! illustrations Suzanna Rumiz, 2 Vives Voix, 2012.
    Cornebidouille contre Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs, 2013.
    Les trois cochons petits et le méchant grand loup, illustrations Michel Van Zeveren, Bayard Jeunesse, 2015.
     
    Spectacles de contes pour enfants
    Le Roi des menteurs, 2005.
    Le chat qui cherchait un ami, 2005.
    L’Arbre qui racontait des histoires, 2007.
    Histoires sorties du sac, 2012.

    Spectacles de contes tout-public
    De vie et d’amour, 2008.
    Des nouvelles d’Ici-Bas, 2010.
    Paroles d’usine, 2010.