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27 11 2014

On s’est dit que ça aurait de la gueule à cheval

Par Olivier Desmettre


On s’est dit que ça aurait de la gueule à cheval

© Mélanie Gribinski - Écla Aquitaine

Un lundi de novembre, veille de l’armistice, dans la Maison municipale de Saint-Symphorien, tout près du chalet Mauriac où elles sont en résidence pour l’écriture d’un long-métrage, Jeanne Oberson et Raphaëlle Rio ont lu et présenté à des écoliers de la ville, avant la projection de leur court-métrage Jusqu’à l’aube, deux textes qui en sont à l’origine, un conte de Félix Arnaudin et un album reprenant une célèbre fable japonaise. Ensuite, de retour au chalet, elles ont bien voulu évoquer l’actualité de leur travail.

L’envie et l’énergie de continuer toutes les deux sur un projet de long-métrage, Jeanne Oberson et Raphaëlle Rio les ont eues après avoir réalisé ensemble Jusqu’à l’aube.
Pour prolonger une complicité découverte entre elles et avec ces paysages des Landes dont l’espèce de beauté triste les touche.
Pour approfondir aussi la rencontre avec leur acteur principal, Ximun Fuchs, et avec sa compagnie installée au Pays Basque, Le Petit Théâtre de Pain, en les impliquant cette fois directement dans le processus de création de leur nouveau projet, par des étapes de jeu jusqu’au tournage.
Pour travailler encore avec leur costumier, si important parce que si juste dans ses choix, loin de la reconstitution historique qu’il fallait, et leur faudra encore, à tout prix éviter.
Parce qu’enfin et surtout, au moment du montage, voyant le comédien traverser ce paysage de landes à vélo, elles ont pensé combien ça aurait de la gueule… à cheval.
Et de ce dépouillement est né leur désir commun d’envisager quelque chose d’un peu plus dur, d’un peu plus rugueux. De filmer encore ces humains en lien direct avec leurs conditions de vie rudimentaires, et ces espaces surtout, si évidemment cinématographiques, devenues pour elles inépuisable source d’inspiration. Cette Grande-Lande du milieu du XIXe siècle, traversée de luttes pour la conquête du territoire et pour la survie, de violence sociale, au moment du passage à la sylviculture intensive et de l’abandon du mode agro-pastoral. Ces étendues rases que Félix Arnaudin a photographiées (il est un personnage de leur court-métrage), ce monde d’avant qu’elles n’ont bien sûr pas connu, mais dont elles ont pu avoir un aperçu après la tempête dévastatrice de 2009.
Au début, elles ont passé beaucoup de temps à se parler, à se faire des propositions, se dire à quoi elles tenaient. Elles avaient une certitude partagée, celle de vouloir filmer à hauteur d’homme et, à partir de ces questions humaines, raconter des choses qui les préoccupent aujourd’hui.
Alors, pour toutes ces raisons, de manière évidente, ce long-métrage, ce serait un western. Et du western, il ne s’agirait pas d’en détourner les codes, d’en garder plutôt tous les éléments essentiels : la violence, le territoire, des hommes qui s’affrontent. Sauvages sans doute en serait le titre.
 
L’une est scénariste, l’autre monteuse, mais là, au Chalet Mauriac, en ce lundi de novembre, ce sont deux cinéastes qui parlent. Elles sont très concentrées, avec une détermination puissante et des regards d’une grande intensité. À la question de leur complémentarité, elles disent leur même intransigeance avec le matériau, mots ou images, et leur plaisir aussi à chercher ensemble. Leurs propos se complètent, jamais elles ne se coupent la parole. Toujours elles s’accompagnent. Il faut qu’elles avancent ensemble.
 
Ce que permet ce temps passé en résidence ? Une fluidité de la concentration, la possibilité de choisir les moments où elles s’interrompent. Il est important et précieux dans le temps de l’écriture, cet isolement du quotidien, avec une organisation qui ne dépend que de leur inspiration. Qui permet de travailler des heures, jusqu’à en oublier de manger ; de partir, quand cela bloque, marcher dans le parc ; d’avoir une idée en pleine soirée et de s’y consacrer jusqu’au milieu de la nuit ; de ne pas se poser la question de l’heure à laquelle on se couche, ni de celle à laquelle on se lève.
 
À cette étape de leur travail, l’histoire, le contexte, les événements, elles les ont. Précisément, en ce moment, elles écoutent leurs personnages, pour définir ce qui les anime vraiment, pour les laisser gagner en autonomie, dicter leurs comportements plus par eux-mêmes que par des principes de scénario et d’action.
 
Dans ce chalet où vécut François Mauriac, elles évoquent les contraintes et les différences du cinéma par rapport à la littérature. Pour un livre, une lecture qui peut prendre du temps, et la possibilité à tout moment de s’arrêter, d’y revenir. Pour un film, sa durée est aussi sa limite, alors l’impossibilité de partir dans trop de directions, sinon on ne raconte rien. Et les idées, facilement disponibles, dont le plus compliqué serait plutôt de savoir en faire quelque chose, souvent de savoir les abandonner. Se concentrer et choisir. Aller à l’essentiel. Trouver le bon équilibre.
 
Si les livres ont une importance ? Avant et sans doute après la phase d’écriture, mais, aujourd’hui, à ce stade, elles ne peuvent pas ne pas penser cinéma, c’est-à-dire en images et en sons. Pour se recentrer sur la question du film qu’elles veulent vraiment faire. Car il ne s’agit pas seulement de savoir quelle histoire on raconte mais, surtout, de décider comment on la raconte. Alors elles se montrent des films d’aujourd’hui, qui ont à voir avec une forme d’épure, de simplicité. Dont l’histoire tient souvent en dix lignes. Des Apaches à Mommy, de There will be blood à L’inconnu du lac.
 
Elles expliquent que l’écriture d’un scénario n’est pas celle d’un objet littéraire. Plutôt celle d’un outil. D’un nouvel outil qu’il faut chaque fois créer pour faire un nouveau travail. D’un outil qui doit aussi donner envie. Parce que s’il est mal écrit, pas lisible, ne donne pas à sentir au fond une idée de la mise en scène, du rythme, du ton ­— et tout cela avec des mots de livre, pas avec des mots de cinéma — alors il ne les emportera pas, non plus les comédiens, les techniciens, les financeurs, une équipe de trente à quarante personnes, pendant trois à quatre années.
Elles disent alors que, quand cela, déjà, c’est réussi, c’est bien.
Elles disent aussi qu’avoir du temps pour faire cela, ici, au chalet Mauriac, en 2014, c’est bien.
 
Article réalisé d’après un entretien avec Jeanne Oberson et Raphaëlle Rio au Chalet Mauriac.

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