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26 11 2019

Passages

Par Donatien Garnier


Passages

Photo : Élisabeth Roger / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Lauréat de la résidence d'écriture poésie 2019, Dominique Quélen, auteur d'une quinzaine de livres, collaborateur régulier du compositeur Aurélien Dumont, était au Chalet Mauriac entre le 2 septembre et le 25 octobre. Nous l'avons rencontré pour une conversation en équilibre précaire : entre ombres et lumières.

On s’installe dehors, devant la cuisine. Il fait bon. Il note que je suis venu tôt. Dans la première quinzaine de sa résidence de huit semaines. Mais que ça n’a pas d’importance, le processus de création débordant toujours le cadre d’une résidence. Par anticipation et prolongement.  Ainsi cette proposition Tu te tais qui lui vaut d’être ici, au Chalet Mauriac, n’est plus le cœur majeur de sa préoccupation : toujours là, sur l’établi, en passe d’être achevée, mais en retrait par rapport à l’écriture d’un nouveau livre, encore sans titre et dont il rêverait qu’il puisse le rester. Comme un tableau.  Un espace vide sur la couverture…  Un projet pourrait donc en cacher un autre ? Il répond simplement, un sourire dans la voix : "Je fonctionne assez peu par projet, c’est même plutôt le contraire : c’est quand je parviens à m’affranchir de toute intention que je peux commencer à écrire." Il poursuit : "Mais, oui, il y a souvent plusieurs textes en cours dont les avancées se tuilent ou se confondent."

 

D’un texte à l’autre

Un petit groupe de résidents s’installe autour de nous pour prendre le café. À l’évidence, des liens se sont tissés. On pourrait facilement rester. Se joindre au fil d’un échange qu’on devine en suspens et qui ne demande qu’à reprendre. On conserve pourtant la priorité à l’entretien et l’on va s’attabler un peu plus loin, dans la pente d’une pelouse ombragée. On aurait pu rechercher un coin plus plan. On s’en tient là. Moi en haut, lui en bas. Le penché, l’équilibre dans le déséquilibre, doit convenir à l’état de notre discussion, à son contenu qui est le contenu des livres de Dominique Quélen : cet inattendu appelé à surgir du dispositif d’écriture.

Il distingue trois familles de textes dans sa production. Famille 1 : "Sans faire partie de l’Oulipo, je peux me donner plusieurs contraintes formelles (un vers justifié à la Lucien Suel, un nombre de mots, une phrase à placer…) et les laisser exprimer ce que mon esprit occupé à les gérer voudra bien lâcher qu’il n’aurait pas livré autrement." La trilogie Avers, Revers et Basses contraintes illustre bien la fécondité de ce mode opératoire. Les trois livres sont construits à partir d’un même matériau de base. Deux cents phrases qui deviendront trois poèmes différents (un dans chaque livre), résultat d’un même mode opératoire. Chaque mot de la phrase constitue le début d’un vers. L’acrostiche ainsi constitué est ensuite disloqué par la suppression des retours à la ligne et la justification du texte en bloc rectangle. D’autres procédés sont mobilisés mais il ne juge pas nécessaire de s’y étendre. L’essentiel est là. Une dynamique capable de se reproduire sans se répéter dans trois livres différents, publiés selon son vœu chez trois éditeurs différents. 

 

En équilibre

Famille 2 : Une écriture sans autre contrainte que celle de trouver son équilibre, sa justesse, sa cohérence fût-elle constituée de fragments dysfonctionnants. Il dit : "Comme c’est souvent le cas dans un corps humain, je le sais bien, qui peut être assemblage d’organes déficients." En l’écoutant, en le regardant, je visualise une structure très légère, solide mais d’apparence fragile, en nid d’oiseau ou d’insecte, suspendue dans le vide et prenant forme par des jeux de tensions contraires, de tissages savants. Il poursuit :  "Je reconnais que le poème est terminé quand je sens que j’ai tenu quelque chose, un sens qui ne se donnera jamais entier mais qui a été là." Il cite (Saint Ambroise repris par Bossuet) : "Sed jam amiseram quam tenebam : Mais j’avais déjà perdu ce que je tenais." Processus que Dominique Quélen assimile à la disparition du rêve au réveil. Processus de patience qui le tient éloigné des cauchemars de l’existence. Car les poèmes, pour lui, sont des refuges, au sens littéral du terme : des contenants protecteurs.  Avant d’en écrire, il l’a compris à l’adolescence en lisant, d’une traite, Les Chants de Maldoror. Lautréamont : premier auteur, premier poète. Totalement inconnu de lui avant la rencontre fortuite du livre sur une table de librairie. D’autres suivront. Nombreux.

 

Dans le flux

Famille 3 : Les œuvres commandées par des musiciens, dont Tu te tais, issue d’une collaboration avec le duo d’électroacousticiens Noorg, fait partie. Ici les constellations de petits objets autoportés, poèmes excédant rarement mille signes, cèdent le pas à des compositions plus amples, plus élémentaires, plus sonores, régies par le flux et la métamorphose. De la matière pouvant facilement s’ajuster, par ablation ou démultiplication, à l’évolution de la partition, au travail du compositeur. Il souligne les possibilités nouvelles amenées par les sollicitations de musiciens comme Aurélien Dumont pour qui il a composé une quinzaine de livrets et textes plus brefs. Il donne cet exemple : "Dans une de ses pièces, j’ai réalisé que des phrases ne seraient pas toujours audibles et j’en ai profité pour faire des parties moins sous-tendues par le sens." Je relève que Tu te tais a déjà existé sous la forme d’une première performance avec Noorg dans laquelle Dominique Quélen improvisait l’ordre de lecture de ses feuillets en fonction de l’évolution de la musique également improvisée, m’interrogeant sur les transformations à venir. Il dit : "L’idée est maintenant de refondre le texte pour l’adapter à la partition musicale écrite après le premier concert puis de l’insérer dans un ensemble plus large, en trois parties : Tu te tais suivi de J’entre et précédé de Vas-y lis."

 

Dans le rebond

Nous échangeons depuis plus d’une heure, le soleil a poursuivi sa course et se trouve maintenant face à moi. Ce qui m’oblige à changer de place. À quitter ma position de surplomb pour rejoindre mon interlocuteur au point le plus bas de la table, dans l’ombre. Le moment est peut-être venu de tenter une synthèse. Dans les trois familles de textes, le point de départ semble commun, minimal. Il dit : "Je repars toujours de zéro. D’une sorte de zéro de la langue, quelques mots, souvent très simples, avec lesquels reconstruire une cohérence." Et préserver la dynamique du langage face au constat de sa fossilisation : ainsi de ces « éléments de langage », non-lieux communs, paroles paralysées et paralysantes, imposées par les bouches du pouvoir politique et économique. De façon plus large, c’est une forme d’écologie de l’écriture qui se dessine, une écriture dans laquelle il n’y a jamais de rebuts ou de restes. Si tel ou tel matériau n’est pas engagé dans l’édifice en construction, il le sera pour de nouvelles combinaisons. Et de fait il me semble que le terme le plus adéquat pour caractériser les poèmes de Dominique Quélen serait passage. Car on ne fait que passer dans ses textes : d’un fragment à un autre, d’un équilibre à une autre, d’un état à un autre… Toujours dans le présent d’une transformation en cours.

On parle encore, dérive d’un objet à un autre, quand je réalise que je ne l’ai toujours pas interrogé sur le matériau, les composants précis de ses textes, nids, flux, passages. Comme si l’édifice et sa méthode de construction suffisaient. On y vient. Rapidement. L’essentiel a peut-être déjà été dit. Trop intriqué dans le texte pour être ici déplié, étalé, même dans l’ombre.  Il s’agit de fragments de réel puisés dans le quotidien, celui des lectures, de l’expérience sensible et de l’écoute attentive ; plongés ensuite dans le noir crypté de l’expérience intime, des souvenirs d’une enfance hachurée de violences.  
 


Au Chalet

On relève la tête. Vers le Chalet. Il dit : "C’est étrange pour moi d’être là sans avoir à conduire un travail sur François Mauriac mais j’en ai profité pour le relire. J’ai aussi aimé discuter avec Camille Lavaud, réalisatrice, qui est au Chalet pour y documenter son passage.  J’apprécie cette cohabitation avec des artistes travaillant dans des champs que je ne connais pas ou peu. C’est assez unique. Dans mes expériences précédentes j’ai souvent été seul ou entouré d’autres écrivains." Il apprécie également d’être si peu astreint à l’une ou l’autre de ces activités de médiation qui, ailleurs, ont pu lui prendre un temps considérable, empiéter sur son temps de création. Les effets sont tangibles. Il dit : "Je viens d’un environnement ouvrier dans lequel on s’arrête quand la tâche est accomplie. Si j’achève un poème ma journée est terminée. Si le soir je ne suis pas arrivé au bout c’est une mauvaise journée. Or, ici, il a pu m’arriver de faire deux journées en une seule. Avec même du temps pour marcher. Je suis quelqu’un qui aime beaucoup marcher. J’en profite ici. C’est formidable pour ça aussi." La fraîcheur nous déloge de l’échange. Ça n’a pas d’importance. Il pourra se poursuivre, ailleurs, dans un autre temps, dans le plan ou dans la pente. Dans ses passages.
 
 

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