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12 09 2014

On m’a encore fait tourner une phrase dans la bouche aujourd’hui

Par Olivier Desmettre d’après un entretien réalisé le 5 septembre au Chalet Mauriac


On m’a encore fait tourner une phrase dans la bouche aujourd’hui

© Olivier Desmettre

Cécile Mainardi, peut-être, comme moi, vous ne l’aviez jamais rencontrée mais, comme moi peut-être, vous l’aurez aperçue remontant l’escalier du Chalet Mauriac vers sa chambre, portant une grande tasse de café, s’excusant d’un réveil tardif et un peu lent, laissez-moi un peu de temps, j’arrive, et quand, plus tard, après que vous lui aurez expliqué comment vous envisagez cet entretien, elle ne voudra pas être contradictoire, ce n’est pas son genre, mais elle vous dira qu’elle aimerait mieux commencer les questions à l’envers, cela sera plus facile pour elle et même mieux pour vous, parce qu’il est quand même un peu tôt pour parler de son travail, alors laissez-moi plutôt vous expliquer comment, arrivant en fin d’après-midi il y a deux jours et découvrant le parc par un merveilleux temps de plein été, c’est simple, avant même de poser mes affaires, j’ai eu l’envie d’en faire le tour, filmant ici, photographiant là, me disant je rentre dans le cercle enchanté du Chalet Mauriac —  à ce moment-là, elle vous demandera si elle peut vous prendre votre stylo et elle dira cela me donnera une sorte de contenance — oui, elle y était déjà venue, au mois de mai dernier, rencontrer les organisateurs du festival {LIEU-DIT}*, qui aura lieu ici, à Saint-Symphorien, les 11 & 12 octobre prochains et dont elle sera l’invitée principale, mais, elle ne sait pas pourquoi, c’était une autre saison, il y avait du vent, alors elle avait vu les lieux avec d’autres yeux, alors que, cette fois, arrivée dans un moment de lumière enchanteresse, c’est le mot qu’elle a employé, immédiatement après avoir tourné ses petites virgules, photos et vidéos, elle est allée se baigner dans le ruisseau.

Cécile Mainardi, peut-être, comme moi, il y a moins de cinq minutes, vous ne l’aviez jamais rencontrée, mais moi, j’avais lu quelques-uns de ses textes, Je suis une grande actriste par exemple.

voilà pourquoi j’ai pris l’habitude de
parler si vite
pour arriver entière au bout de mes phrases (entièrement la
même/intermittente du miracle) et pas
dans un monde à retardement
the woman who speaks too fast
 
Il y a quelques années, elle a été pensionnaire de la villa Médicis, à Rome, mais, les résidences, elle ne passe pas non plus sa vie à en faire, plutôt au gré des circonstances. Celle-là, au Chalet Mauriac, arrive après plusieurs invitations consécutives, pour des lectures, dans la région, qu’elle ne connaissait pas et dont elle est tombée amoureuse. Les rencontres, les lieux, l’accueil et l’esprit du Sud-Ouest, tout cela a motivé son envie de revenir et, quand elle a vu Saint-Symphorien, Aquitaine, de proposer un projet d’écriture. Des chantiers, elle en a bien sûr plusieurs en même temps, même si parfois cela peut créer la confusion, mais elle ne peut pas être sur une seule chose à la fois.
 
Ensuite elle vous dira que, contrairement à un artiste plasticien, un écrivain n’a pas d’atelier, que par conséquent elle travaille dans son appartement, où, même si elle a beau l’appeler son appartelier, le téléphone sonne, les factures arrivent, même parfois le tribunal la convoque pour les amendes d’une voiture qui n’est pas la sienne. Des trucs pas possibles. Qui lui arrivent à Nice. Elle est parisienne mais, depuis quelque temps déjà, elle s’y est posée, à Nice, jolie ville, qu’elle ne veut pas critiquer mais. En plus, elle vous dira que, comme elle est assez dispersive (vous en êtes sûr, c’est ce mot qu’elle a employé), cela lui est souvent difficile de trouver les conditions d’isolement pour travailler, pour se concentrer, alors qu’en résidence rien d’autre à faire qu’écrire, deux mois c’est presque parfait, avec cette tranquillité au milieu de la nature, mais elle vous avouera qu’il est possible aussi de s’y diluer, dans la page blanche, surtout si on est à Paris, ou bien à Rome.
 
Mais là, elle est là parce qu’elle veut retranscrire toutes les notes audio qu’elle a accumulées depuis quelque temps sur divers supports d’enregistrements, qu’elle appelle jets spontanés de parole ou alors virgules, qu’ensuite, bien sûr, pour la petite histoire, et même, elle dira en riant, pour la Grande Histoire Artistique, il lui faudra retravailler cette langue orale posée sur le papier, il lui faudra garder, pas garder, corriger, pas corriger, voir aussi ce que cela donne dans la page. Elle dira ne pas être technologie et ne pas aimer son vocabulaire mais l’utiliser, malgré tout, parce qu’un poète doit et peut se servir de tous les mots, elle dira non ce n’est pas une pratique habituelle, elle dira oui c’est la première fois, car longtemps elle a couché ses mots avec un stylo, même longtemps après l’arrivée de la technologie, car ce n’est ni son attrait ni celui de la nouveauté du gadget qui l’ont conduite à ces enregistrements, comme d’autres poètes, elle, non, cela ne l’a jamais excitée toute cette histoire (ou bien encore, elle dit, je ne suis pas tombée dans la marmite).
 
Ce qui lui importe ici, avec ces enregistrements, c’est l’oralité, la parole orale, qui peut être aussi une parole griffonnée, et, pour que vous compreniez mieux encore ce que tout cela signifie pour elle qui est écrivain, qui est poète, elle parle d’une photographe émule de Diane Arbus qui disait il vaut mieux prendre une photo, une photo qu’il faut prendre, avec un appareil à la noix plutôt que de ne pas la prendre du tout, donc, vous voyez, dira-t-elle, c’est moins la question du medium que de tout ce que l’on perd, artistiquement, poétiquement, parce qu’on dort, parce qu’on ne se rappelle plus une idée, parce qu’on n’a pas de quoi retranscrire tout de suite, voilà, ce qui compte c’est surtout la possibilité d’une retranscription immédiate d’un trait de pensée, un trait d’esprit.
 
Alors, grâce à ces appareils intelligents qu’elle utilise, ses virgules sont de vivantes vignettes de son (sa voix, ses mots) et d’images (elle, se filmant, selfie), elle en a même fait un montage d’extraits, montré dans un festival, et ça a pris, oui c’est ce qu’elle a dit, ça a pris, c’est devenu public, et, évidemment, pour elle, c’est la question de la parole qui compte, ici il y a quand même une réflexion sur la chose poétique, sur le langage, sur la profération, et là, elle a dit, ça a marché.
 
Alors vous, vous avez dit oui mais alors pourquoi revenir à la chose écrite, alors là, elle a dit, vous me posez des questions, très franchement, que je me posais hier, juste avant de m’endormir. Ensuite elle a parlé des différents registres que l’on peut avoir dans son travail et aussi de ses objets de sidération et encore de beaucoup d’autres choses.
Plus tard, dans ma voiture, je l’entendais encore, sa voix, et, plus tard j’ai lu, dans son poème Promenade aux phrases, celui qui est dans le recueil Rose activité mortelle :
 
Agnès me dit que lorsqu’elle me lit, elle m’entend. J’ai beau lui expliquer que c’est parce qu’elle m’a entendu lire à voix haute que ça fait ça, elle n’en revient pas.
 
De ça, elle en avait parlé aussi et je l’avais même enregistré.
* {LIEU-DIT} Une accolade poétique 11 et 12 octobre 2014 – programme et inscription sur www.lieu-dit.net

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