Éditeur néo-aquitain

15 02 2018

Pactum salis ou le syndrome de Guérande

Par André Paillaugue


Pactum salis ou le syndrome de Guérande

DR

Le premier roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, publié aux éditions Finitude en 2016, s’est vendu à quelque 400 000 exemplaires, a été traduit en plusieurs langues, et a fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Pactum salis est donc sans doute le fruit d’un défi à relever.

 
Proche de La Baule s’étend la presqu’île de Guérande, pays de marais salants depuis l’an 945, ce dont témoigne un proverbe médiéval : « L’amitié est un pacte de sel. » Dans le récit, un ex-agent immobilier devenu un florissant marchand de biens parisien, qui conduit une rutilante Purshe - tic verbal de tendre auto-dérision - passe ses premières « vraies » vacances dans une luxueuse suite d’hôtel. À la fin d’une saoulerie nocturne, il échoue dans un paysage enchanteur près d’une parcelle de marais salant, dont il souille un œillet de son urine avant de tomber ivre mort sur place. Au matin, survient Jean, le propriétaire-exploitant de la parcelle. Outré et suivant son inspiration du moment, il décide de donner une leçon à l’ivrogne cuvant au soleil. Puis, en quelques jours d’été, la relation entre les deux hommes devient si passionnelle et paradoxale que, bientôt, Michel pense à une sorte de syndrome de Stockholm dont il serait victime. De péripéties en incidents significatifs, leurs rapports de force se sont mués en une fragile sympathie réciproque. L’un a entamé un stage bénévole de récolte du sel au profit de l’autre, avec qui il partage les plaisirs de la plage, des restaurants et des boites de nuit. La rencontre de trois estivantes va aviver encore les plaies des deux protagonistes, déjà aux prises avec leurs sentiments contradictoires, en y répandant le sel corrosif d’une classique rivalité masculine.

 

"Les deux hommes éprouvent face au cynisme du monde contemporain, ou encore devant les abêtissantes mythologies du progrès technoscientifique, un commun recul plein de désillusion."

 
L’argument d’ensemble se prêtant autant à la critique sociale qu’à l’analyse rétrospective, le narrateur se penche sur les profils à divers égards antinomiques des deux personnages. De parents universitaires façonnés par l’exercice de leur métier et leurs convictions écologistes, Jean s’est très tôt senti étranger au monde. Durant ses premières années d’études à Paris, il a vécu un épisode sous l’influence d’un rejeton de l’aristocratie, esthète, cultivé et alcoolique, qui assumait à sa manière une déchéance sociale plus ou moins obligée. Le choix de vie en retrait de Jean par la suite n’implique pas les mêmes concessions, sinon les mêmes trahisons en termes de valeurs et de philosophie morale, que celui de Michel, l’enfant des modestes classes moyennes devenu un nouveau riche. Pourtant, les deux hommes éprouvent face au cynisme du monde contemporain, ou encore devant les abêtissantes mythologies du progrès technoscientifique, un commun recul plein de désillusion. Cela renforce, probablement, l’admiration secrète de Michel envers Jean, qui serait en somme un révélateur de sa mauvaise conscience. L’épilogue de leurs mésaventures, tragique au moins sur un point, introduit cependant une part d’incertitude laissant au lecteur la possibilité d’élaborer à sa guise d’ultimes conclusions.
 
Les personnages peuvent souvent, en pensée ou en acte, faire preuve d’une fantaisie et d’un humour assez échevelés, qui ponctuent leur regard sur la société pas toujours dénué de conservatisme viscéral et quelque peu convenu. Quant à l’écrivain, non sans poésie, de jeux de mots rieurs en propos plus grave et soutenu, il met au service de son roman la plupart des ressorts d’une écriture littéraire reposant sur un parti pris conséquent d’ironie résolument acerbe.

 
Pactum salis, Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
256 pages, 13,5 cm x 20 cm9
Janvier 2018
ISBN 978-2-36339-090-5